Le Chevalier de FONVIELLE
propriétaire de la Folie de Pantin
Le chevalier de
Fonvielle a occupé la Folie de Pantin de 1811 à 1816. Il y résidait lors de la campagne de France qui s'est achevée par la bataille de Pantin du 30 mars 1814 avant l'entrée dans Paris des troupes
coalisées contre Napoléon. Il a décrit les évènements auxquels il a assisté dans ses « Mémoires historiques » publiées en 1824.
Même s'il n'a qu'une
vue partielle des évènements, même si son souci d'apparaître comme un bon royaliste le rend parfois partial, son témoignage demeure un document précieux pour l'histoire de Pantin et celle de la
Folie.
Mais qui était
Fonvielle ? Et à la suite de quelles circonstances est-il devenu le propriétaire de la Folie?
Le passé d'un
aventurier
Celui qui signe
« Secrétaire perpétuel de l'académie des ignorants » dont il est le seul membre, est un personnage extravagant et fantasque, à la fois publiciste, homme d'affaires et fonctionnaire.
Selon un de ses commentateurs, « il ne réussit qu'à faire figure d'aventurier dans la politique, les affaires et dans les lettres ».
Issu d'une famille
bourgeoise, Bernard François Anne Fonvielle (qui se prétendra plus tard chevalier) naît le 19 août 1760 à Toulouse. Il commence ses études au collège royal de cette ville mais, élève dissipé et
batailleur, il y renonce après la désunion de ses parents. Après plusieurs emplois, il trouve une certaine stabilité pendant neuf ans au service de la Régie des Aides, où il s'occupe de problèmes
fiscaux dans plusieurs villes de Provence. En 1789, il monte à Montpellier un commerce de papeterie qui périclite. Pendant la Révolution, il milite aux côtés des Girondins. Fédéraliste agissant
contre la tyrannie jacobine, il prêche la révolte dans plusieurs départements. Poursuivi, il entreprend un long périple à l'étranger. Converti au royalisme, il s'établit à Marseille où il
s'enrichit par des spéculations plus ou moins légales et peut fournir un prêt de 142.000 livres à un émissaire du comte de Provence (le futur Louis XVIII), pour soutenir la cause
royaliste.
Au cours d'un voyage
en Italie, il réussit à se présenter au comte de Provence comme ardent partisan du retour de la royauté. À Marseille, il se marie en janvier 1796 à Virginie Templier dont il aura cinq enfants, un
garçon et quatre filles. À partir de mai 1798, il se fixe à Paris où il se lance dans le commerce des tabacs et tente de créer une compagnie coloniale. Après avoir échoué dans ces tentatives, il
trouve un emploi à l'imprimerie nationale puis obtient en 1809 un poste de sous-chef au ministère de la guerre (section habillement) qu'il exerce tout en dirigeant une petite entreprise de
roulage. Comment dans ces conditions précaires, peut-il acquérir en 1811 un domaine à Pantin ?
L'acquisition de la
Folie de Pantin
Louis Pierlot, qui a
fait construire la Folie de Pantin par l'architecte Perrard de Montreuil une quinzaine d'années plus tôt, est un personnage important de l'Empire. Banquier d'origine, receveur général de l'Aube,
l'un des régents de la banque de France de 1806 à 1812, il fonde également en 1807 l'entreprise des « lits militaires ». En 1811, il exerce les fonctions d'intendant général de la
maison de l'impératrice Joséphine et de celle de la reine Hortense. On comprend qu'il ne trouve pas le loisir de venir se reposer dans son domaine de Pantin. Aussi le loue-t-il à partir de 1802 à
madame de Montesson qui vient d'acquérir et de faire rénover par Brongniard le petit château du Moulin de Romainville (situé à peu de distance au-dessus de la Folie). Madame de Montesson est
l'amie intime du comte Cyrus de Valence qui a épousé en 1784 sa petite-nièce Pulcherie de Genlis. Radié de la liste des émigrés à son retour en France en 1800, Valence réside dans l'hôtel de Mme
de Montesson, rue de la Chaussée-d'Antin. Lorsque Mme de Montesson décède dans cet hôtel le 5 février 1806, Valence hérite de ses biens, notamment du château du Moulin de Romainville. Il connaît
donc bien la Folie.
En 1811, Louis Pierlot
se trouve confronté à de graves difficultés financières. Il doit quitter ses fonctions et se séparer d'une partie de ses biens. Il cède la Folie à Valence en échange d'une maison sise au n°18 de
la rue Blanche. Le nouveau propriétaire de la Folie suit la fortune de Napoléon sur les champs de bataille d'Allemagne et de Russie. Il participe à la bataille de la Moscova. En mauvaise santé,
il est en congé jusqu'en mars 1813 puis est nommé par Napoléon au début de 1814 commissaire extraordinaire à Besançon. En mars 1814, il est de retour à Paris où il participe à l'organisation de
la défense de la capitale.
Pris par ses
obligations militaires, il avait cédé la Folie par acte sous-seing privé (c'est à dire sans l’intervention d'un notaire) au chevalier de Fonvielle, certainement en lui accordant un important
crédit puisque celui-ci lui devra encore 35.000 livres en 1816. Comment Valence a-t-il connu Fonvielle ?
En Provence, les
familles Fonvielle et Valence sont très liées. Le chevalier en donne pour preuve son intronisation en 1764 dans la confrérie des pénitents blancs où le comte de Valence (le père de Cyrus) a été
son parrain. La mère de Fonvielle, qui réside à Agen, correspond avec le Commandeur de Valence, oncle de Cyrus. Le château de Ferrière à Serignac qui appartient à la famille Valence n'est pas
loin. Il semble que le comte de Valence et son frère le Commandeur aient suivi de près les projets professionnels et sentimentaux du jeune Fonvielle et lui aient proposé de l'aider dans sa
carrière. Aussi, lorsque celui-ci vient à Paris en décembre 1789, c'est au vicomte de Valence (devenu comte à la mort de son père) qu'il rend visite en premier. Valence l'ayant chargé d'un
rapport urgent dont Fonvielle se tire avec honneur, il lui propose de l'accompagner à l'armée comme aide de camp avec la perspective de devenir capitaine de cavalerie et, à terme, officier
général. Mme de Montesson renchérit : « Avec vos talents, vous devez viser les premières places ». Mais Fonvielle préfère retourner en Provence. Lorsqu'il revient à Paris en mai 1798,
il ne retrouve pas aussitôt Valence, installé à son retour d'émigration dans la Marne, en son domaine de Sillery. C'est sans doute après son admission au Sénat en février 1805 et avant son départ
en Espagne en 1808, qu'il peut reprendre contact avec lui.
Valence revient
prématurément d'Espagne après une grave chute de cheval. Il est probable que c'est au cours de sa convalescence passée à Paris en 1810 et 1811 que la vente de la Folie a dû être
conclue.
Le calme avant la
tempête
Installé à Pantin avec
sa femme et ses enfants, Fonvielle y coule des jours heureux. Il goûte le calme de sa retraite champêtre dont le cadre l'enchante :
« Quel coup
d'oeil ravissant pour moi, lorsque, la porte principale qui s'ouvrait sur le parc, je voyais au fond d'une prairie délicieuse mes filles, assises autour de leur mère, à l'ombre des arbres touffus
qui en dessinaient les contours, se lever précipitamment, laisser là leur ouvrage, et accourir à moi, se disputant à qui la première se retrouverait dans mes bras et recevrait le baiser du
retour. »
Il reçoit beaucoup
mais essentiellement d'anciens amis ou des collègues parisiens car en dehors de son voisin, le sieur Rollin propriétaire de la Seigneurie, et de Segand de Moncourt, le curé de Pantin, il ne
fréquente aucun habitant du village car il est considéré comme un aristocrate. Parmi ses amis se trouve notamment Grimod de la Reynière, célèbre gastronome. Il fait partie de son « jury
dégustateur ». Le jour de son anniversaire, le 19 août 1812, Fonvielle s'étonne de ne constater aucun préparatif pour fêter l'évènement. Il se rend place de la Concorde où se trouve l'hôtel
particulier de la Reynière qui est aussi le siège de la réunion des gastronomes. Il trouve l'hôte dans tous ses états. Son chef cuisinier est indisponible. Le repas prévu est décommandé. Plutôt
que de laisser perdre les plats préparés, la Reynière propose de les transporter à Pantin pour les déguster dans le domaine de Fonvielle. Il s'agit naturellement d'une comédie préparée. De
nombreux invités les attendent. Fonvielle raconte l'accueil qu'on lui a réservé :
« Mes amis s'emparent de moi, et me plaçant au milieu d'eux, en queue de la bande joyeuse, me font suivre avec eux le cortège, qui, après avoir fait le tour
de l'enclos, gagne les allées intérieures, descend dans le vallon délicieux pratiqué au milieu du parc, et arrive à la grande grotte qui le termine. Une place y est réservée pour moi et mes
quatre acolytes ; mon portrait est au fond, entouré de guirlandes et de fleurs ; toute la grotte est ornée de feuillages et éclairée de 200 lampions en verres de couleurs ; des corbeilles de
fleurs effeuillées sont présentées aux assistants, qui les jettent en l'air pour en joncher mes pas ; on chante en chœur le cantique de Saint-Bernard ; chacun, au dernier couplet, me donne le
baiser d'amitié ; et le cortège, parti dans l'ordre primitif, remonte dans la plaine, traverse la longue pelouse, et arrive à la salle à manger, que je trouve disposée en fer à cheval, ornée de
fleurs et de feuillages, et la table garnie à profusion du plus riche « ambigu » (festin), dont chacun des célébrants a fourni la matière, ma femme n'ayant que prêter sa cuisine et tout
l'attirail du festin, qu'anima la plus franche gaîté. »
Cette fête n'est qu'un
exemple des nombreuses réceptions dont la Folie est le cadre. Ces festivité n'empêchent pas Fonvielle de penser à ses intérêts en administrant son domaine et en exploitant les carrières qui s'y
trouvent. Après le décès de son premier propriétaire l'abbé Colin de Combles, il récupère les parcelles en sa possession. L'année 1813 s'avère fructueuse :
« Jusque vers le
mois de juillet, tous les matins dès quatre heures, c'était à ma porte, devant laquelle s'arrêtaient mes charrettes ayant à prendre l'argent de l'octroi, un débat continuel pour fixer les rangs
des garçons maçons qui les attendaient pour les conduire à leur atelier ; non compris cinq ou six muids, que j'en vendais dans le village, j'en versais de 28 à 30 par jour à Paris, ce qui, comme
on peut encore le voir par mes registres imprimés, que je puis offrir pour modèle d'ordre d'exploitation, me donnait un bénéfice de 2800 à 3000 francs par mois.
« Mais juillet
arrivé, à la vue des orages que Buonaparte avait été susciter dans le nord de l'Europe, je ne sais quel instinct ayant fait pressentir généralement la réaction dont la France était menacée, tout
à coup les travaux publics et privés furent interrompus. »
Ces orages s'annoncent
notamment par le passage des troupes de conscrits que l'on dirige vers le Rhin. Il est demandé à Fonvielle de les héberger. Il en profite pour faire l'état de ses opinions royalistes pour le cas
où le sort serait contraire à Napoléon. Après avoir abreuvé les conscrits, il leur fait crier « vive le Roi » :
« Allons, mes
amis, encore un verre de vin à la santé du Roi... - Va pour celui-là comme pour les autres ! Je fais apporter des bouteilles ; mes jeunes gens s'en emparent ; quelques verres passent de main en
main, et elles sont vidées aux cris de « vive le Roi » ! ... Le lendemain (on se le rappelle encore à Pantin) ce fut la nouvelle du pays ; tout le monde sut que mes hôtes
avaient crié « vive le Roi » dans ma cour ; les évènements allaient si vite, et ils avaient une couleur si équivoque, qu'il n'en résulta rien. »
« (...) Le
lendemain, il y eu dans ma cour d'honneur un rassemblement d'environ 150 conscrits qui y reçurent leurs uniformes et leur équipement ; ils y changèrent de linge, de culottes, d'habits, en plein
air, et y reçurent leurs armes, leur départ devant avoir lieu le jour suivant ; on entendit encore parmi eux des cris de « vive le Roi » ! Leurs officiers n'en témoignèrent ni
colère ni étonnement. »
Prenant des assurances
sur l'avenir, il va encore plus loin lorsque passent à Pantin des prisonniers de guerre qui s'arrêtent pour bivouaquer sur les terres de la Seigneurie, en face de la Folie. Au moment de leur
départ, deux prisonniers blessés qui n'avaient pu suivre le convoi, ont été abandonnés sur place. Ce sont deux soldats prussiens. L'un d'eux expire. Fonvielle recueille le second et le soigne
aidé par un compère en aventures qui n'est autre que Pierre Louis Thiers, le père d'Adolphe (le futur homme d'état. Acte humanitaire ou manifestation de sympathie à l'égard des armées coalisées
contre Napoléon? Les Pantinois ne s'y trompent pas :
« Oui, oui,
disait-on dans tout le village, deux heures après que le Prussien fût abrité dans ma maison ; ils ont ramassé cet étranger ! Si c'eût été un soldat français, ils l'auraient laissé crever à leur
porte. »
À l'approche des
troupes étrangères qui se dirigent vers Paris, les Pantinois désertent leurs maisons ou déménagent leurs meubles et en évacuent leurs bétails pour se réfugier à l'intérieur des murs de la
capitale. Contrairement à eux, Fonvielle décide de demeurer dans son domaine car il a un plan :
« Admettant que
l'armée ennemie arrivât à Paris, sans coup férir et sans la moindre résistance, une partie au moins ferait halte à Pantin, et, dans ce cas, si je conservais ma maison dans sa consistance
actuelle, tandis que celles du village seraient abandonnées et réduites aux quatre murs, elle serait jugée digne de recevoir le commandant en chef de la station, fût-ce un des souverains alliés ;
et qu'en allant au devant de lui pour la lui offrir avec toutes les commodités qui s'y trouvaient, il y avait mille à parier contre un que mon offre serait acceptée, et que ma propriété serait
protégée et respectée religieusement. »
Si les combats
atteignaient Pantin, il n'hésiterait pas à aller au devant des troupes :
« Je m'avancerai
avec un mouchoir blanc au bout de mon bâton ; je demanderai à parler au chef ; je lui dirai qui je suis, de quel œil je vois sa venue, l'espoir qu'elle m'inspire ; je lui offrirai ma maison, et
s'il la refuse, ne voulant pas s'arrêter à Pantin, je lui demanderai une sauvegarde. Je l'obtiendrai, à coup sûr ; j'aurai des sentinelles à toutes mes portes,et personne n'entrera chez
moi. »
Même si le plan
n'aboutit pas, il aura eu le mérite d'être envisagé aux yeux du souverain, puisque ces « mémoires » sont essentiellement destinées pour Fonvielle à se justifier auprès de lui pendant la
Restauration.
Avant la
bataille
Dès la nuit du 28 au
29 mars, son voisin de la Seigneurie, M. Rollin, vient le prévenir de l'arrivée des troupes alliées à Claye-Souilly et de leur avancée imminente à proximité de Pantin. Cette nouvelle alarmante ne
modifie pas les plans de Fonvielle mais provoque le départ vers Paris de sa femme et de ses enfants, de Thiers, de la femme et des filles de son jardinier. Huit charrettes emportent leurs biens
les plus précieux. Fonvielle reste seul avec son jardinier et le Prussien blessé.
Dans la journée, il
descend vers le centre du village déserté. Il ne trouve que le curé enfermé dans son presbytère. En sa compagnie, il monte sur les hauteurs de Romainville également abandonné, va reconnaître la
maison du comte de Valence puis revient à la Folie.
Après le départ du
curé quinze ou vingt cavaliers français se présentent chez lui pour réclamer de la paille pour leurs chevaux ; trente ou quarante autres leur succèdent, achevant de le dévaliser. Dans la nuit, il
est réveillé par le bruit de troupes gravissant le chemin qui mène à Romainville. Sortant pour les observer, il voit que ce sont des soldats français, au nombre de plusieurs milliers, tant
d'infanterie, de cavalerie, que d'artillerie pendant une heure et demie. Fonvielle qui observe leur manœuvre s'étonne de la direction qu'ils prennent :
« Quel fut mon
étonnement ! Je m'attendais à voir la tête de ce corps d'armée déjà arrivée à la pointe que j'avais désignée à M. Rollin comme la principale position défensive à occuper d'abord ; au lieu de
cela, parvenu au haut de la route escarpée qui aboutit à l'entrée du bois, elle avait tourné à droite et filé du côté de Paris.
« Je ne sus que
comprendre à ce mouvement.
« J'y vis ou une
ineptie de celui ou de ceux qui l'avaient ordonné, ou une collusion manifeste avec l'armée d'invasion pour simuler une résistance et faciliter son entrée triomphante dans la
capitale. »
L'occupation du
plateau de Romainville par les Français avant l'arrivée des troupes russes revêtait une importance stratégique capitale. Que s'était-il passé ? On apprendra plus tard qu'un officier envoyé à
minuit en reconnaissance par Marmont avait trouvé les positions inoccupées. Pourquoi dès lors les Français ont-ils tardé à prendre position sur le plateau? Une heure plus tard, les troupes russes
défilent à leur tour devant la Folie mais, contrairement aux Français, poursuivent leur marche jusque sur les hauteurs.
À quatre heures du
matin des cavaliers cosaques armés de lances réveillent Fonvielle en réclamant de la nourriture. Il leur donne des pommes. Au petit matin, après cette nuit agitée, il sort observer ce qui se
passe :
« Dès qu'il fut
grand jour, je fus sur pied pour observer ce qui se passerait autour de moi. Je montai sur mes toits, d'où je découvris la montagne et la plaine. La route, jusqu'à Bondy, formait un coup d'oeil
magnifiquement horrible, étant remplie de troupes en marche. Au loin, se dirigeant vers Montmartre, une ligne semblable à celle qui filait sur le chemin de Bondy à Pantin, paraissait immobile
mais sa tête, dont les arbres, qu'elle atteignait et dépassait, me dénonçaient le mouvement continu, me donnait l'idée de la progression de la lave, descendant lentement des hauteurs d'un volcan
pour envahir la plaine, qui bientôt en sera couverte. Je ne m'arrête pas aux réflexions philosophiques que m'inspira ce spectacle imposant. »
La journée du 30
mars
Par l'un de ses
terrassiers parti aux nouvelles, il apprend la mort de son ami le curé de Pantin :
« Il avait vu ce pauvre curé, cantonné chez lui, descendre avec une corde par sa fenêtre ce que lui demandaient les rôdeurs ; quand il n'eût plus de vivres
ni argent à leur donner, sa porte fut enfoncée ; des coups de fusils furent tirés ; lorsque Lefort entra chez lui, il le trouva étendu mort et noyé dans son sang au milieu de sa
chambre. »
Tombe du curé (cimetière communal de Pantin). On lit difficilement sur la plaque : "De Segand de Moncourt curé de Pantin fusillé en 1814 victime de son zèle".
Allant vers ses
carrières, Fonvielle trouve assis une douzaine d'officiers russes appartenant à un corps de réserve de 1100 hommes bivouaquant dans un champ de
luzernes de son domaine. Ces officiers l'accueillent avec cordialité. Ils lui montrent l'empereur Alexandre à cheval, l'épée à la main, entouré de son état-major, sur le plateau. C'est alors
« qu'un corps nombreux de Français parut à droite, avançant en bon ordre pour attaquer les Russes qui se replièrent jusqu'où finit le parc de M. de Valence où ils formèrent en bataillons de
tirailleurs ». Des coups de feu partent. Des morts et des blessés tombent sur place. C'est le début de la bataille. Tout à tour, Français et Russes prennent l'avantage, tandis que les
boulets et les balles sifflent au-dessus de la tête de Fonvielle en position d'observateur. Comme il l'écrit, il était comme « ces spectateurs d'un mélodrame qui, tranquillement assis dans
le parterre, voient tous les mouvements des combats qui se livrent sur le théâtre ».
Mais les combats qui
se livrent aux abord de la Folie ne sont pas les seuls qui se déroulent à Pantin :
« On se battait
sur les autres chemins qui aboutissent à Paris, puisque le bruit du canon et de la fusillade plus ou moins éloignée ne discontinuait pas ; mais, sur la partie où j'étais, il y avait de longs
intervalles de repos. Cependant l'empereur Alexandre envoyait et recevait à tout instant des aides de camp qui descendaient en droite ligne dans ma carrière sans chercher des sentiers, ce qui me
paraissait inconcevable, connaissant l'inégalité du terrain que j'avais de la peine à parcourir à pied. Ces aides de camp passaient devant nous et parlaient en passant à mes officiers dans leur
langue, ce qui me laissait ignorer de quoi il s'agissait.
« Plusieurs
attaques eurent lieu réciproquement contre les artilleries respectives ; deux fois je vis celle des Russes près d'être enlevée, mais des corps frais, débouchés du revers du bois firent deux fois
reculer les Français jusqu'à leurs canons.
« Un de leurs
boulets vint s'enterrer au milieu d'un groupe de onze cents hommes qui bivouaquaient sur ma luzerne ; ce groupe, et quelques autres un peu trop écartés de l'abri que mes murs prêtaient à ce
corps, reçurent de mes officiers l'ordre de se rapprocher de ces murs. Dans le cours de cette journée, quatre à cinq boulets vinrent frapper à peu de distance de l'Empereur russe ; j'en vis qui
le couvrit d'un nuage de poussière : cependant ce monarque, depuis neuf heures du matin, où je le vis à son poste pour la première fois, jusqu'à cinq heures du soir, où finit le combat, ne quitta
point sa position. »
Pendant les combats,
les soldats russes en réserve sur le domaine mettent à sac les provisions destinées aux ouvriers carriers dans leur cantine. La maison elle-même est livrée au pillage de la cave au grenier.
Fonvielle constate les dégâts :
« J'entrai dans
la salle de billard ; les housses des bancs en étaient enlevées, et le superbe tapis que j'avais fait placer récemment, coupé tout autour avec un instrument tranchant, avait disparu. Dans le
salon, je ne trouvai plus que les chaises ou les tables ; toutes les décorations, toutes les porcelaines, étaient ou brisées ou enlevées. Dans ma chambre à coucher, que nous appelions par
tradition chambre de madame de Montesson, la superbe glace de la cheminée, estimée 1800 francs, était cassée d'un coup de crosse. Le secrétaire de ma femme, qu'on n'avait pu ouvrir, était brisé à
faire pitié. »
« Quand j'arrivai
dans la salle à manger, je vis une vingtaine de Russes attroupés autour de la grande table où ils avaient apporté de grands bocaux de fruits à l'eau-de-vie dont ils remplissaient leurs bidons,
piétinant les fruits qu'ils dédaignaient pour ne recueillir que le liquide. »
C'est alors, au milieu
de ce tumulte, qu'un miracle se produit :
« Un cosaque
arriva dans la salle à manger, attiré par l'espoir d'y remplir son bidon comme les autres ; voyant qu'il n'y avait plus de ressource pour lui, il vint à moi, me prend au collet, et me baragouine
ce cri : « Odvi ! » Je lui dis que je n'en ai pas. « Odvi ou caput ! me réplique-t-il. Capout tant que tu voudras, lui dis-je, je n'en ai plus ; ils ont tout pris ». Le brutal
saisit son pistolet, arme sa batterie, et fait un mouvement pour me brûler la cervelle... Au moment où il avance son bras pour m'ajuster, un biscayen, parti de la montagne, casse un carreau des
fenêtres donnant sur le jardin, et étend mon homme à mes pieds, roide mort. »
Ce sauvetage conforte
Fonvielle dans sa conviction qu'un pouvoir surnaturel le protège : « La providence semble avoir pris plaisir à conserver ma vie par des moyens presque incroyables. »
Dans son récit, tout
se passe comme s'il était invulnérable. Seul civil à regarder les troupes défiler devant chez lui, personne ne l'interroge sur sa présence. Des rôdeurs envahissent-il la folie ? Ils pillent mais
n'attentent pas à sa vie, alors qu'ils n'ont pas hésité à tuer le curé de Moncourt. Au plus fort de la bataille, il observe les combats alors que les balles sifflent autour de lui. Trouve-t-il
des Russes dans son champ ? Il converse avec eux en toute sécurité. Alors que les combats se poursuivent, il n'hésite pas à monter vers Romainville pour voir de près le tsar de Russie. C'est
l'apothéose de son récit. Il ne reste plus que deux personnages : lui et l'empereur Alexandre :
« Resté seul, je
gravis la montagne au-dessus de mes tours, et m'avançai directement vers l'empereur de Russie, pour essayer de voir de près ce monarque. Je remarquai qu'il se fit un mouvement autour de lui, sans
doute pour lui demander ses ordres à mon égard ; je présume qu'ils furent de me laisser approcher, puisque je pus arriver à quinze pas de lui. M'étant avancé chapeau bas, dès que j'eus atteint le
plateau sur lequel Sa Majesté était postée, je m'arrêtai de mon pur mouvement à cette distance, satisfait de contempler ce prince dans toute sa gloire. »
« Je me trompe
peut-être ; mais il me paraît impossible que l'empereur Alexandre, si ces pages passaient sous les yeux de Sa Majesté ne se rappelât pas la circonstance qui me concerne. On voit que je vais
chercher assez haut les témoins de la fidélité de mes récits. »
Il en profite pour
faire à nouveau profession de son royalisme :
« Tout entier à
l'idée que la France pourrait être redevable à ce prince et à ses alliés d'un changement heureux dans son existence politique, le sentiment indéfinissable dont j'étais pénétré ne fut pas troublé
un seul instant par le souvenir des fatigues de cette journée et de la précédente, des dangers que j'avais courus, et des pertes que j'avais essuyées. »
Après cette scène
mémorable, il cesse d'être le témoin des évènements que se poursuivent ailleurs jusqu'à la suspension des combats. Restent les pillards qui achèvent de dévaliser la Folie. Dans la soirée, il
apprend qu'un cessez-le-feu a été proclamé. Il espère donc pouvoir rentrer dès le lendemain à Paris « n'ayant plus rien à défendre à Pantin ».
Le soir, accompagné du
Prussien, il partage le repas avec les cosaques qui ont fait cuire les lapins de sa garenne. N'ayant plus de lit, il se couche sur son billard. Avant la nuit tombée, deux aides de camp du roi de
Prusse viennent reconnaître les lieux pour se rendre compte si leur souverain pouvait y passer la nuit. Finalement, ils préfèrent la maison de madame Navarre près de l'église. Ainsi Fonvielle
n'accueillera chez lui aucun souverain, le tsar de Russie demeurant au château de Bondy. Ce sont les officiers anglais qui viennent y résider pour la nuit. Leur général se couche dans une des
chambres du premier étage. Un autre officier supérieur « fit dresser son lit de fer dans mon salon où étaient encore quelques fauteuils, un piano, une harpe et toutes les glaces qui étaient
magnifiques ». Les pillards n'ont donc pas tout cassé ?
Plaque en mémoire d'un soldat allemand du Hanovre mort à
cette bataille, située à l'entrée du cimetière.
Après la
bataille
Le lendemain, après le
départ des anglais, Fonvielle reçoit la visite du médecin du roi de Prusse, venu chercher le soldat blessé, puis d'une ordonnance qui le conduit auprès du premier écuyer du souverain.
Chaleureusement félicité pour son acte d'humanité, il reçoit un laissez-passer lui permettant de franchir tous les barrages. Il rejoint sa famille à Paris d'où il voit l'entrée triomphale (selon
lui) de l'armée de la coalition. Il essaye de voir clair dans ses affaires passablement embrouillées à cause de nombreuses créances notamment auprès de Valence et de Minet de Montreuil. Sans
perdre courage, il prépare la reprise de l'exploitation de ses carrières de Pantin. Il veille également à la réparation des dégâts causés à sa maison qui a été à nouveau pillée pendant son
absence. La description de ses réparations nous permet de mieux connaître l'aménagement intérieur de la Folie :
« Pendant cette
morte saison, j'avais complété mon mobilier, remplacé le piano et la harpe de mes filles, que je n'avais plus retrouvés lorsque je rentrai à Pantin, repris un cabriolet et fait marché avec un
miroitier voisin de mon ami Cailhé de Geyne, pour remplacer la glace de ma chambre à coucher, et pour dix-neuf autres glaces qui devaient compléter le système de décoration du salon, ayant
supprimé deux arceaux ouverts sur une pièce contiguë, où Mme de Montesson plaçait ses musiciens, et dont j'avais fait mon cabinet d'administration. Tous mes bâtiments étaient réparés ; le poêle
volant de ma salle à manger, qu'on avait enlevé, après ma rentrée à Paris le 1er avril, était remplacé par un poêle de faïence et à dessus de marbre du plus beau style ; une salle de bains, qui
manquait dans cette charmante habitation, avait été construite ; des travaux étaient commencés pour amener dans mon parc, au milieu de la pelouse, les eaux de la montagne qui gênaient mon
exploitation ; ma basse-cour, ma garenne, mon pigeonnier avaient été portés au plus haut point d'accroissement possible ; enfin, non seulement il n'existait plus chez moi de traces des ravages du
30 mars, mais encore tout s'y était agrandi et embelli ; il ne manquait plus que de voir arriver l'ouverture de la campagne de 1815, pour animer par son mouvement ce tableau d'un état de
prospérité qui ne pouvait plus que s'accroître. »
Il ne peut
malheureusement remplacer tous ses manuscrits détruits dans la tourmente, notamment ses « souvenirs » en seize volumes. La providence est toutefois à nouveau intervenue. Il en a trouvé
sept, deux lui ont été rapportés par un paysan et quatre parvenus de Suisse, emmenés dans les bagages d'un officier étranger.
Va-t-il prendre un
nouveau départ à Pantin ?
« Tout-à-coup on
apprend que Buonaparte, sorti comme un ouragan de son île d'Elbe, dans le gigantesque dessein de reconquérir son empire avec huit cents soldats qui lui restaient de toute son ancienne puissance,
a débarqué inopinément sur les côtes de Provence.
« Cette juste
punition du système qui, depuis un an, avait laissé en place tous les adhérents de cet usurpateur, à l'exclusion des royalistes qu'on s'était (et j'en ai la preuve) appliqué à expulser de toutes
les administrations, répandit l'alarme dans toute la France, et particulièrement à Paris, où tous les travaux furent subitement suspendus, ceux surtout de maçonnerie.
« Mes ateliers se
virent condamnés à l'immobilité, et mes chevaux, presque tous inactifs, mes ventes journalières se trouvant réduites à ce qu'aurait pu transporter un ou deux attelages, dévorèrent en pure perte
les approvisionnements que j'avais faits pour eux. »
Cette fois, il n'a
plus le courage de persévérer :
« Là, mes idées
changèrent de direction : Pantin cessa d'avoir pour moi le moindre attrait ; rien ne me ramenait à recommencer une exploitation pour laquelle la Restauration avait anéanti toutes mes ressources.
Ma famille avait presque horreur du seul nom de ce délicieux asile où elle avait vécu si heureuse, et qui ne lui rappelait plus que des souvenirs effrayants. »
Dans les demandes de
réparations des dommages de guerre, Mme Fonvielle tente en vain de se faire rembourser des meubles. Les dégâts causés aux bâtiments ne devaient pas être considérables puisqu'il n'a été réclamé
que cent francs à ce titre.
La vente sous seing
privé est régularisée devant notaire par contrat en date du 20 avril 1816 entre le comte de Valence et « Rose Virginie Templier, épouse séparée de biens de Bernard François Anne Fonvielle,
ancien liquidateur des dépenses d'habillement au ministère de la guerre ».
La propriété est
ensuite vendue à son créancier Antoine Minet-Montreuil qui la cède à sa femme au moment de son divorce le 5 juillet 1818. Elle est ensuite acquise par Pierre Dumontier le 20 octobre 1821,
exploitant de carrières.
La
Restauration
La royauté étant
rétablie, Fonvielle sera-t-il récompensé de ses efforts pour faire oublier son passé révolutionnaire ? Déjà, sous la première Restauration, il avait été révoqué de son poste du ministère de la
guerre et emprisonné pour dettes, pendant que sa femme et ses enfants étaient recueillis par Grimod de La Reynière dans sa propriété de Villiers-sur-Orge. En sera-t-il de même après Waterloo? Il
espère pouvoir récupérer l'argent qu'il avait prêté au futur Louis XVIII. Il écrit en vain des mémoires
pour plaider sa cause mais son passé suspect le poursuit. Dans sa requête de 1825, il affirme « avoir dépensé 800.000 francs, exposé mille fois
sa vie et consacré pendant 35 ans toutes ses facultés à faire triompher la cause des Bourbons ». Le duc Doudeauville repousse sa requête. Il lui répond que « d'après des renseignements
très positifs, il a été reconnu que vos réclamations ne pouvaient être accueillies... »
Il continue à écrire :
des essais, des pamphlets, des fables, des pièces de théâtre, des livrets d'opéra dont l'un, « Agar au désert », a intéressé Spontini qui
n'a pas donné suite. Les titres insolites de ses ouvrages témoignent de son esprit fantasque, comme celui-ci : « Le parachute de la France sage, ou
publications libres et à des époques indéterminées, tant en vers qu'en prose, dirigées spécialement dans l'intérêt de la France folle contre la
licence de la presse périodique, par M. le Chevalier de Fonvielle et par tous les hommes d'honneur et de talent qui voudront coopérer à cette œuvre patriotique. »
Il donne une suite à
ses mémoires sous le titre : « L'école des ministres, servant de clôture aux mémoires historiques de l'auteur. Ouvrage sérieux, mais quelquefois burlesque, où l'on traite de tout, même de la
bourse et de ses mœurs, depuis le tabouret d'un faiseur de journal jusqu'au fauteuil d'un président du conseil des ministres, sous le régime
représentatif. »
À son instigation et
avec l'accord de leur mère, ses quatre filles ont publié un mémoire au titre significatif : « Dernier cri d'une famille royaliste ruinée par la
Révolution. »
L'article que lui
consacre le Dictionnaire de biographie française mentionne que le chevalier de Fonvielle est mort à Paris en 1839 « dans un état voisin de la misère ».
œuvres autobiographiques
- « Mémoires historiques », 4 volumes – Paris 1824
- La Théorie des factieux, 1815, p. 309 et 315.
- « Voyage en Espagne », 1 volume – 1823
(avant-propos, à propos du manuscrit de cet ouvrage perdu lors du pillage et
miraculeusement retrouvé).
- « L'école des ministre », 2 volumes – Paris 1836
- « Dernier cri d'une famille royaliste ruinée par la Révolution » - 1 volume - 1825