Vendredi 30 juillet 2010 5 30 /07 /Juil /2010 17:52

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Le square de Stalingrad se situe au centre du vieux village de Pantin, sur la partie nord de l'ancien fief de Maulny qui appartenait au duc d'Orléans. Sur cet emplacement existait au XVIII° siècle et pendant une partie du siècle suivant, une zone résidentielle comprenant quatre grandes propriétés s'étendant de la grande rue (rue de Paris puis avenue Jean-Lolive) jusqu'au chemin des cheminets (rue des grilles). Elles englobent aujourd'hui les numéros pairs de l'avenue, du 98 au 104.

 

Au cours de cette époque, de nombreux propriétaires se sont succédé, sans toujours y résider. Beaucoup habitaient en fait la capitale et louaient leurs maisons pendant tout ou partie de l'année. Tous étaient généralement des bourgeois aisés. On compte parmi eux des notables pantinois (dont quatre maires), des magistrats et des avocats, des banquiers et des financiers, des artistes et des industriels. Certains ont laissé un nom...

Parmi ceux-ci, la tradition pantinoise n'en a retenu que deux : Beaumarchais et La Guimard,

mais on verra dans les chapitres Beaumarchais et Guimard que ces localisations sont erronées.



N°104 (ex n°44)


Un acte notarié de 1782 la décrit ainsi: "Une maison à porte cochère sise au village de Pantin près Paris en la grande rue dudit lieu, composée d'un corps de logis sur ladite grande rue, et bâtiments en ailes de plusieurs étages, cour, basse-cour, jardin séparé de la grande cour par une grille et porte de fer, ledit jardin planté d'arbres fruitiers et de tilleuls, ayant issue par une grande grille sur le chemin qui conduit de Pantin au chemin du Pré Saint-Gervais, appartenances et dépendances de ladite maison et jardin qui contient environ 2 arpents."
Il s'agit donc d'une grande maison comportant au rez-de-chaussée 3 pièces à gauche de la porte cochère et deux pièces à droite. La partie gauche du corps central, à un étage plus une mansarde, comprend 6 pièces au premier, la partie de droite est à 2 étages plus des pièces mansardées formant un 3° étage. Le registre des impôts basé sur les ouvertures mentionne, outre 2 portes cochères, 72 portes et fenêtres (dont 8 au 3° étage).
Sur le cadastre du début du XIX° siècle, on ne voit qu'une aile à droite s'avançant vers la cour. Elle ne comporte qu'un étage carré et une mansarde. Lors de la démolition du bâtiment, on
signale l'existence d'une autre aile à gauche, s'avançant également sur la cour, formée par un hangar couvert d'un appentis.

Cette grande propriété a été acquise en 1752 par Marie-Thérèse Belin (ou Bellin ou Blin) domiciliée à Paris rue neuve des petits champs. Elle est vendue en 1773 à Benoite Dumas, en fait un prête-nom, car elle est aussitôt revendue à Frédéric Kornmann pour l'usufruit et à sa femme Louise Bouju pour la nue-propriété. Le nom de Kormann est passé à la postérité par le procès qui oppose son frère Guillaume Beaumarchais (voir chapitre Beaumarchais).
A sa mort, qui survient le 23 mai 1819, la propriété revient à sa nièce, la fille de Guillaume : Adélaïde Philippine Kornmann, mariée au conseiller référendaire à la cour des comptes Jean-François Paulin Crassous. Elle réside dans la propriété jusqu'à son décès en 1846. La maison passe ensuite à sa fille Pauline Crassous, épouse du magistrat Jacques Louis Chalret-Durieux. Devenu veuf, celui-ci vend la propriété en 1855 à la municipalité de Pantin qui cherche une maison assez grande pour y installer la mairie, la maison commune du 123 de la rue de Paris n'étant plus adaptée aux besoins. Cette mairie restera en fonction jusqu'à sa démolition en 1886, date à laquelle est inaugurée le nouvel Hôtel de Ville. Cette démolition permet de dégager l'espace d'un petit square devant la maison de justice de paix construite derrière la mairie en 1858. Deux ans après la démolition de la mairie, en 1888, deux pavillons viennent encadrer le square, l'un pour le poste de police, l'autre pour la remise des pompes à incendie.  

 

stal numeros rue de paris N° 106 (ex n° 46 et 48)

Cette propriété longe à l'est un chemin qui sera la rue du centre puis la rue Jules-Auffret. Elle s'étend comme les autres propriétés jusqu'au chemin des cheminets (rue des grilles). Elle est aussi vaste que le 104 avec plus de 80 ares de jardin. La maison comporte deux corps de bâtiment de 2 étages qui seront numérotés séparément 46 et 48. Elles disposent de 62 portes et fenêtres. L'un des premiers propriétaires connus est Antoine Angélique Lévêque, premier mari de la deuxième épouse de Beaumarchais. Comme le 106 sera vendu en 1761, elle n'entrera pas dans la succession Lévêque à la mort de celui-ci.
Le nouveau propriétaire est Joseph de Saint-Laurent, trésorier général des colonies françaises, domicilié à Paris rue du grand-chantier (rue des archives). On relève également son nom comme propriétaire d'une maison située à l'angle de la rue des vertus (rue Hoche), vendue à sa mort par sa veuve en 1785 à la femme de Frédéric Kornmann, qui possède donc deux maisons rue de Paris. Dans les élections municipales de 1800 est inscrit à cette adresse le marchand de vins Demezières qui donne un moment son nom à la future rue Jules-Auffret. On le retrouve au recensement de 1804 avec son fils et 22 locataires d'origine modeste. Un résident de marque lui succède en la personne de François Joseph Gorneau, maire de Pantin de 1812 à 1825. La propriété passe ensuite à la famille Devailly. A partir de 1850, son héritière aristocratise le nom en De Wailly. Le 106 conserve encore la même surface de jardin, mais 20 ans plus tard, la rue du centre n'est épargnée, ni de l'urbanisme, ni de l'industrialisation. Dans la partie sud du 104 et du 106, la municipalité construit en 1876 un groupe scolaire qui s'ouvre sur la rue des grilles pour les garçons, sur la rue du centre pour les filles. Le long de la rue du centre jusqu'à la rue de Paris s'installent commerçants et artisans. Lorsque la mairie est démolie en 1888 et que s'élèvent de part et d'autre du petit square le poste de police et la remise des pompes, la rue de Paris change d'aspect. Une carte postale ancienne montre au premier plan du carrefour de la rue du centre l'entrée d'une fabrique de vinaigre et de condiments installée au n° 106. Les deux anciennes propriétés des 104 et 106 cessent d'exister avant la fin du siècle. Subsistent encore pour quelques années les n° 102, 100 et 98.

N° 102 (ex n°42)

Cette propriété, toute en longueur, est la moins vaste des quatre. Elle ne possède que 32 ares 75 de jardins. Sa largeur n'excède pas 30 mètres. Une estimation réalisée en 1785 en donne la description détaillée.
On entre par une porte cochère sur la grande rue. On trouve une cour pavée de grès. A gauche de l'entrée est un petit édifice servant de cabinet d'aisance suivi par un corps de logis à 4 fenêtres et 2 pignons sur la cour. Du côté de la rue, on voit un pavillon à 2 étages. Le mur mitoyen avec le 104 comporte un espace permettant d'accéder à un réservoir d'eau commun aux deux propriétés. Au fond de la cour, après une grille en fer, s'étendent les jardins. A droite de l'entrée, s'élèvent 2 édifices se joignant à angle droit. Celui qui longe la rue possède une seule croisée de face. Il est élevé d'un seul étage carré. Le second corps de bâtiment perpendiculaire à la rue est également à un étage mansardé à 3 fenêtres sur la cour. Le jardin est divisé en 3 parties : un parterre formé de 4 carrés, un bassin circulaire en maçonnerie, suivi par un potager, enfin un jardin planté en bosquets. Les murs de droite et de gauche soutiennent des arbres fruitiers en espaliers. Tout porte à croire que la maison de droite est réservée au propriétaire tandis que celle de gauche est louée à des locataires. On trouve la trace d'une propriété depuis le XVI° siècle qui appartenait à un certain Vincent Lizur, valet de chambre du sieur de Lissy. Si l'on se limite au XVIII° siècle, on relève le nom de Jean Lartigue, ancien procureur au parlement de Toulouse. Il vend la propriété en 1761 à Jacques François Lhuillier, trésorier des troupes de la généralité de Paris, secrétaire du roi de la grande chancellerie. Il succède au protecteur de Beaumarchais, Paris-Duverney comme intendant de l'école militaire. Il vend l'usufruit d'une partie de sa propriété à Madeleine Salomé Franzine, veuve d'un certain Sontermeister, ancien officier au régiment des volontaires étrangers. Lhuillier était un chef de bureau de Guillaume Pierre Tavernier de Boullongne (1), auquel il doit une somme d'argent importante. La propriété échoit à ce dernier en 1776 en tant que premier créancier.
Ensuite elle est acquise dès 1781 par Gérard Maurice Turpin, un des avocats de Guillaume Kornmann dans le procès qui l'oppose à Beaumarchais. Voisin du frère de son client, il va même - belle revanche! - jusqu'à acheter la demeure de Beaumarchais à Pantin en 1788, quatre ans après le départ de ce dernier...
Le propriétaire suivant du 102 est également un avocat, Pierre Marie Simon. L'achat a eu lieu en 1786. Au recensement de 1804, on relève son nom avec celui du portier Pierre Lefort (infirme et indigent) et d'un locataire Guidy parisien. A la mort de Pierre Marie Simon, la succession passe à ses deux filles dont l'une est mariée à Simon Nicolas du Sommerard. Apparaît ici le fondateur du musée de Cluny qui a pu venir à Pantin se reposer de ses travaux de 1830 à 1839. C'est un archéologue réputé né en 1779 à Bar sur Aube. Après une carrière militaire, il est nommé conseiller référendaire à la cour des comptes en 1823. Parcourant la France pour y recueillir des vestiges historiques, il rassemble une collection prestigieuse qu'il dépose en 1832 au vieil hôtel de Cluny. En 1858, la propriétaire suivante Mme de Garancière vend l'ensemble à un négociant parisien qui le revend un commissionnaire en bestiaux Jean Guillaume Volker pour être transformé. Il y installe tout au long de ses murs de clôture des "bergeries", c'est-à-dire des étables pour y accueillir les moutons en transit vers les abattoirs de la Villette.

N° 98 et 100 (ex n° 38 et 40)
:

Nous sommes en présence d'une même propriété comprenant deux maisons parfois louées ou achetées séparément, sans mur de clôture entre les deux. C'est une grande propriété possédant près de 80 ares de jardin. La maison n° 38, la plus à l'ouest, est la plus vaste. Elle ne comporte pas moins, avec ses dépendances, de 2 portes cochères et 59 portes et fenêtres. Elle couvre une surface de 6 ares. La seconde au n° 40 ne possède que 15 portes et fenêtres. A l'évidence, la première sert au propriétaire, la seconde est louée ou vendue selon les époques. Cela parait avoir été le cas en 1766 où nous nous trouvons sur le site Louis François Duvaucel, grand maître des Eaux et Forêts de France, et Jean-Baptiste Leroy officier vendeur de marée à Paris. Les années suivantes, elles appartiennent au baron de Champlost, premier valet de chambre et gentilhomme ordinaire du roi, collègue de Jean-Benjamin de Laborde, l'amant de la Guimard. Cette dernière a comme rivale la danseuse Anne-Victoire Dervieux, de 9 ans sa cadette. Invitée à Pantin avec le corps de ballet, elle a été émerveillée par le faste de La Guimard et, éperdument jalouse, s'est jurée de la supplanter à la fois dans son art et dans son train de vie. Elle n'eut aucun mal à se faire entretenir par Soubise qui ne put lui refuser l'achat d'une maison à Pantin. Elle acquiert donc la propriété de Champlost en 1776, alors que la Guimard a quitté le village depuis 3 ans maintenant. Elle renonce pourtant vite à son caprice et cède la maison à la veuve de Richard Calame La Prairie, architecte à Nancy. Il faut dire que Mlle Dervieux jette son dévolu sur un terrain rue Chantereine à Paris pour y faire construire par Belanger un hôtel particulier surpassant en richesse celui de La Guimard à la Chaussée d'Antin. Avec la nouvelle propriétaire, nous ne quittons pas le domaine de la danse. Françoise Cailloux, épouse de Calame, se laisse séduire par l'entrepreneur de spectacles Oudinot de passage à Nancy. Il l'emmène à Paris et lui fait deux filles dont l'une Cécile épouse en 1784 le maître de ballet de l'opéra, Maximilien Gardel. Sa mère lui cède la propriété en 1784. Pour les élections municipales de l'an IX, nous trouvons deux membres de la famille Roullier : Charles, juge de paix, maire de Pantin de 1806 à 1812, et François, adjoint au maire. Au recensement de 1804 s'inscrivent le propriétaire François Charles Roullier, son jardinier Claude Bouilly, et un locataire Lecamus. Sur le premier cadastre au XIX° siècle, nous trouvons à nouveau le nom d'un maire Jean-Claude Narjot, percepteur, maire de 1836 à 1850, mort en fonction le 5 mars. Avec lui, pas besoin de mairie. Tout se passait chez lui. A son décès, sa maison aurait pu devenir local municipal comme le rappelle la monographie de 1901 : "N'eût été la mauvaise grâce des héritiers Narjot, ancien maire, la mairie eût été installée dans sa propriété, sise rue de Paris, n°98 et 100."
La propriété est achetée par l'horticulteur Pierre Chauvière qui occupera le n° 98 jusqu'à son décès en 1888 à 90 ans. En 1851, le distillateur Simon Claude Delizy qui réside 50 rue d'Allemagne à La Villette (avenue Jean-Jaurès) s'installe à Pantin avec son frère Narcisse au 93 de la rue de Paris. Chauvière le prend alors comme locataire. Delizy se marie en 1854 avec Louise Guilloteaux. Leur fille Léonie Marie épouse Louis Felix Doisteau en 1873 qui prendra en charge la distillerie "Delizy-Doisteau". En 1876, nous trouvons Chauvière au 98 et le ménage Doisteau au 100. En 1881, Pierre Chauvière, devenu veuf, continue à résider au 98 tandis qu'au 100, le ménage Doisteau s'est enrichi d'un petit Paul. Ensuite la propriété se scinde en deux : Delizy achète le 98 et fait construire un nouvel hôtel particulier au 96 (qui sera le casino du parc) tandis que le distillateur Emile Ferdinand Brindeler acquiert la maison du 100. Peu après, Delizy devient propriétaire de l'ensemble, démolit les anciennes maisons (le n° 100 disparaît) et édifie du côté ouest l'hôtel particulier qui abritera les panneaux décoratifs qui viendrait de la maison de La Guimard. Un parc est aménagé sur l'ancienne propriété avec une orangerie et son jardin d'hiver. Simon Clovis Delizy, maire de Pantin de 1870 à 1875 y finira ses jours en 1893. Devenue veuve, sa femme résidera jusqu'à sa mort en 1913 dans son hôtel du 98. Tous deux reposent au cimetière de la Villette rue d'Hautpoul. Vers l'achèvement du square : A la mort de Mme Delizy, la municipalité acquiert les propriétés des n° 98, 100 et 102 qui forment avec le 104 l'essentiel du square, dont la superficie a été ensuite amputé par deux élargissements de la Nationale n°3. Un décret du 17 juillet 1924 décide de porter à 24 mètres la largeur de la rue par emprise de son côté sud. Les travaux terminés en 1936 s'accompagnent d'un réaménagement du square appelé à comprendre dorénavant, outre la salle des fêtes, un abri couvert pris sur la partie nord du 106, un jardin d'enfants, un jardin d'hiver, une pièce d'eau et la bibliothèque muni pale installée dans la pavillon Delizy. Un projet d'extension jusqu'à la rue de la cristallerie (rue d'Estienne d'Orves) n 'a pas abouti. Le square est clôturé le long de l'avenue par de belles grilles en fer forgé fabriquées par les établissements Doreau de Pantin. La situation semblait donc stabilisée. C'était sans compter avec le changement d'orientation du service des Ponts et Chaussées. Un décision de 1964 prévoit un nouvel élargissement amputent le même côté de la rue malgré les engagements pris. En portant la largeur de la chaussée à 31 mètres, cette décision conduit à la disparition des grilles monumentales et la démolition en 1970 de la belle résidence des Delizy.
Il ne reste donc comme vestige du passé que la serre de l'ancien parc Delizy et le bâtiment considérablement transformé de l'ancienne justice de paix, aujourd'hui Ciné 104.

 

 

 (1) Tavernier de Boullongne avait eu d'une esclave sénégalaise un jeune garçon connu sous le nom de chevalier de Saint-George. Ce jeune mulâtre au physique avantageux arrivé à 8 ans à Paris, acquiert une double renommée comme violoniste compositeur et comme escrimeur redouté. Premier homme de couleur à entrer dans la franc-maçonnerie, il dirigera le concert des Amateurs puis la Société des concerts de la Loge olympique. Pressenti pour prendre la tête de l'Académie royale de musique, il se heurte à l'opposition violente de la troupe (dont La Guimard) qui refuse d'être dirigé par un noir.

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Par Histoire de Pantin
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Mercredi 17 juin 2009 3 17 /06 /Juin /2009 16:44

Le Chevalier de FONVIELLE

propriétaire de la Folie de Pantin

 

 

         Le chevalier de Fonvielle a occupé la Folie de Pantin de 1811 à 1816. Il y résidait lors de la campagne de France qui s'est achevée par la bataille de Pantin du 30 mars 1814 avant l'entrée dans Paris des troupes coalisées contre Napoléon. Il a décrit les évènements auxquels il a assisté dans ses « Mémoires historiques » publiées en 1824.

         Même s'il n'a qu'une vue partielle des évènements, même si son souci d'apparaître comme un bon royaliste le rend parfois partial, son témoignage demeure un document précieux pour l'histoire de Pantin et celle de la Folie.

         Mais qui était Fonvielle ? Et à la suite de quelles circonstances est-il devenu le propriétaire de la Folie?

 

Le passé d'un aventurier

 

         Celui qui signe « Secrétaire perpétuel de l'académie des ignorants » dont il est le seul membre, est un personnage extravagant et fantasque, à la fois publiciste, homme d'affaires et fonctionnaire. Selon un de ses commentateurs, « il ne réussit qu'à faire figure d'aventurier dans la politique, les affaires et dans les lettres ».

         Issu d'une famille bourgeoise, Bernard François Anne Fonvielle (qui se prétendra plus tard chevalier) naît le 19 août 1760 à Toulouse. Il commence ses études au collège royal de cette ville mais, élève dissipé et batailleur, il y renonce après la désunion de ses parents. Après plusieurs emplois, il trouve une certaine stabilité pendant neuf ans au service de la Régie des Aides, où il s'occupe de problèmes fiscaux dans plusieurs villes de Provence. En 1789, il monte à Montpellier un commerce de papeterie qui périclite. Pendant la Révolution, il milite aux côtés des Girondins. Fédéraliste agissant contre la tyrannie jacobine, il prêche la révolte dans plusieurs départements. Poursuivi, il entreprend un long périple à l'étranger. Converti au royalisme, il s'établit à Marseille où il s'enrichit par des spéculations plus ou moins légales et peut fournir un prêt de 142.000 livres à un émissaire du comte de Provence (le futur Louis XVIII), pour soutenir la cause royaliste.

         Au cours d'un voyage en Italie, il réussit à se présenter au comte de Provence comme ardent partisan du retour de la royauté. À Marseille, il se marie en janvier 1796 à Virginie Templier dont il aura cinq enfants, un garçon et quatre filles. À partir de mai 1798, il se fixe à Paris où il se lance dans le commerce des tabacs et tente de créer une compagnie coloniale. Après avoir échoué dans ces tentatives, il trouve un emploi à l'imprimerie nationale puis obtient en 1809 un poste de sous-chef au ministère de la guerre (section habillement) qu'il exerce tout en dirigeant une petite entreprise de roulage. Comment dans ces conditions précaires, peut-il acquérir en 1811 un domaine à Pantin ?

 

 

 

L'acquisition de la Folie de Pantin

 

         Louis Pierlot, qui a fait construire la Folie de Pantin par l'architecte Perrard de Montreuil une quinzaine d'années plus tôt, est un personnage important de l'Empire. Banquier d'origine, receveur général de l'Aube, l'un des régents de la banque de France de 1806 à 1812, il fonde également en 1807 l'entreprise des « lits militaires ». En 1811, il exerce les fonctions d'intendant général de la maison de l'impératrice Joséphine et de celle de la reine Hortense. On comprend qu'il ne trouve pas le loisir de venir se reposer dans son domaine de Pantin. Aussi le loue-t-il à partir de 1802 à madame de Montesson qui vient d'acquérir et de faire rénover par Brongniard le petit château du Moulin de Romainville (situé à peu de distance au-dessus de la Folie). Madame de Montesson est l'amie intime du comte Cyrus de Valence qui a épousé en 1784 sa petite-nièce Pulcherie de Genlis. Radié de la liste des émigrés à son retour en France en 1800, Valence réside dans l'hôtel de Mme de Montesson, rue de la Chaussée-d'Antin. Lorsque Mme de Montesson décède dans cet hôtel le 5 février 1806, Valence hérite de ses biens, notamment du château du Moulin de Romainville. Il connaît donc bien la Folie.

         En 1811, Louis Pierlot se trouve confronté à de graves difficultés financières. Il doit quitter ses fonctions et se séparer d'une partie de ses biens. Il cède la Folie à Valence en échange d'une maison sise au n°18 de la rue Blanche. Le nouveau propriétaire de la Folie suit la fortune de Napoléon sur les champs de bataille d'Allemagne et de Russie. Il participe à la bataille de la Moscova. En mauvaise santé, il est en congé jusqu'en mars 1813 puis est nommé par Napoléon au début de 1814 commissaire extraordinaire à Besançon. En mars 1814, il est de retour à Paris où il participe à l'organisation de la défense de la capitale.

         Pris par ses obligations militaires, il avait cédé la Folie par acte sous-seing privé (c'est à dire sans l’intervention d'un notaire) au chevalier de Fonvielle, certainement en lui accordant un important crédit puisque celui-ci lui devra encore 35.000 livres en 1816. Comment Valence a-t-il connu Fonvielle ?

         En Provence, les familles Fonvielle et Valence sont très liées. Le chevalier en donne pour preuve son intronisation en 1764 dans la confrérie des pénitents blancs où le comte de Valence (le père de Cyrus) a été son parrain. La mère de Fonvielle, qui réside à Agen, correspond avec le Commandeur de Valence, oncle de Cyrus. Le château de Ferrière à Serignac qui appartient à la famille Valence n'est pas loin. Il semble que le comte de Valence et son frère le Commandeur aient suivi de près les projets professionnels et sentimentaux du jeune Fonvielle et lui aient proposé de l'aider dans sa carrière. Aussi, lorsque celui-ci vient à Paris en décembre 1789, c'est au vicomte de Valence (devenu comte à la mort de son père) qu'il rend visite en premier. Valence l'ayant chargé d'un rapport urgent dont Fonvielle se tire avec honneur, il lui propose de l'accompagner à l'armée comme aide de camp avec la perspective de devenir capitaine de cavalerie et, à terme, officier général. Mme de Montesson renchérit : « Avec vos talents, vous devez viser les premières places ». Mais Fonvielle préfère retourner en Provence. Lorsqu'il revient à Paris en mai 1798, il ne retrouve pas aussitôt Valence, installé à son retour d'émigration dans la Marne, en son domaine de Sillery. C'est sans doute après son admission au Sénat en février 1805 et avant son départ en Espagne en 1808, qu'il peut reprendre contact avec lui.

         Valence revient prématurément d'Espagne après une grave chute de cheval. Il est probable que c'est au cours de sa convalescence passée à Paris en 1810 et 1811 que la vente de la Folie a dû être conclue.

 

Le calme avant la tempête

 

         Installé à Pantin avec sa femme et ses enfants, Fonvielle y coule des jours heureux. Il goûte le calme de sa retraite champêtre dont le cadre l'enchante :

         « Quel coup d'oeil ravissant pour moi, lorsque, la porte principale qui s'ouvrait sur le parc, je voyais au fond d'une prairie délicieuse mes filles, assises autour de leur mère, à l'ombre des arbres touffus qui en dessinaient les contours, se lever précipitamment, laisser là leur ouvrage, et accourir à moi, se disputant à qui la première se retrouverait dans mes bras et recevrait le baiser du retour. »

         Il reçoit beaucoup mais essentiellement d'anciens amis ou des collègues parisiens car en dehors de son voisin, le sieur Rollin propriétaire de la Seigneurie, et de Segand de Moncourt, le curé de Pantin, il ne fréquente aucun habitant du village car il est considéré comme un aristocrate. Parmi ses amis se trouve notamment Grimod de la Reynière, célèbre gastronome. Il fait partie de son « jury dégustateur ». Le jour de son anniversaire, le 19 août 1812, Fonvielle s'étonne de ne constater aucun préparatif pour fêter l'évènement. Il se rend place de la Concorde où se trouve l'hôtel particulier de la Reynière qui est aussi le siège de la réunion des gastronomes. Il trouve l'hôte dans tous ses états. Son chef cuisinier est indisponible. Le repas prévu est décommandé. Plutôt que de laisser perdre les plats préparés, la Reynière propose de les transporter à Pantin pour les déguster dans le domaine de Fonvielle. Il s'agit naturellement d'une comédie préparée. De nombreux invités les attendent. Fonvielle raconte l'accueil qu'on lui a réservé :

          « Mes amis s'emparent de moi, et me plaçant au milieu d'eux, en queue de la bande joyeuse, me font suivre avec eux le cortège, qui, après avoir fait le tour de l'enclos, gagne les allées intérieures, descend dans le vallon délicieux pratiqué au milieu du parc, et arrive à la grande grotte qui le termine. Une place y est réservée pour moi et mes quatre acolytes ; mon portrait est au fond, entouré de guirlandes et de fleurs ; toute la grotte est ornée de feuillages et éclairée de 200 lampions en verres de couleurs ; des corbeilles de fleurs effeuillées sont présentées aux assistants, qui les jettent en l'air pour en joncher mes pas ; on chante en chœur le cantique de Saint-Bernard ; chacun, au dernier couplet, me donne le baiser d'amitié ; et le cortège, parti dans l'ordre primitif, remonte dans la plaine, traverse la longue pelouse, et arrive à la salle à manger, que je trouve disposée en fer à cheval, ornée de fleurs et de feuillages, et la table garnie à profusion du plus riche « ambigu » (festin), dont chacun des célébrants a fourni la matière, ma femme n'ayant que prêter sa cuisine et tout l'attirail du festin, qu'anima la plus franche gaîté. »

         Cette fête n'est qu'un exemple des nombreuses réceptions dont la Folie est le cadre. Ces festivité n'empêchent pas Fonvielle de penser à ses intérêts en administrant son domaine et en exploitant les carrières qui s'y trouvent. Après le décès de son premier propriétaire l'abbé Colin de Combles, il récupère les parcelles en sa possession. L'année 1813 s'avère fructueuse :

         « Jusque vers le mois de juillet, tous les matins dès quatre heures, c'était à ma porte, devant laquelle s'arrêtaient mes charrettes ayant à prendre l'argent de l'octroi, un débat continuel pour fixer les rangs des garçons maçons qui les attendaient pour les conduire à leur atelier ; non compris cinq ou six muids, que j'en vendais dans le village, j'en versais de 28 à 30 par jour à Paris, ce qui, comme on peut encore le voir par mes registres imprimés, que je puis offrir pour modèle d'ordre d'exploitation, me donnait un bénéfice de 2800 à 3000 francs par mois.

         « Mais juillet arrivé, à la vue des orages que Buonaparte avait été susciter dans le nord de l'Europe, je ne sais quel instinct ayant fait pressentir généralement la réaction dont la France était menacée, tout à coup les travaux publics et privés furent interrompus. »

         Ces orages s'annoncent notamment par le passage des troupes de conscrits que l'on dirige vers le Rhin. Il est demandé à Fonvielle de les héberger. Il en profite pour faire l'état de ses opinions royalistes pour le cas où le sort serait contraire à Napoléon. Après avoir abreuvé les conscrits, il leur fait crier « vive le Roi » :

         « Allons, mes amis, encore un verre de vin à la santé du Roi... - Va pour celui-là comme pour les autres ! Je fais apporter des bouteilles ; mes jeunes gens s'en emparent ; quelques verres passent de main en main, et elles sont vidées aux cris de « vive le Roi » ! ... Le lendemain (on se le rappelle encore à Pantin) ce fut la nouvelle du pays ; tout le monde sut que mes hôtes avaient crié « vive le Roi » dans ma cour ; les évènements allaient si vite, et ils avaient une couleur si équivoque, qu'il n'en résulta rien. »

         « (...) Le lendemain, il y eu dans ma cour d'honneur un rassemblement d'environ 150 conscrits qui y reçurent leurs uniformes et leur équipement ; ils y changèrent de linge, de culottes, d'habits, en plein air, et y reçurent leurs armes, leur départ devant avoir lieu le jour suivant ; on entendit encore parmi eux des cris de « vive le Roi » ! Leurs officiers n'en témoignèrent ni colère ni étonnement. »

         Prenant des assurances sur l'avenir, il va encore plus loin lorsque passent à Pantin des prisonniers de guerre qui s'arrêtent pour bivouaquer sur les terres de la Seigneurie, en face de la Folie. Au moment de leur départ, deux prisonniers blessés qui n'avaient pu suivre le convoi, ont été abandonnés sur place. Ce sont deux soldats prussiens. L'un d'eux expire. Fonvielle recueille le second et le soigne aidé par un compère en aventures qui n'est autre que Pierre Louis Thiers, le père d'Adolphe (le futur homme d'état. Acte humanitaire ou manifestation de sympathie à l'égard des armées coalisées contre Napoléon? Les Pantinois ne s'y trompent pas :

         « Oui, oui, disait-on dans tout le village, deux heures après que le Prussien fût abrité dans ma maison ; ils ont ramassé cet étranger ! Si c'eût été un soldat français, ils l'auraient laissé crever à leur porte. »

         À l'approche des troupes étrangères qui se dirigent vers Paris, les Pantinois désertent leurs maisons ou déménagent leurs meubles et en évacuent leurs bétails pour se réfugier à l'intérieur des murs de la capitale. Contrairement à eux, Fonvielle décide de demeurer dans son domaine car il a un plan :

         « Admettant que l'armée ennemie arrivât à Paris, sans coup férir et sans la moindre résistance, une partie au moins ferait halte à Pantin, et, dans ce cas, si je conservais ma maison dans sa consistance actuelle, tandis que celles du village seraient abandonnées et réduites aux quatre murs, elle serait jugée digne de recevoir le commandant en chef de la station, fût-ce un des souverains alliés ; et qu'en allant au devant de lui pour la lui offrir avec toutes les commodités qui s'y trouvaient, il y avait mille à parier contre un que mon offre serait acceptée, et que ma propriété serait protégée et respectée religieusement. »

         Si les combats atteignaient Pantin, il n'hésiterait pas à aller au devant des troupes :

         « Je m'avancerai avec un mouchoir blanc au bout de mon bâton ; je demanderai à parler au chef ; je lui dirai qui je suis, de quel œil je vois sa venue, l'espoir qu'elle m'inspire ; je lui offrirai ma maison, et s'il la refuse, ne voulant pas s'arrêter à Pantin, je lui demanderai une sauvegarde. Je l'obtiendrai, à coup sûr ; j'aurai des sentinelles à toutes mes portes,et personne n'entrera chez moi. »

         Même si le plan n'aboutit pas, il aura eu le mérite d'être envisagé aux yeux du souverain, puisque ces « mémoires » sont essentiellement destinées pour Fonvielle à se justifier auprès de lui pendant la Restauration.

 

Avant la bataille

 

         Dès la nuit du 28 au 29 mars, son voisin de la Seigneurie, M. Rollin, vient le prévenir de l'arrivée des troupes alliées à Claye-Souilly et de leur avancée imminente à proximité de Pantin. Cette nouvelle alarmante ne modifie pas les plans de Fonvielle mais provoque le départ vers Paris de sa femme et de ses enfants, de Thiers, de la femme et des filles de son jardinier. Huit charrettes emportent leurs biens les plus précieux. Fonvielle reste seul avec son jardinier et le Prussien blessé.

         Dans la journée, il descend vers le centre du village déserté. Il ne trouve que le curé enfermé dans son presbytère. En sa compagnie, il monte sur les hauteurs de Romainville également abandonné, va reconnaître la maison du comte de Valence puis revient à la Folie.

         Après le départ du curé quinze ou vingt cavaliers français se présentent chez lui pour réclamer de la paille pour leurs chevaux ; trente ou quarante autres leur succèdent, achevant de le dévaliser. Dans la nuit, il est réveillé par le bruit de troupes gravissant le chemin qui mène à Romainville. Sortant pour les observer, il voit que ce sont des soldats français, au nombre de plusieurs milliers, tant d'infanterie, de cavalerie, que d'artillerie pendant une heure et demie. Fonvielle qui observe leur manœuvre s'étonne de la direction qu'ils prennent :

         « Quel fut mon étonnement ! Je m'attendais à voir la tête de ce corps d'armée déjà arrivée à la pointe que j'avais désignée à M. Rollin comme la principale position défensive à occuper d'abord ; au lieu de cela, parvenu au haut de la route escarpée qui aboutit à l'entrée du bois, elle avait tourné à droite et filé du côté de Paris.

         « Je ne sus que comprendre à ce mouvement.

         « J'y vis ou une ineptie de celui ou de ceux qui l'avaient ordonné, ou une collusion manifeste avec l'armée d'invasion pour simuler une résistance et faciliter son entrée triomphante dans la capitale. »

         L'occupation du plateau de Romainville par les Français avant l'arrivée des troupes russes revêtait une importance stratégique capitale. Que s'était-il passé ? On apprendra plus tard qu'un officier envoyé à minuit en reconnaissance par Marmont avait trouvé les positions inoccupées. Pourquoi dès lors les Français ont-ils tardé à prendre position sur le plateau? Une heure plus tard, les troupes russes défilent à leur tour devant la Folie mais, contrairement aux Français, poursuivent leur marche jusque sur les hauteurs.

         À quatre heures du matin des cavaliers cosaques armés de lances réveillent Fonvielle en réclamant de la nourriture. Il leur donne des pommes. Au petit matin, après cette nuit agitée, il sort observer ce qui se passe :

         « Dès qu'il fut grand jour, je fus sur pied pour observer ce qui se passerait autour de moi. Je montai sur mes toits, d'où je découvris la montagne et la plaine. La route, jusqu'à Bondy, formait un coup d'oeil magnifiquement horrible, étant remplie de troupes en marche. Au loin, se dirigeant vers Montmartre, une ligne semblable à celle qui filait sur le chemin de Bondy à Pantin, paraissait immobile mais sa tête, dont les arbres, qu'elle atteignait et dépassait, me dénonçaient le mouvement continu, me donnait l'idée de la progression de la lave, descendant lentement des hauteurs d'un volcan pour envahir la plaine, qui bientôt en sera couverte. Je ne m'arrête pas aux réflexions philosophiques que m'inspira ce spectacle imposant. »

 

La journée du 30 mars

 

         Par l'un de ses terrassiers parti aux nouvelles, il apprend la mort de son ami le curé de Pantin :

          « Il avait vu ce pauvre curé, cantonné chez lui, descendre avec une corde par sa fenêtre ce que lui demandaient les rôdeurs ; quand il n'eût plus de vivres ni argent à leur donner, sa porte fut enfoncée ; des coups de fusils furent tirés ; lorsque Lefort entra chez lui, il le trouva étendu mort et noyé dans son sang au milieu de sa chambre. »  

 

 

 tombe curé - Copie (2) 

Tombe du curé (cimetière communal de Pantin). On lit difficilement sur la plaque : "De Segand de Moncourt curé de Pantin fusillé en 1814 victime de son zèle".

 

 

         Allant vers ses carrières, Fonvielle trouve assis une douzaine d'officiers russes  appartenant à un corps de réserve de 1100 hommes bivouaquant dans un champ de luzernes de son domaine. Ces officiers l'accueillent avec cordialité. Ils lui montrent l'empereur Alexandre à cheval, l'épée à la main, entouré de son état-major, sur le plateau. C'est alors « qu'un corps nombreux de Français parut à droite, avançant en bon ordre pour attaquer les Russes qui se replièrent jusqu'où finit le parc de M. de Valence où ils formèrent en bataillons de tirailleurs ». Des coups de feu partent. Des morts et des blessés tombent sur place. C'est le début de la bataille. Tout à tour, Français et Russes prennent l'avantage, tandis que les boulets et les balles sifflent au-dessus de la tête de Fonvielle en position d'observateur. Comme il l'écrit, il était comme « ces spectateurs d'un mélodrame qui, tranquillement assis dans le parterre, voient tous les mouvements des combats qui se livrent sur le théâtre ».

         Mais les combats qui se livrent aux abord de la Folie ne sont pas les seuls qui se déroulent à Pantin :

         « On se battait sur les autres chemins qui aboutissent à Paris, puisque le bruit du canon et de la fusillade plus ou moins éloignée ne discontinuait pas ; mais, sur la partie où j'étais, il y avait de longs intervalles de repos. Cependant l'empereur Alexandre envoyait et recevait à tout instant des aides de camp qui descendaient en droite ligne dans ma carrière sans chercher des sentiers, ce qui me paraissait inconcevable, connaissant l'inégalité du terrain que j'avais de la peine à parcourir à pied. Ces aides de camp passaient devant nous et parlaient en passant à mes officiers dans leur langue, ce qui me laissait ignorer de quoi il s'agissait.

         « Plusieurs attaques eurent lieu réciproquement contre les artilleries respectives ; deux fois je vis celle des Russes près d'être enlevée, mais des corps frais, débouchés du revers du bois firent deux fois reculer les Français jusqu'à leurs canons.

         « Un de leurs boulets vint s'enterrer au milieu d'un groupe de onze cents hommes qui bivouaquaient sur ma luzerne ; ce groupe, et quelques autres un peu trop écartés de l'abri que mes murs prêtaient à ce corps, reçurent de mes officiers l'ordre de se rapprocher de ces murs. Dans le cours de cette journée, quatre à cinq boulets vinrent frapper à peu de distance de l'Empereur russe ; j'en vis qui le couvrit d'un nuage de poussière : cependant ce monarque, depuis neuf heures du matin, où je le vis à son poste pour la première fois, jusqu'à cinq heures du soir, où finit le combat, ne quitta point sa position. »

         Pendant les combats, les soldats russes en réserve sur le domaine mettent à sac les provisions destinées aux ouvriers carriers dans leur cantine. La maison elle-même est livrée au pillage de la cave au grenier. Fonvielle constate les dégâts :

         « J'entrai dans la salle de billard ; les housses des bancs en étaient enlevées, et le superbe tapis que j'avais fait placer récemment, coupé tout autour avec un instrument tranchant, avait disparu. Dans le salon, je ne trouvai plus que les chaises ou les tables ; toutes les décorations, toutes les porcelaines, étaient ou brisées ou enlevées. Dans ma chambre à coucher, que nous appelions par tradition chambre de madame de Montesson, la superbe glace de la cheminée, estimée 1800 francs, était cassée d'un coup de crosse. Le secrétaire de ma femme, qu'on n'avait pu ouvrir, était brisé à faire pitié. »

         « Quand j'arrivai dans la salle à manger, je vis une vingtaine de Russes attroupés autour de la grande table où ils avaient apporté de grands bocaux de fruits à l'eau-de-vie dont ils remplissaient leurs bidons, piétinant les fruits qu'ils dédaignaient  pour ne recueillir que le liquide. »

         C'est alors, au milieu de ce tumulte, qu'un miracle se produit :

         « Un cosaque arriva dans la salle à manger, attiré par l'espoir d'y remplir son bidon comme les autres ; voyant qu'il n'y avait plus de ressource pour lui, il vint à moi, me prend au collet, et me baragouine ce cri : « Odvi ! » Je lui dis que je n'en ai pas. « Odvi ou caput ! me réplique-t-il. Capout tant que tu voudras, lui dis-je, je n'en ai plus ; ils ont tout pris ». Le brutal saisit son pistolet, arme sa batterie, et fait un mouvement pour me brûler la cervelle... Au moment où il avance son bras pour m'ajuster, un biscayen, parti de la montagne, casse un carreau des fenêtres donnant sur le jardin, et étend mon homme à mes pieds, roide mort. »

        

         Ce sauvetage conforte Fonvielle dans sa conviction qu'un pouvoir surnaturel le protège : « La providence semble avoir pris plaisir à conserver ma vie par des moyens presque incroyables. »

         Dans son récit, tout se passe comme s'il était invulnérable. Seul civil à regarder les troupes défiler devant chez lui, personne ne l'interroge sur sa présence. Des rôdeurs envahissent-il la folie ? Ils pillent mais n'attentent pas à sa vie, alors qu'ils n'ont pas hésité à tuer le curé de Moncourt. Au plus fort de la bataille, il observe les combats alors que les balles sifflent autour de lui. Trouve-t-il des Russes dans son champ ? Il converse avec eux en toute sécurité. Alors que les combats se poursuivent, il n'hésite pas à monter vers Romainville pour voir de près le tsar de Russie. C'est l'apothéose de son récit. Il ne reste plus que deux personnages : lui et l'empereur Alexandre :

         « Resté seul, je gravis la montagne au-dessus de mes tours, et m'avançai directement vers l'empereur de Russie, pour essayer de voir de près ce monarque. Je remarquai qu'il se fit un mouvement autour de lui, sans doute pour lui demander ses ordres à mon égard ; je présume qu'ils furent de me laisser approcher, puisque je pus arriver à quinze pas de lui. M'étant avancé chapeau bas, dès que j'eus atteint le plateau sur lequel Sa Majesté était postée, je m'arrêtai de mon pur mouvement à cette distance, satisfait de contempler ce prince dans toute sa gloire. »

         « Je me trompe peut-être ; mais il me paraît impossible que l'empereur Alexandre, si ces pages passaient sous les yeux de Sa Majesté ne se rappelât pas la circonstance qui me concerne. On voit que je vais chercher assez haut les témoins de la fidélité de mes récits. »

         Il en profite pour faire à nouveau profession de son royalisme :

         « Tout entier à l'idée que la France pourrait être redevable à ce prince et à ses alliés d'un changement heureux dans son existence politique, le sentiment indéfinissable dont j'étais pénétré ne fut pas troublé un seul instant par le souvenir des fatigues de cette journée et de la précédente, des dangers que j'avais courus, et des pertes que j'avais essuyées. »

         Après cette scène mémorable, il cesse d'être le témoin des évènements que se poursuivent ailleurs jusqu'à la suspension des combats. Restent les pillards qui achèvent de dévaliser la Folie. Dans la soirée, il apprend qu'un cessez-le-feu a été proclamé. Il espère donc pouvoir rentrer dès le lendemain à Paris « n'ayant plus rien à défendre à Pantin ».

         Le soir, accompagné du Prussien, il partage le repas avec les cosaques qui ont fait cuire les lapins de sa garenne. N'ayant plus de lit, il se couche sur son billard. Avant la nuit tombée, deux aides de camp du roi de Prusse viennent reconnaître les lieux pour se rendre compte si leur souverain pouvait y passer la nuit. Finalement, ils préfèrent la maison de madame Navarre près de l'église. Ainsi Fonvielle n'accueillera chez lui aucun souverain, le tsar de Russie demeurant au château de Bondy. Ce sont les officiers anglais qui viennent y résider pour la nuit. Leur général se couche dans une des chambres du premier étage. Un autre officier supérieur « fit dresser son lit de fer dans mon salon où étaient encore quelques fauteuils, un piano, une harpe et toutes les glaces qui étaient magnifiques ». Les pillards n'ont donc pas tout cassé ?

 

cimetière - Copie

Plaque en mémoire d'un soldat allemand du Hanovre mort à cette bataille, située à l'entrée du cimetière.

 

 

 

Après la bataille

 

         Le lendemain, après le départ des anglais, Fonvielle reçoit la visite du médecin du roi de Prusse, venu chercher le soldat blessé, puis d'une ordonnance qui le conduit auprès du premier écuyer du souverain. Chaleureusement félicité pour son acte d'humanité, il reçoit un laissez-passer lui permettant de franchir tous les barrages. Il rejoint sa famille à Paris d'où il voit l'entrée triomphale (selon lui) de l'armée de la coalition. Il essaye de voir clair dans ses affaires passablement embrouillées à cause de nombreuses créances notamment auprès de Valence et de Minet de Montreuil. Sans perdre courage, il prépare la reprise de l'exploitation de ses carrières de Pantin. Il veille également à la réparation des dégâts causés à sa maison qui a été à nouveau pillée pendant son absence. La description de ses réparations nous permet de mieux connaître l'aménagement intérieur de la Folie :

         « Pendant cette morte saison, j'avais complété mon mobilier, remplacé le piano et la harpe de mes filles, que je n'avais plus retrouvés lorsque je rentrai à Pantin, repris un cabriolet et fait marché avec un miroitier voisin de mon ami Cailhé de Geyne, pour remplacer la glace de ma chambre à coucher, et pour dix-neuf autres glaces qui devaient compléter le système de décoration du salon, ayant supprimé deux arceaux ouverts sur une pièce contiguë, où Mme de Montesson plaçait ses musiciens, et dont j'avais fait mon cabinet d'administration. Tous mes bâtiments étaient réparés ; le poêle volant de ma salle à manger, qu'on avait enlevé, après ma rentrée à Paris le 1er avril, était remplacé par un poêle de faïence et à dessus de marbre du plus beau style ; une salle de bains, qui manquait dans cette charmante habitation, avait été construite ; des travaux étaient commencés pour amener dans mon parc, au milieu de la pelouse, les eaux de la montagne qui gênaient mon exploitation ; ma basse-cour, ma garenne, mon pigeonnier avaient été portés au plus haut point d'accroissement possible ; enfin, non seulement il n'existait plus chez moi de traces des ravages du 30 mars, mais encore tout s'y était agrandi et embelli ; il ne manquait plus que de voir arriver l'ouverture de la campagne de 1815, pour animer par son mouvement ce tableau d'un état de prospérité qui ne pouvait plus que s'accroître. »

         Il ne peut malheureusement remplacer tous ses manuscrits détruits dans la tourmente, notamment ses « souvenirs » en seize volumes. La providence est toutefois à nouveau intervenue. Il en a trouvé sept, deux lui ont été rapportés par un paysan et quatre parvenus de Suisse, emmenés dans les bagages d'un officier étranger.

         Va-t-il prendre un nouveau départ à Pantin ?

         « Tout-à-coup on apprend que Buonaparte, sorti comme un ouragan de son île d'Elbe, dans le gigantesque dessein de reconquérir son empire avec huit cents soldats qui lui restaient de toute son ancienne puissance, a débarqué inopinément sur les côtes de Provence.

         « Cette juste punition du système qui, depuis un an, avait laissé en place tous les adhérents de cet usurpateur, à l'exclusion des royalistes qu'on s'était (et j'en ai la preuve) appliqué à expulser de toutes les administrations, répandit l'alarme dans toute la France, et particulièrement à Paris, où tous les travaux furent subitement suspendus, ceux surtout de maçonnerie.

         « Mes ateliers se virent condamnés à l'immobilité, et mes chevaux, presque tous inactifs, mes ventes journalières se trouvant réduites à ce qu'aurait pu transporter un ou deux attelages, dévorèrent en pure perte les approvisionnements que j'avais faits pour eux. »

         Cette fois, il n'a plus le courage de persévérer :

         « Là, mes idées changèrent de direction : Pantin cessa d'avoir pour moi le moindre attrait ; rien ne me ramenait à recommencer une exploitation pour laquelle la Restauration avait anéanti toutes mes ressources. Ma famille avait presque horreur du seul nom de ce délicieux asile où elle avait vécu si heureuse, et qui ne lui rappelait plus que des souvenirs effrayants. »

         Dans les demandes de réparations des dommages de guerre, Mme Fonvielle tente en vain de se faire rembourser des meubles. Les dégâts causés aux bâtiments ne devaient pas être considérables puisqu'il n'a été réclamé que cent francs à ce titre.

         La vente sous seing privé est régularisée devant notaire par contrat en date du 20 avril 1816 entre le comte de Valence et « Rose Virginie Templier, épouse séparée de biens de Bernard François Anne Fonvielle, ancien liquidateur des dépenses d'habillement au ministère de la guerre ».

         La propriété est ensuite vendue à son créancier Antoine Minet-Montreuil qui la cède à sa femme au moment de son divorce le 5 juillet 1818. Elle est ensuite acquise par Pierre Dumontier le 20 octobre 1821, exploitant de carrières.

 

La Restauration

 

         La royauté étant rétablie, Fonvielle sera-t-il récompensé de ses efforts pour faire oublier son passé révolutionnaire ? Déjà, sous la première Restauration, il avait été révoqué de son poste du ministère de la guerre et emprisonné pour dettes, pendant que sa femme et ses enfants étaient recueillis par Grimod de La Reynière dans sa propriété de Villiers-sur-Orge. En sera-t-il de même après Waterloo? Il espère pouvoir récupérer l'argent qu'il avait prêté au futur Louis XVIII. Il écrit  en vain des mémoires  pour plaider sa cause mais son  passé suspect le poursuit. Dans sa requête de 1825, il affirme « avoir dépensé 800.000 francs, exposé mille fois sa vie et consacré pendant 35 ans toutes ses facultés à faire triompher la cause des Bourbons ». Le duc Doudeauville repousse sa requête. Il lui répond que « d'après des renseignements très positifs, il a été reconnu que vos réclamations ne pouvaient être accueillies... »

         Il continue à écrire : des essais, des pamphlets, des fables, des pièces de théâtre, des livrets d'opéra dont l'un, « Agar au désert », a intéressé Spontini qui n'a pas donné suite. Les titres insolites de ses ouvrages témoignent de son esprit fantasque, comme celui-ci : « Le parachute de la France sage, ou publications libres  et à des époques indéterminées, tant en vers qu'en prose, dirigées spécialement dans l'intérêt de la France folle contre la licence de la presse périodique, par M. le Chevalier de Fonvielle et par tous les hommes d'honneur et de talent qui voudront coopérer à cette œuvre patriotique. »

         Il donne une suite à ses mémoires sous le titre : « L'école des ministres, servant de clôture aux mémoires historiques de l'auteur. Ouvrage sérieux, mais quelquefois burlesque, où l'on traite de tout, même de la bourse et  de ses mœurs, depuis le tabouret d'un faiseur de journal jusqu'au fauteuil d'un président du conseil des ministres, sous le régime représentatif. »

         À son instigation et avec l'accord de leur mère, ses quatre filles ont publié un mémoire au titre significatif : « Dernier cri d'une famille royaliste ruinée par la Révolution. »

         L'article que lui consacre le Dictionnaire de biographie française mentionne que le chevalier de Fonvielle est mort à Paris en 1839 « dans un état voisin de la misère ».

 

œuvres autobiographiques

 

- « Mémoires historiques », 4 volumes – Paris 1824

- La Théorie des factieux, 1815, p. 309 et 315.

- « Voyage en Espagne », 1 volume – 1823

(avant-propos, à propos du manuscrit de cet ouvrage perdu lors du pillage et miraculeusement retrouvé).

- « L'école des ministre », 2 volumes – Paris 1836


- « Dernier cri d'une famille royaliste ruinée par la Révolution » - 1 volume -  1825

 

 

        

        

 

 

Par Histoire de Pantin
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Mercredi 18 mars 2009 3 18 /03 /Mars /2009 17:53

Une grande Dame à Pantin

 

 

         Bien qu'elle ait résidé dans notre ville plus d'un quart de siècle, les historiens de Pantin se sont peu intéressés à elle. On peut le comprendre car la vicomtesse n'a laissé aucune oeuvre artistique ou littéraire, elle n'a pas écrit ses mémoires, sa correspondance n'a pas été publiée, elle n'a joué aucun rôle politique. Toutefois, si elle n'a pas sa place dans la « grande histoire », on trouve sa trace dans la « petite histoire », celle des faits-divers, des anecdotes et des potins dont la cour était friande car cette grande dame était aussi « femme de petite vertu » comme on disait alors. De ce fait, elle a été la proie de la presse people avant la lettre, même si ses informations sont reprises par des chroniqueurs aussi prestigieux que Saint-Simon; Maurepas, Dangeau, la Princesse Palatine et bien d'autres.

         On commence à s'intéresser à elle dans ces chroniques à l'occasion de son mariage avec le vicomte de Polignac le 9 juillet 1709. Ce mariage suscite la curiosité car il doit être célébré à Versailles en présence du Roi Louis XIV. On en jase en raison de la différence d'âge entre les époux. Le vicomte approche de la cinquantaine alors que la mariée, née le 22 novembre 1695 n'a pas encore atteint ses quatorze ans. Trente-cinq ans de différence, c'est beaucoup, même pour cette époque. Voyons qu'elle est l'origine de chacun des conjoints.

 

FRANÇOISE de MAILLY, vicomtesse de POLIGNAC

 

         Pour comprendre son origine, il convient de partir de Mme de Maintenon. Née à Niort, elle est la petite fille du poète Agrippa d'Aubigné compagnon d'armes d'Henri IV. Mariée à l'écrivain Scarron, l'auteur du « Roman comique », elle devient après son veuvage la maîtresse de Louis XIV puis son épouse secrète et morganatique. Parvenue au fait des honneurs, elle se souvient de sa famille du Poitou. Elle fait venir auprès d'elle son cousin germain M. de Saint-Hermine accompagné par ses soeurs. Parmi celles-ci se trouve la future mère de la vicomtesse qu'elle marie au comte de Mailly-Rubempré. Voici ce que dit Saint-Simon :

 

          « Madame de Mailly était demoiselle du Poitou qui n'avait pas de chausses, fille de Saint-Hermine cousin issu de germain de Mme de Maintenon. Elle l'avait fait venir de province, demeurer chez elle à Versailles et l'avait mariée moitié gré, moitié force au comte de Mailly, second fils du marquis et de la marquise de Mailly, héritiers de Montcavrel. »

 

         Ce comte de Mailly appartient à la branche cadette, celle des Mailly-Rubempré, la branche aînée étant celle des Mailly-Nesle. Il est maître de camp des armées du Roi, maître de camp général des dragons. Marié en 1687, il meurt à 37 ans laissant 6 enfants à sa veuve, 3 garçons et 3 filles, après 12 ans de mariage. La dernière des filles est la future vicomtesse de Polignac.

 

 

Le vicomte de POLIGNAC

 

         Scipion Sidoine Apollinaire Gaspard Armand XX, Vicomte de Polignac, est issu d'une très ancienne famille du Velay où l'on est commandant de la province et gouverneur du Puy-en Velay de père en fils. Il naît en 1660 au château de la Voûte-Polignac. Il fait une brillante carrière militaire. Il participe à de nombreuses campagnes en Espagne, Italie, Hollande, Allemagne et contribue à la victoire de Nimègue. Il est blessé grièvement au cours d'une bataille. Au moment de son mariage, il a atteint le grade de maréchal de camp. Dans quelques années, sa carrière valeureuse, sera couronnée par sa nomination comme lieutenant général des armées du Roi. Ce n'est donc pas une personnalité médiocre. Mais il est handicapé d'abord par la forte stature de son frère cadet, le cardinal de Polignac, et par son passé de mari trompé qui le poursuit depuis son premier mariage.

         Le vicomte de Polignac n'est pas un intellectuel alors que son cadet est un brillant ecclésiastique, un ambassadeur habile, un écrivain membre de l'Académie française, un collectionneur d'œuvres d'art. Voici son portrait par Challamel dans « La régence galante » :

                           

          « Prélat ambitieux, au caractère doux, flatteur et timide, plein de charme dans sa personne, de galanterie artificieuse et aussi spirituel que son frère l'était peu, car on distinguait entre le cardinal de Polignac et son frère Polignac, le gentilhomme surnommé l'imbécile. »

 

         S'agissant de son premier mariage, il est la conséquence indirecte de la passion du fils de Louis XIV appelé « Monseigneur » ou « le Grand Dauphin » pour l'une des dames d'honneur de sa femme, Mme de Rambures. Le Roi, mécontent de cette liaison, tente de la rompre en mariant la dame d'honneur au vicomte de Polignac. Monseigneur poursuit néanmoins ses assiduités bien que sa maîtresse le trompe avec le marquis de Créquy. Le Roi se fâche et exile la vicomtesse de Polignac dans les terres de son mari. Elle succombe alors au démon du jeu, perd des sommes considérables, tombe malade et tente de se suicider à l'opium. Elle en réchappe, soutenue par Le Bordage, un amoureux qui l'a rejointe. Elle meurt en 1706, léguant ses dettes à son mari.

         Le choix comme seconde épouse de Françoise de Mailly ne semble pas avoir été dicté par l'intérêt malgré une dot honorable de 50.000 écus et une pension royale de 2000 écus. Il mise plutôt sur l'éventuelle accession au trône du duc de Bourgogne, second dans l'ordre de succession, du fait de la position privilégiée de sa belle-mère comme dame d'atours de la duchesse. Ce calcul faillit lui donner raison puisque Monseigneur meurt en 1711, mais ses espoirs s'envoleront à la mort en 1712 du duc de Bourgogne.

 

Le mariage

 

         Le mariage a lieu à Versailles à 5 heures de l'après-midi du 9 juillet 1709 dans les appartements de la duchesse de Bourgogne et non dans la chapelle royale réservée aux princes du sang.

         Si on en parle dans les chroniques du temps c'est moins pour l'évènement lui-même que par les incidents qui s'y produisent, incidents mineurs mais qui suscitent des commentaires dans la mesure où le Roi y joue un rôle. Voici comment Dangeau rapporte la cérémonie :

 

                   « Le Roi tint le conseil des finances. L'après-dînée il travailla avec M. Voisin, et à cinq heures il rentra chez la duchesse de Bourgogne où se firent les fiançailles de mademoiselle de Mailly avec monsieur Polignac. Monseigneur y vint de Meudon et s'y en retourna après, et n'en reviendra que jeudi. Le Roi, après les fiançailles, alla se promener dans les jardins.

                  « Les fiançailles se firent chez madame la duchesse de Bourgogne parce que madame de Mailly est sa dame d'atours. Monsieur de Polignac devait être en manteau ; mais son habit n'arriva point, et le Roi permit qu'il vînt avec son habit ordinaire. Il y eut une contestation entre les aumôniers du Roi et ceux de madame la duchesse de Bourgogne à qui ferait la cérémonie ; le Roi jugea pour les aumôniers de la duchesse de Bourgogne. Il y eut ensuite une autre entre l'abbé de Castries, son aumônier ordinaire, et l'abbé de Montmorel, aumônier de quartier, et le Roi décida que ce devait être l'aumônier de quartier. »

 

         Les chroniqueurs en font des gorges chaudes. Saint-Simon n'augure rien de bon de ce mariage :

                   « La comtesse de Mailly maria sa dernière fille à Polignac dont il aurait été le grand-père. Elle était fort belle et ne tarda pas à montrer que Polignac n'était pas heureux en ménage, ni sa mère en éducation. »

 

         La mariée ne vit pas avec son mari mais à Versailles avec sa mère. Madame de Maintenon surveille sa croissance. Dans une lettre de 1711 (elle à donc 16 ans), elle écrit :

                   « Mme de Polignac a de la bonté et beaucoup d'agrément. Elle croît, elle est déjà de moyenne taille et ne peut s'appeler petite. Il y a longtemps que je n'ai vu de plus jolie femme à la cour. »

 

         Même sous surveillance, elle mène joyeuse vie à Versailles, à Marly, à Fontainebleau, en compagnie des dames de l'entourage de la dauphine : la Maréchale d'Estrées, Mme de la Valière, Mme de Clermont, Mme de Rupelmonde, et aussi la duchesse de Berry, fille du duc d'Orléans, qui n'a pas bonne réputation. Jusqu'où ont été leurs amusements ? Faut-il croire Maurepas quand il écrit :

 

                   « Mme de Polignac a mené dès le commencement de son mariage une vie fort galante. Son mari peut y avoir contribué parce qu'il avait dans le temps pour maîtresse, Mme de Pelleport avec laquelle il a toujours vécu, se souciant peu de la conduite de sa femme qui, de la galanterie, passait à la débauche » ?

 

         Elle est exilée dans les terres de son mari au début de 1715. Dangeau précise :

 

                   « Sa famille n'a pas été contente de sa conduite et a voulu qu'elle s'éloignât de Paris. Elle s'y est résolue de fort bonne grâce. Elle n'a point de lettre de cachet comme on l'avait dit. »

                  

         Lorsqu'elle revient de son exil, le Roi est mort depuis septembre 1715 et le duc d'Orléans assure la régence. Elle met au monde le 1er février 1717 son premier fils, le vicomte Louis Melchior Armand de Polignac.

 

 

Sous la Régence

                  

         La Régence aura été le mai 68 des aristocrates. Libérés de l'emprise de Mme de Maintenon, traversant l'ennui d'une période de paix, ils retrouvent leurs anciens penchants : le libertinage, le jeu, l'agiotage, le duel. Ils prennent parti pour ou contre le testament de Louis XIV qui place les enfants légitimés de Mme de Montespan au même rang que les princes de sang. Polignac, qui fait partie du clan de la turbulente duchesse du Maine, figure parmi les six gentilshommes condamnés à la Bastille et à Vincennes par le Régent pour lui avoir présenté un mémoire en faveur des « légitimés ». Saint-Simon le juge sans indulgence :

 

                   « Polignac était un petit paltoquet qui n'avait pas le sens commun, conduit et nourri par son frère le cardinal ; à vendre et à dépendre.

                   « Le pauvre petit Polignac obéit et ne sut pas seulement de quoi il s'agissait ; je dis l'écorce même car il était totalement incapable. »

                  

         Le cardinal, son frère, sera lui aussi compromis dans une intrigue ourdie également par Mme du Maine contre le régent, appelée « conspiration de Cellemare » ; il en sera quitte pour un exil temporaire dans son abbaye d'Anchin en Flandres.

         Depuis la mort de sa première femme, le vicomte de Polignac est en lutte ouverte contre ses créanciers. En douze ans, il n'est pas arrivé à un compromis. De guerre lasse, il se résigne à se séparer d'une partie de son vicomté pour éponger sa dette. Ces terres seront vendues pour la somme considérable de 545.000 livres, somme encore insuffisante quoiqu'il soit autorisé à prélever le reste sur la dot de sa femme. La vicomtesse en profite pour obtenir la séparation des biens moyennant une pension versée par son mari. Heureusement, c'est à ce moment que la charge de gouverneur de la ville du Puy, provisoirement suspendue, est rétablie au profit du vicomte avec la pension qui lui est attachée. La vicomtesse dispose donc de cette pension et des 6.000 livres du Roi, ainsi que des subsides éventuelles de son beau-frère le cardinal.

         Elle demeure à l'écart des intrigues politiques de la duchesse du Maine, elle se consacre entièrement à la quête du plaisir, comme en témoigne cette épigramme où on la surnomme « Sainte éveillée » :

« Sainte éveillée

Vingt fois d'amant changeait

Dans la journée

Pas un n'était son fait

Et jamais ne dormait

Toujours elle voulait

Recevoir l'accolée.

Malheur à qui baisait

La Saint éveillée. »

 

         En 1718, elle est la maîtresse du duc de Richelieu, petit neveu du cardinal. C'est un grand séducteur, aux innombrables maîtresses, ce dont s'étonne la princesse Palatine, mère du Régent.

                   « ... Toutes les dames sont éprises de lui. Je n'y comprends rien. C'est un petit crapaud que je ne trouve pas gentil du tout. Il ne paie pas de mine, n'a pas de courage, est impertinent, point fidèle et dit du mal de toutes ses maîtresses. Moi je l'appelle le gnome car il ressemble comme deux gouttes d'eaux à un lutin. »

 

         Mais Richelieu est aussi l'amant d'Armande Félicité de la Porte-Mazarin, marquise de Nesle, cousine de la vicomtesse par son mariage avec le marquis de Mailly-Nesle. La marquise de Nesle a aussi mauvaise réputation que la vicomtesse. Une épigramme lui donne la parole :

 

« J'ai des amants, je suis jeune et bien faite

J'ai beaucoup d'agréments

L'on dit pourtant que je suis fort coquette

Que je le fais souvent

Je leur réponds sans faire la fine

Je suis Mazarine ! Je suis Mazarine ! »

 

         Les deux rivales se jalousent, s'affrontent et finissent par se provoquer en duel. Un duel entre femmes ! Un duel en jupon ! C'est une aubaine pour les chroniqueurs. Le duel a lieu au pistolet au bois de Boulogne :

 

                   « Après une révérence préalable, elles tirent chacune un coup de pistolet. Mme de Nesle chancelle, tombe et au même instant l'albâtre de son sein est ensanglanté. »

 

         Mme de Polignac se montre la plus vindicative :

 

                   « Va, dit Mme de Polignac, fière de sa victoire, je t'apprendrai à vivre et à vouloir aller sur les brisées d'une femme comme moi... Si je tenais la perfide, je lui mangerai le coeur après lui avoir brûlé la cervelle. »

 

         Le retentissement de ce duel est tel que plusieurs autres versions circulent : selon l'une, le duel se fait au couteau devant les Invalides ; selon une autre, il a lieu au Pré-au-Clerc, toujours au couteau.

          La vicomtesse poursuit ses aventures. Son tableau de chasse est impressionnant. Après une double aventure avec les beaux-frères Condé et Conti, princes de sang, Mme de Polignac s'en prend à l'amant de la duchesse de Berry, fille du Régent, un vigoureux gascon, petit-neveu de Lauzin, appelé Riom.

         Elle tente également de séduire le fils du régent, le duc de Chartres et son frère Jean-Philippe, chevalier d'Orléans, ce qui donne lieu à une scène de vaudeville rapportée par la Palatine le 19 avril 1720 :

 

                   « Cette grande putain de Polignac a voulu séduire aussi le duc de Chartres, comme son frère de la main gauche, le grand prieur ; celui-ci allant avec son gouverneur à Versailles s'était esquivé pour aller trouver cette dame. Au moment de son arrivée, elle était couchée avec un autre polisson, mais elle se leva et alla se coucher avec le nouveau venu. »

 

         Mais son exploit le plus mémorable survient la même année à l'occasion de la venue en France d'une ambassade turque :

 

                   « Cette femme voulait tâter toutes les nations, désira surtout savoir comment les musulmans couchent avec leurs femmes. Elle en trouva l'occasion avec l'ambassadeur turc venu en France en 1720 et avec son fils qui y est venu depuis peu. Elle s'en tint quelque temps à ce dernier et le mit à la raison quoiqu'il fût un homme fort vigoureux... »

 

         D'autres femmes de son rang ont eu une conduite aussi libre sous un régime où le Régent lui-même pratiquait le libertinage. Ce qui la distingue des autres, c'est l'absence de considération de classe sociale dans le choix de ses amants. Selon Maurepas, elle se livrait aux gardes du palais, aux domestiques, aux fournisseurs.

         Elle se veut une femme libre, une conquérante, qui revendique son droit d'agir à sa guise. Au cours d'une discussion avec la duchesse de Cossé-Brissac qui lui reproche sa conduite, elle répond avec fierté :

 

                   « Oui, nous sommes des putains et nous voulons l'être car cela nous divertit. »

 

         Sa recherche du scandale s'exprime aussi par l'extravagance de ses vêtements. Un jour, à l'Opéra, « elle s'était travestie en pourpoint de toile d'argent, chamarré d'orange, à la mode de Charles IX avec des chaussures de même ». Cette tenue qui joue sur l'ambiguïté masculin-féminin, lui vaut cette épigramme charmante :

 

« De Psyché seriez-vous l'amant ?

De l'amour seriez-vous la mère ?

Mon coeur s'embarque également

Et pour Florence et pour Cythère »

 

        Scandaleuse aussi sa façon d'annoncer à son mari sa seconde grossesse. La princesse Palatine rapporte ses propos :

 

                   « Je suis grosse, vous savez bien que ce n'est pas de vous ; je vous conseille de n'en pas faire de bruit car si on met cela en procès vous perdrez parce que vous savez qu'il est des lois dans ce pays-ci que tout enfant né dans le mariage appartient au mari, ainsi il sera à vous, de plus je vous le donne... »

 

         En 1723, la régence prend fin. Louis XV monte sur le trône et se mari le 5 septembre 1725 avec la fille du Roi de Pologne, Marie Leszczynska.

 

 

Sous le règne de Louis XV

 

         La nouvelle reine, très dévote, choisit avec soins les dames de sa maison, qui comprend Mlle de Clermont, soeur du duc de Bourbon, comme surintendante, la maréchale de Boufflers dame d'honneur, la comtesse de Mailly dame d'atours, ainsi que douze dame du palais dont Mme de Nesle.

         La vicomtesse de Polignac, qui espère remplacer sa mère comme dame d'atours de la reine, joue la dévotion à la cour de Versailles. Mais sa nature reprend le dessus et ce furent à nouveau des laquais qui assouvirent ses penchants. L'un d'eux, par jalousie, rendit l'affaire si publique « que l'hypocrisie et la fausse dévotion furent dévoilées ». Le cardinal Fleury se saisit de l'affaire et pria Mme de Mailly d'y mettre bon ordre, il signifia au cardinal de Polignac que la vicomtesse ne succéderait pas à sa mère comme dame d'atours. Outré, ce dernier lui retira la pension qu'il lui versait.

         En 1726, son frère aîné Louis Alexandre de Mailly-Rubempré commandant de la gendarmerie de France se marie avec Louise Julie de Mailly-Nesle, fille aînée de la marquise de Nesle contre qui sa soeur s'est battue en duel. La marquise de Nesle est la mère de cinq filles, devenues célèbres sous le nom « des demoiselles de Nesle ». Cette notoriété vient du fait assez étonnant que quatre d'entre-elles seront les maîtresses de Louis XV. Celui-ci est brocardé par les chansonniers :

 

« Amateur de la famille

Maître Louis de la béquille

Toutes les soeurs honorera »

 

Une épigramme se termine de façon plus spirituelle :

 

« Choisir une famille entière

Est-ce être infidèle ou constant ? »

 

         En 1731, Madame de Mailly quitte ses fonctions de dame d'atours, cède sa charge à une autre de ses filles et réintègre sa maison de Poissy qu'elle prêtait à la vicomtesse. Dès lors, la vicomtesse, sans toit pour cacher ses débauches, erre sans domicile fixe de cabaret en cabaret où elle s'adonne à la boisson.

 

« Polignac est la plus belle

Des catins de notre temps

On ne veut boire pour elle

Ni trop fort ni trop longtemps. »

 

La scène qui eu lieu dans un cabaret de Triel fit scandale :

 

                   « Elle s'enivre avec un garde du Roi, avec son boucher et son laquais qui, l'un après l'autre, se saoulèrent avec elle ; après quoi elle agaça les patrons et s'exposa publiquement sur l'herbe à tous venants. » (Maurepas)

 

         Cette fois, c'en était trop. Sa famille et son mari la font enfermer aux Petites cordelières au commencement de Juin 1732.

         Dans les années qui suivent, peut-être quelque peu assagie, elle se préoccupe de l'avenir de ses fils. Le mariage de son aîné, le vicomte Louis Melchior Armand, colonel du régiment Dauphin-étranger, le 16 décembre 1738, avec Diane Marie Adélaïde Zephirine Mazarini-Mancini la remet en selle et lui permet de renouer avec son vieux mari. Dans une lettre à un ancien juge du Puy-en-Velay, elle fait part de ses soucis :

 

                   « J'ai trouvé M de Polignac dans un état affreux et qui fait peine à voir ; d'un moment à l'autre on croit qu'il va y passer. Pour moi, ma santé est tantôt assez bonne et quelques fois mauvaise. Au reste, je suis dans des embarras et des chagrins horribles, et dans une situation inextricable, ne sachant les trois quarts du temps comment faire et manquant souvent des choses les plus nécessaires. »

 

         On voit que ses ennuis financiers persistent bien que le cardinal lui ait rétabli son soutien. Ce soutien lui permet de vivre dans la maison de Suresnes où elle se retire. Le 4 avril 1739 son mari s'éteint à Paris à l'âge de 79 ans. La vicomtesse à 44 ans.

 















Pantin

 

         À la suite du décès de Claude Pierre de Beaufort, fermier général et avocat au parlement, une propriété est à vendre à Pantin. La vicomtesse l'acquiert de 25 septembre 1739 devant Maître Roger notaire pour la somme de 40.000 livres. Elle réussit à réunir 25.000 livres et gage les 15.000 livres restant sur sa pension, à payer en trois termes égaux. L'acte d'achat comporte la description suivante de la propriété :

 

« Une grande maison à porte cochère au village de Pantin derrière l'église, consistant en une grande cour, un corps de bâtiment composé au rez-de-chaussée d'un office, d'une cuisine un réservoir à côté de la cuisine, garni de sa sûreté de plomb, et de huit autres pièces non compris les garde-robes, de deux étages au-dessus du rez-de-chaussée, une basse-cour à droite entrant dans laquelle il y a plusieurs remises, deux écuries, logement pour le jardinier, et au-dessus des logements pour les domestiques, et grenier au-dessus des logements, un petit corps de logis détaché de la grande maison, que le dit sieur de Beaufort a fait bâtir sur partie du terrain par lui acquis de la demoiselle Brunel par le contrat ci-après énoncé, le dit corps de logis ayant son entrée par la grande cour en entrant à droite, composé de trois petits appartements, un grand jardin entouré de murs dans lequel il y a un bassin dont le plomb qui en reste est entre les mains du jardinier, trois allées d'arbres, un bosquet au bout, arbres fruitiers parterre et potager sur la campagne, au milieu des murs duquel jardin est un pavillon couvert d'ardoises, la dite maison bâtiments jardins et dépendances tendant actuellement d'un côté au grand chemin de Meaux, d'autre à la maison de Sorbonne, par-devant à la rue qui conduit du chemin de Meaux à la grande place. »

 

         À partir de son installation, les chroniqueurs cessent de parler de la vicomtesse. Le seul document qui fasse allusion à ses turpitudes est un texte tardif écrit par Gabriel Senac de Meilhan plus de vingt ans après son décès. C'est un long poème intitulé « La foutromanie » qui comporte plusieurs vers racontant les exploits de vingt bouchers dans le lit de la vicomtesse à Pantin. Rendant compte de ce poème dans « l'espion anglais », Pidansat de Mairobert parle de « la vieille Polignac de Pantin si renommée par son effroyable putanisme ». Le poème s'accompagne de ce jugement sans appel :

 

                   « La renommée de cette vicomtesse égala justement celle de la femme de l'empereur Claude, la Messaline française parut même surpasser la romaine ».

 

         Peu d'années après son arrivée à Pantin, la vicomtesse est confrontée au problème d'alimentation d'eau. Comme le village souffre de sécheresse pendant plusieurs mois dans l'année, un ingénieur hydraulique du nom de Colin entreprend de canaliser à ses frais l'eau venant des hauteurs de Romainville. Mais il doit pour cela passer par plusieurs propriétés et coordonner toutes les sources d'eau existantes. Ces travaux entraînent des contraintes qui ne sont pas toutes acceptées de bon gré. Mme de Polignac qui possède notamment un puits qui ne tarit jamais, s'insurge contre la façon dont ces travaux sont conduits dans sa propriété et contre « l'insolence et la mauvaise fois des gens de Pantin ». Une lettre exprime toute la violence de la vicomtesse :

 

          « Il n'y a pas moyen de venir à bout ni des uns ni des autres depuis que ce coquin de Colin a mis les pieds dans ce village pour y mettre la dissension et le désordre... En vérité, c'est une vrai clique de coquins et il est bien cruel pour moi de me trouver compromis avec ces gredins... »

 

         Si elle est vindicative à l'égard des Pantinois, elle l'est aussi souvent envers les personnes qu'elle héberge. Elle ne tolère ni l'insolence ni le manque de respect. Elle n'hésite pas à se plaindre au lieutenant général de la police et à réclamer des sanctions. C'est ainsi qu'un nommé Legris reçoit une sévère réprimande et que le sieur Maréchal est emprisonné plusieurs jours pour lui avoir parlé insolemment.

 

Ne fait-elle jamais preuve de mansuétude ? On sait qu'elle a fait acte de compassion en faveur de la famille d'un délinquant appelé Lenoir :

           « Ce n'est pas à lui que je m'intéresse (il est coupable, il est condamné) c'est pour une nombreuse famille d'honnêtes gens que je parle et à laquelle je désirerais d'éviter la honte qui rejaillirait sur eux si leur parent subissait le supplice qu'il a mérité. » 

 

         Son caractère s'adoucit peut-être à cause des deuils qui la frappent : la mort de son beau-frère le cardinal en 1741, celle de sa soeur en 1742, celle de sa belle-fille Mancini en 1755, celle de son fils Louis Denis Auguste décédé des suites d'une blessure reçue à la bataille de Saint-Cast en Bretagne.

          Pendant les dernières années de sa vie, elle est constamment en lutte contre ses créanciers car elle vit au dessus de ses moyens pour conserver son rang. Elle emprunte, même à son valet et vit à crédit. Elle ne peut compter que sur sa pension, car son fils aîné qui doit lui verser sa contribution à son entretien, manque de ponctualité pour la payer. Il lui faut entretenir une nombreuse domesticité et elle a conservé un secrétaire particulier, l'abbé Dargent. Sans en avoir les moyens, elle fait réaliser des travaux dans son château pour un coût de 19.202 livres. Il s'est constitué un syndicat de créanciers ; elle est tenue en tutelle par un procureur de séquestre et un notaire de séquestre à qui elle mène la vie dure, les accusant de vol ou de retards volontaires dans le paiement de sa pension. Excédés, ils démissionnent. À plusieurs reprises la vicomtesse est menacée de saisie. Elle en appelle au Roi qui lui accorde des délais. À sa mort, elle devra encore 17.879 livres à ses créanciers.

          La santé de la vicomtesse s'affaiblit progressivement. Trois mois avant sa mort, elle se déplace encore à Versailles pour le mariage de son petit-fils avec Yolande de Polastron le 3 juillet 1767 en présence du Roi. Elle s'éteint le 26 octobre 1767 dans sa 72ème année. Elle est inhumée dans la chapelle de la vierge de l'église Saint-Germain de Pantin en présence de ses deux fils.

         L'aîné, Louis Melchior Armand, veuf de Diane Zephirine Mazarini-Mancini, est remarié à Madeleine de Fleury. Il a succédé à son père comme gouverneur du Puy et commandant de la province du Velay. Le cadet, François Camille, a épousé en 1742 Marie-Louise De La Garde et acquiert la terre de Montpipeau en Orléanais. Assistent également à l'inhumation deux de ses petits-fils dont le récent marié à Yolande de Polastron.

         On lit dans la « correspondance littéraire » de Grimm cette curieuse oraison funèbre de la vicomtesse :

 

                   « La mère de Mme de Polignac n'est morte que depuis peu de temps, fort âgée, au village de Pantin, à une lieue de Paris où elle vivait retirée. Sa vie avait été très dissolue. Aucune de nos femmes les plus galantes ne prendrait aujourd'hui sur elle la moindre des aventures scandaleuses dont trois ou quatre Messaline de ces temps-là renouvelaient le scandale à tout moment. Je ne sais si nos moeurs sont meilleures, mais elles sont certainement devenues plus décentes. »

                   (Rappelons que Grimm était l'amant de Mme d'Epinay)

 

         La propriété de Pantin, frappée de saisie, est rapidement vendue. On relève parmi les acquéreurs Guyot de Chenizot, conseiller du Roi et maître des requêtes. Il la vend à Jean Charles Loupia, marchand à Paris qui la cède ensuite à Madame de Chaulon, comtesse des Essarts, femme de l'ancien baron de Normandie déjà propriétaire à Pantin. Le recensement de 1801 donne à nouveau Jean Charles Loupia comme propriétaire. La propriété passe ensuite à un fabricant de chaux hydraulique Jean Louis Duchesne. En 1831 Claude Étienne Courtois (maire de Pantin de 1859 à 1870) l'achète pour ouvrir une tannerie sur le site. Après y avoir résidé quelques années, il démantèle le château Polignac. Abandonnée en 1875, la propriété est reprise l'année suivante par la manufacture des tabacs, rénovée en 1886, qui poursuivra ses activités jusque dans les années 1980.

 

Quelques descendants de la vicomtesse

 

         Outre le nom du cardinal de Polignac, l'histoire a retenu celui de Jules Armand, petit-fils de la vicomtesse et premier duc de Polignac (1746-1817), non à cause de ses minces qualités mais du fait de la position de sa femme Yolande Martine Gabrielle de Polastron, favorite de Marie-Antoinette et gouvernante des enfants de France. Le vicomte doit à sa femme un titre de duc héréditaire et la charge de directeur général des postes et des haras.

         À la révolution le couple émigre, Yolande de Polastron meurt à Vienne en 1793 et le duc à Saint-Pétersbourg en 1817. Des quatre enfants qu'ils ont eus (trois fils et une fille) le plus célèbre est Armand Jules (1780-1847) qui est à l'origine de la « branche des princes », le cadet Camille Henri Melchior (1781-1855) fondant la branche cadette. Le duc Armand Jules, participe au complot de Cadoudal contre le premier consul. Il échappe à la condamnation à mort grâce à l'intervention de Joséphine. Il est condamné à deux ans de prison, s'évade et revient à Paris sous la Restauration. Le Roi l'envoie en mission à Rome où le pape lui confère le titre de prince. Il devient ensuite ambassadeur à Vienne et à Londres. Charles X en fait son ministre des affaires étrangères puis son président du conseil. C'est sous son autorité que s'engage la conquête de l'Algérie et que sont promulguées les ordonnances qui provoquent la Révolution de 1830. Emprisonné puis amnistié, il meurt en laissant cinq enfants d'un second mariage avec Charlotte Parkyns.

         Le cadet, Camille Henri Melchior, homme fin et cultivé, devient aide de camp puis maréchal de camp du duc d'Angoulême. Il se marie avec Charlotte Le Vassor de la Touche dont il a six enfants.

         Des deux branches est issue une très nombreuse postérité dans laquelle on trouve une majorité de mathématiciens qui font carrière comme ingénieurs, administrateurs, militaires en France ou à l'étranger. D'autres s'illustrent dans les arts, soit comme artistes soit comme mécènes. Parmi ces derniers quelques-uns méritent d'être retenus. Edmond Melchior Jean Marie (1834-1901), ancien élève du conservatoire, est un compositeur renommé, amis de Saint-Saëns, Debussy et Fauré. Il se marie avec la riche américaine Winnaretta Singer (1865-1943), « alliance de la machine à coudre et de la lyre », disent les mauvaises langues.

         Veuve à 36 ans, la princesse de Polignac joue, jusqu'à sa mort, un rôle de mécène pour les musiciens de son temps qu'elle reçoit dans son hôtel parisien de la rue Cortambert ou dans son palais de Venise. La tradition artistique se perpétue par la branche cadette issue d'un fils de Camille Henri Melchior, Charles Georges Marie (1824-1881). L'un de ses petits-fils Jean de Polignac (1888-1943), en se mariant avec Marguerite Di Pietro (1898-1958), la célèbre « Marie Blanche », fille de la couturière Jeanne Lanvin, reprend le mécénat artistique illustré par le prince Pierre Edmond et Winnaretta Singer. Dans leur hôtel de la rue Barbet-de-Jouy et dans leur château de Kerbastic à Guidel (Morbihan), ils reçoivent peintres et musiciens. Ils leur passent de nombreuses commandes et contribuent à les faire connaître.

         Par un autre fils de Charles Georges Marie naît une lignée illustre. Le comte Maxence de Polignac (1857-1936) et son épouse Suzanne de la Torre y Mier ont pour fils Pierre de Polignac (1895-1964) qui après une carrière diplomatique épouse la princesse Charlotte de Monaco. Il devient alors prince de Monaco. Le couple encourage les arts, passe aussi commande de nombreuses œuvres, fonde un prix littéraire et un prix de composition musicale. Ce couple donne naissance au Prince Rainier III de Monaco qui poursuit le mécénat de son père.

            Plus de deux siècles après la mort de la vicomtesse, le nom de Polignac se perpétue par une descendance qui comporte de nombreuses personnalités marquantes et plusieurs noms illustres.

 

                                                         André Caroff

 

Par Hélène Richard
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Mercredi 18 mars 2009 3 18 /03 /Mars /2009 17:32

       ou

L'énigme du 104 avenue Jean-Lolive.

 

       La monographie de Pantin, publiée en 1901 sous les auspices du Conseil général de la Seine contient des précisions intéressantes dans son introduction historique sur des hôtes célèbres possédant des maisons dans la commune. C'est ainsi qu'on peut lire les informations suivantes concernant Beaumarchais et la Guimard :

« On sait par le contrat de mariage de Beaumarchais que l'auteur du Barbier de Séville possédait à Pantin une maison qui fut plus tard la mairie désaffectée en 1886 » (page 10).

      Et puis loin, p. 27 :

« Le 22 Avril 1855, le Conseil [municipal] autorisait le Maire à acquérir une maison sise rue de Paris n° 104 ; c'était celle où avait habité Beaumarchais un siècle auparavant et était contiguë à la maison jadis occupée par Melle Guimard. »

 

     Durant tout le 20e siècle, on n'a pas cherché à en savoir plus sur ces maisons. Dans les quelques livres, articles, notices publiées sur Pantin, l'information initiale a été transmise non seulement sans précision nouvelle, mais de façon contradictoire. Dans certaines publications, la maison du 104 était celle de Beaumarchais, dans d'autres, celle de la Guimard.

 

Il a fallu attendre une date récente pour que la lumière soit faite sur cette énigme.

 

 

I - Beaumarchais

 

     Le premier à se saisir de ce problème est Maurice Foulon dans son livre Les Pantinois sous l'ancien régime, publié en 1925. Suivant l'indication de la monographie de 1901, il se met en rapport avec les descendants de Beaumarchais pour savoir s'il est question d'une maison à Pantin dans le contrat de mariage. On ne trouve rien. Il cherche alors les différents propriétaires de la maison n° 104 de l'actuelle avenue Jean-Lolive.

      Il s'arrête sur le nom de Frédéric Kornmann.

Tous ceux qui connaissent la vie de Beaumarchais, associent son nom à celui de son frère Guillaume Kornmann, banquier, avec qui il a eu un retentissant procès.

      Pour sa défense, Beaumarchais a écrit de sa meilleure encre trois brillants mémoires qui ont rangé l'opinion publique de son côté. Dans ces conditions, comment ne pas envisager l'hypothèse d'une confusion de noms entre Kornmann et Beaumarchais ?

Maurice Foulon ne cherche pas plus loin mais conclut que « c'est là un problème d'histoire qui reste entièrement à résoudre ».

      Les biographes modernes de Beaumarchais ont bien vu que c'était du côté de sa seconde femme, Geneviève Madeleine Wattebled, qu'il fallait chercher.

 

      Beaumarchais l'épouse le 11 avril 1768, moins de cinq mois après le décès de son premier mari Antoine Angélique Levêque, chef magasinier de l'hôtel des menus plaisirs, particulièrement chargé des décors et des costumes des trois théâtres royaux, l'Académie royale de musique (opéra), la Comédie française et l'Opéra comique. Comme il a été un mauvais gestionnaire, la maison du Roi récupère à sa mort tout l'argent qu'il avait investi dans les « Menus Plaisirs ». Échappe toutefois à cette débâcle, un hôtel particulier que Levêque s'était aménagé à Pantin et qui revient à la veuve.

      De même est préservé ce qui vient d'un premier mariage de Levêque avec Marie-Jeanne Blard et qui consiste en une dizaine de petites maisons également situées à Pantin. Elles reviennent aux neveux et nièces de Levêque.

    Nous connaissons les possessions de Pantin grâce à l'inventaire après décès d'Antoine Angélique Levêque et de celui de Mme Beaumarchais disparue le 20 novembre 1770, ainsi que par l'acte de partage des biens signé en juillet 1772.

     S'agissant de l'hôtel particulier de Levêque, la description qui en est faite exclut sa localisation au 104 de l'avenue Jean-Lolive. Outre de nombreuses dépendances situées dans un vaste parc, le corps de logis principal qui comporte deux étages dépasse en importance l'immeuble du 104 qui va servir de mairie.

    Au rez-de-chaussée, en plus des pièces habituelles, on note la présence d'une salle de billard, d'un salon de musique et surtout d'une chapelle privée dans laquelle Levêque a été autorisé par l'archevêque de Paris à faire dire la messe. Les chambres sont aux deux étages supérieurs. Elles sont numérotées, la dernière porte le n°34.       
     Compte tenu de l'existence de chambres de domestiques, d'alcôves, de cabinets de toilette, le nombre total des pièces doit être supérieur à 34, ce qui n'est pas le cas au 104 de la Grande rue.

 

Où se situe alors la maison de Beaumarchais ? Deux données rendent possible sa localisation.

     En premier lieu, les indications fournies par l'acte de partage des biens et des inventaires après décès, (ainsi que par des plans dressés par des architectes experts).

      La dizaine de maisons de l'héritage Blard se succède le long de la grande rue. Elles sont mitoyennes entre elles. Deux des dernières maisons sont ainsi décrites :

         « Maison tenant à la précédente et la suite d'icelle en allant vers l'église et à l'encoignure de la grande rue de Pantin et de la grille d'entrée du jardin de la grande maison du dit Beaumarchais »

         « Maison tenant à gauche à l'hostellerie à l'Écu de France dépendant de la grande maison du sieur Beaumarchais ».

      Ces indications amènent à s'intéresser au côté nord de la grande rue entre les actuelles rue Delizy et Victor-Hugo. On trouve en effet une suite de maisons et un espace vide qui pourrait être la cour d'une auberge. Cette hypothèse se confirme grâce au recensement réalisé pour les élections municipales de l'an 9 (1801).

      On y voit une auberge appartenant au sieur Thevenard et la seule propriété possédant un jardinier à demeure, celle d'un négociant en tissus, Moise Silvera. L’inventaire après décès de Mme Silvera nous fournit l'acte d'achat de la propriété ; parmi le nom des propriétaires précédents, on relève celui de Beaumarchais qui a vendu sa maison en 1774.

      Il est amusant de voir en 1788 parmi les propriétaires de cette maison M. Turpin, avocat de Guillaume Kornmann dans le procès qui l'a opposé à Beaumarchais.

 

Il est donc aujourd’hui possible de localiser la maison de Beaumarchais à l'emplacement actuel du n° 123 de l'avenue Jean-Lolive.

 

Beaumarchais a-t-il résidé à Pantin ?

      Nous relevons sa signature sur l'inventaire après décès de Levêque en 1768. Mais ne s'est-il pas seulement déplacé chez le notaire ? En revanche, nous savons qu'il a personnellement assisté à l'inventaire après décès de sa femme en décembre 1770.       Après la mort de son fils Augustin, il est devenu le propriétaire de l'hôtel particulier de Levêque. Va-t-il venir plus souvent à Pantin ? Il ne peut y résider car la maison a été mise sous séquestre lorsque Beaumarchais a perdu son procès contre l'exécuteur testamentaire de son bienfaiteur, le financier Paris-Duverney, le sieur de la Blache.

       Il décide pourtant de faire une descente à Pantin en mai 1773. Il s'en prend au gardien, un dénommé Broutier, qui porte plainte contre lui à cause de mauvais traitements subis. Ne lui avait-il pas enjoint de se coucher sous une remise sur une botte de paille, gardé par un chien « d'une grosseur énorme qu'on ne lâche que la nuit pour la sûreté de la maison » ?

 












Peut-on savoir maintenant d'où a pu naître la confusion de la localisation de sa maison ?


        Sous Louis-Philippe, il est fait obligation aux municipalités de créer des « maisons communes » pour y regrouper les services municipaux.

         Le 2 avril 1836 le maire achète dans ce but un terrain au 123 de l'avenue Jean-Lolive au sieur Marmillon, il y installe la mairie, la justice de paix, le poste de police ainsi qu'une classe de filles et une classe de garçons. Cet ensemble fonctionne jusqu'à l'achat en 1855 de la maison du 104 où la mairie sera transférée. Ainsi il existera deux « anciennes mairies », celle du 123 et celle du 104 de l'avenue Jean-Lolive. Il est compréhensible qu'une confusion se produise entre elles, une mairie peut en cacher une autre... 


 

II - La Guimard

          Marie-Madeleine Guimard a été la plus grande danseuse de France et peut-être d'Europe pendant les vingt-cinq années qui ont précédé la révolution de 1789.

          Avec le chorégraphe Noverre que Marie-Antoinette a fait venir de Vienne, elle a reformé la danse pour faire du ballet l'équivalent de la comédie et de la tragédie. Elle a remplacé les prouesses techniques par des attitudes, mouvements, gestes, jeux de physionomie capables de rendre sensible aux spectateurs l'évolution des sentiments des personnages qu'elle incarne, Comme l'a écrit Noverre, « elle ne courut jamais après la difficulté. La noble simplicité régnait dans sa classe. Elle mettait de l'esprit et du sentiment dans ses mouvements ». De même, le baron Grimm déclare après le succès du ballet Le chercheur d'esprit : « Nous n'avons jamais rien vu dans le genre d'imitation de plus délicieux et de plus parfait. »




        Elle naît à Paris en décembre 1743, fille naturelle d'un inspecteur de la manufacture des toiles de Voiron, près de Grenoble. Il l'a reconnaîtra douze ans plus tard. Elle est élevée par sa mère Mme Bernard avec la perspective d'en faire une danseuse. Marie Madeleine commence sa carrière de danseuse à 14 ans à la Comédie française et se fait déjà remarquer par son talent et sa coquetterie. Un rapport de police l'a décrit ainsi : « Bien faite et déjà en possession de la plus jolie gorge du monde, d'une figure assez bien, sans être jolie, l'œil fripon et portée au plaisir. » Elle plaît aux hommes malgré une maigreur qui deviendra célèbre et qui lui vaut le surnom « d'araignée » ou de « squelette des grâces ».

         Son ascension sociale date de son admission en 1761 à l'Académie royale de musique, l'Opéra, où elle a comme « protecteurs » deux puissants seigneurs : le maréchal de Soubise, prince de Rohan, qui devient « l'amant honoraire », et Jean-Benjamin de Laborde, premier valet de chambre ordinaire du Roi, Gouverneur du Louvre et bientôt Fermier général, par ailleurs compositeur de musique. Ce sont ces deux seigneurs qui vont installer Mlle Guimard à Pantin dans une propriété où elle fera construire un théâtre. En avril 1763, naît la petite Marie-Madeleine, de sa liaison avec J.B. de Laborde. Celui-ci reconnaîtra sa fille, qui sera légitimée en septembre 1770.

          Dans son théâtre de Pantin, elle donne des spectacles si recherchés qu'on a pu écrire : « On allait à Pantin comme on allait à Versailles ».

Ce théâtre pouvait contenir près de 200 personnes. On y jouait parades et comédies, souvent licencieuses dans une ambiance de liberté sans contrainte.

          Après avoir quitté sa propriété de Pantin, elle se fait construire un magnifique hôtel particulier, Chaussée d'Antin à Paris. Elle choisit pour cela ce qu'il y a de mieux : Ledoux comme architecte, Fragonard puis le jeune David comme décorateur, Taraval pour la peinture du plafond de son théâtre de 500 places.

          Elle y réside pendant 14 ans malgré des frais considérables. Elle le met en vente en 1786 non pas chez un notaire mais par le moyen d'une loterie. 2500 billets à 120 livres pièce sont vendus.

          L'heureuse gagnante est la comtesse de Lau qui n'avait pris qu'un seul billet. Elle revend aussitôt la propriété au banquier Perregaux pour la somme de 500 000 livres. Une belle opération…

          En 1789 elle prend sa retraite et se marie avec le danseur Despréaux. Comme le gouvernement de la Révolution supprime les pensions de l'ancien régime, le couple doit vivre à l'économie dans une petite maison de Montmartre jusqu'en 1797 où ils reviennent à Paris, rue Menars à l'angle de la rue de Richelieu.

         C'est là qu'ils finissent leurs jours, heureux mais oubliés du monde. Marie-Madeleine Guimard meurt en 1816 et Despréaux en 1820. On n'a pas retrouvé leurs tombes.

        Dans son livre Les Pantinois sous l'ancien régime, Maurice Foulon a consacré plusieurs chapitres à la Guimard. Pour lui, aucun doute n'est possible. Sa propriété se situe bien à l'emplacement du 104 avenue Jean-Lolive :

« Les vieux Pantinois se souviennent de deux corps de bâtiment aujourd'hui disparus dont l'un était en bordure de la rue de Paris et dont le second, perpendiculaire au premier, s'adossait au mur de la propriété qui porte aujourd'hui le n° 102 de la même rue.

« C'est dans ce second bâtiment que furent trouvés de précieux souvenirs de la célèbre danseuse, des boiseries, des peintures et des tapisseries dont Mme Delizy lit l'acquisition ».


Reprenons la chronologie :


          En 1850, la municipalité acquiert l'immeuble du 104 pour y installer la nouvelle Mairie. Après 30 ans d'utilisation, ce bâtiment est démoli et son mobilier mis aux enchères. Les Delizy achètent celui du salon qui servait de salle des mariages. Selon Maurice Foulon, ce salon aurait été celui de la Guimard. Les boiseries peintes de ce salon sont remontées dans l'hôtel particulier des Delizy construit au 100 avenue Jean-Lolive. Lorsque Mme Delizy meurt en 1913, la maison est acquise par la commune. En 1970, l'élargissement de la RN3 provoque sa démolition. Ses éléments décoratifs sont transférés au musée de l'Ile-de-France à Sceaux, où on peut encore les voir.

 

Où est le problème ?

          Il réside dans l'absence de documents d'archives attestant que la Guimard a bien été propriétaire du 104. La présence d'une pièce inattendue aux archives nationales vient démentir ce qu'a écrit Maurice Foulon. Il s'agit d'un procès-verbal dont voici le début:

« L'an 1768, le dimanche vingt-cinquième jour de septembre, cinq heures de relevée, par devant nous Ange Charles Pannier, greffier du baillage de Pantin, est comparu Messire Marc de La Roche, prêtre curé du dit Pantin y demeurant en sa maison presbytérale, lequel a déclaré et déclare que ce jourd'hui sur les quatre heures et demi de relevée, que visitant un quartier de sa paroisse avec monsieur son vicaire, a vu et entendu à son grand étonnement et au grand scandale de toute la paroisse travailler (nonobstant la sainteté et la révérence du saint jour du dimanche) à des ouvrages de menuiserie pour construire un théâtre en la maison de Mademoiselle Guimard sise en la grande rue qui conduit à Montreuil et Romainville ».

          La propriété de la Guimard serait donc située rue de Montreuil (Charles-Auray) et non sur la Grande-Rue (Jean-Lolive).

 













      La découverte de l'acte d'achat
[1] de la propriété permet aujourd'hui une localisation précise :


À quelque trois cents mètres de la place de l'église en allant vers la Seigneurie on arrive à un croisement de deux rues. Tout droit, la rue Candale aboutit à la rue Méhul, tandis que la rue Charles-Auray s'incline vers la gauche puis tourne à droite pour rejoindre également la rue Méhul.
C'est sur la moitié ouest de cette zone délimitée par ces trois rues que se trouvait la propriété de la Guimard dont l'entrée s'ouvrait au nord sur la rue Charles-Auray (n° 28-30-32 actuels).


          La propriété est acquise le 7 septembre 1766, vendue à la Guimard par François Poncy « intéressé dans les affaires du Roi » et sa femme Marie Edmer Salmon, demeurant à Paris rue du Temple.

            L'acte d'achat comportait la description suivante :

« Une maison sise au village de Pantin près de Paris sur la rue qui conduit à Montreuil consistant en deux corps de logis l'un sur la gauche en entrant et l'autre sur la droite, porte cochère, écuries, remises, cour, puits, caves, greniers et autres bâtiments appartenant à la dite maison avec jardin y tenant distribué en parterres, fruitier, potager, bois et bosquets ; dans lequel jardin est un pavillon composé d'un salon, billard, grenier au dessus des lieux d'aisance, le tout clos de murs, contenant environ trois arpents. »

           Au moment de l'achat, le corps de logis comprenait : 

- au rez-de-chaussée : cuisine, office, salle à manger, vestibule, salon, salle de billard.

- au 1er étage, trois chambres et au 2ème étage, quatre chambres.

           Il s'agit donc d'un pavillon assez modeste.


          La propriété est vendue le 21 mars 1775 pour la somme de 52.000 livres (mobilier inclus) au comte César Luc Marie de Selle de Garéjade de Castille, trésorier général de la marine qui a en garde la nue-propriété, Marie Anne Thérèse Delbarre en possédant l'usufruit pendant 20 ans, jusqu'à son décès le 8 juin 1795.

          L’inventaire réalisé le 1er octobre 1773 nous fait connaître les changements réalisés depuis son achat.

          Le changement principal constaté par rapport à la situation de 1766 consiste dans l'existence d'une nouvelle aile qui permet de porter à une douzaine de chambres le second étage qui n'en comportait que quatre. Il y a tout lieu de penser que le rez-de-chaussée et le premier étage de cette nouvelle aile ont abrité le théâtre car, à la hauteur du premier étage du bâtiment principal, il est signalé la présence d'une loge qui donne sur la comédie. Ainsi les spectateurs souhaitant l'incognito pouvaient accéder aux loges en passant par le corps de logis principal.

          Pour vendre la propriété, il fallait d'abord régler le problème du théâtre. Intéressé par son achat, le duc d'Orléans le fait expertiser par son architecte qui donne un avis défavorable, compte tenu des risques de détérioration des boiseries au moment du démontage. Il propose toutefois 6000 livres au lieu des 18 000 demandés. On ne sait ce qu'il est devenu, sinon que l'aile contenant le théâtre a été démolie avant la vente qui survient le 21 mars 1775.

          Les propriétaires se succèdent sans que l'on sache si la maison de la Guimard a été modifiée ou même démolie. Le dernier propriétaire entre 1874 et 1898 est Fritz Volker, un concessionnaire en bestiaux qui construit dans le parc des bergeries. La dernière description que nous avons de la propriété date du moment de la vente en 1898 :

« Une maison d'habitation composée d'un rez-de-chaussée avec loge du concierge, deux pièces et une cuisine, plus dix pièces servant de buanderie et de débarras, cinq pièces à feu au 1er étage avec trois cabinets, quatre pièces au 2ème étage et grenier avec cour et basse-cour.

« Sur le derrière de la maison un hangar, une remise, une écurie dans ladite cour avec jardin à la suite ; au fond du jardin un grand hangar avec râteliers et auges servant de bergerie, avec porte de sortie à l'angle de la rue Candale. »


         Sur son emplacement, la municipalité de Pantin qui a acquis la propriété fait construire le groupe scolaire Montreuil qui ouvre ses portes à la rentrée de 1900. Ces bâtiments existent encore mais hébergent deux écoles : Charles-Auray pour les filles, Paul-Langevin pour les garçons. En rejoignant la rue Méhul par la rue Candale, on voit nettement la limite de la propriété de la Guimard en contrebas par rapport à la partie est occupée par le stade. Entre les deux existait un cul-de-sac désaffecté en 1775.

 

L'énigme de la localisation de la propriété est donc à présent résolue, demeure toutefois le problème des éléments décoratifs du salon de la Guimard.

 

          Si le 104 n'est pas la maison de la Guimard, comment ces éléments sont-ils venus dans la salle des mariages de l'ancienne mairie ?

         Deux hypothèses peuvent être avancées à cet égard :

          Pendant le fonctionnement de l'ancienne mairie, de 1856 à 1886, le maire a pu récupérer ces panneaux pour sa salle des mariages.

          Ces panneaux pouvaient déjà s'y trouver avant l'achat du 104 par la municipalité. Dans ce cas, ce serait les propriétaires qui les auraient acquis entre 1775 et 1850.

         Malheureusement, aucune information ne vient jusqu'ici confirmer l'une de ces hypothèses, ni par les délibérations du conseil municipal, ni par la correspondance échangée avec l'ancien propriétaire du 104.

         Portons simplement au dossier le fait que l'on ne commence à parler du salon de la Guimard et de ses panneaux décoratifs qu'après la publication au début de l'année 1893 de la biographie de la danseuse par Edmond de Goncourt. Entre 1890 et 1892, celui-ci a été en correspondance avec le gendre de Delizy, Félix Doisteau collectionneur et spécialiste de l'art du 18ème siècle. C'est par lui que Goncourt vient à Pantin pour décrire le salon de Delizy le 24 novembre 1892. Il écrit dans son journal : « Petit voyage à Pantin pour décrire la maison de campagne de la Guimard. Dans ce quartier de misère et de laideur, de petits palais appartenant à des industriels comme M. Doisteau, comme M. Delizy, le beau-père de M. Doisteau. Chez Mme Delizy qui est amoureuse du mobilier du 18ème siècle, je retrouve le petit et le grand salon de la danseuse. »

         A partir de là, l'authenticité de ces panneaux décoratifs n'a jamais été mise en doute, comme en témoigne le catalogue de vente de la maison Delizy en 1913 :

« Dans le grand salon, des boiseries sculptées et peintes au 18ème siècle qui décoraient le salon de la Guimard danseuse à l'opéra, dans son hôtel particulier, estimées après expertise pour 40  000 francs. »

 

Peut-être y a-t-il là une nouvelle énigme à élucider ?

 

                     André Caroff (en collaboration avec Hélène Richard)

 


[1] Arch. nat. ET/XXXVIII/509   (7 septembre 1766). Ce document est mentionné dans les notes inédites de l’historien Gaston Capon, Fonds Capon, Centre nationale de la danse, Pantin.

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Par Hélène Richard
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Mercredi 18 mars 2009 3 18 /03 /Mars /2009 17:18

          Lorsque le comte de Sanois acquiert la Seigneurie de Pantin en 1781, il est déjà âgé de 58 ans. Il a donc un long passé derrière lui. Pourtant, il lui restera à vivre les évènements les plus dramatiques, à la fois d'ordre privé et du fait de la Révolution qui va mettre en cause sa position, ses convictions et sa sécurité.

         Qui est le comte de Sanois ?

 

Un gentilhomme breton

 

         Jean François Joseph Geffrard de la Motte, futur comte de Sanois, naît en 1723,  près de Vitré en Bretagne, dans une famille de petite noblesse.  Après quelques études, il entre dans le corps prestigieux des « Gardes françaises ».

         En 1761, Jean-François, qui va atteindre ses 38 ans, songe à se marier. Une parente lui trouve une fille de bonne famille âgée de 28 ans, Anne Marie Louise Rulault, fille d'un conseiller au Parlement de Paris. La famille possède une seigneurie à Annet, près de Lagny, (actuelle Seine-et-Marne) dont le siège est le château de Sanois, ainsi que des maisons à Paris.

         Dans la corbeille de mariage, le mari n'apporte que la terre bretonne et des dettes. La dot de la mariée n'est pas très importante mais s'assortit d'espérances à valoir à la mort de ses parents. 

         Après son mariage, Jean-François quitte l'armée, se sépare de sa terre et acquiert la seigneurie de La Houssaye près de Beauvais. En 1762 naît leur fille unique, la petite Philiberte Marie Mathurine.

 

         À la mort des beaux-parents, le gendre hérite de la seigneurie d'Annet. C’est alors qu’il prend le titre de comte de Sanois.  Mais les soucis ne cessent de s’accumuler : à la Houssaye où il s'attache à exploiter et à mettre sa terre en valeur, il doit s'opposer à un voisin difficile, magistrat de haut rang, ancien président à la grand-chambre du Parlement de Paris.

         Un contentieux se forme pour un sordide problème de bornage et de compétence juridictionnelle. Le procès est inévitable. Malgré son bon droit, le comte de Sanois perd ce procès par arrêt du Parlement du 27 juillet 1779. Il en conçoit une grande amertume et entretient une animosité durable envers le fonctionnement de la justice. Son attitude au moment de la Révolution sera notamment dictée par le souci de voir aboutir une réforme de l'ordre judiciaire.

         Après ce coup, il décide de sacrifier sa terre de la Houssaye. La vente est réalisée pour 160 000 livres en 1779, juste un mois après le jugement. Avec le produit de cette vente, le comte de Sanois achète à Paul Charles Cardin le Bret, greffier en chef au Parlement, la seigneurie de Pantin pour près de 190 000 livres.

        

La Seigneurie de Pantin

 

         Le domaine comprend la seigneurie proprement dite et une centaine d'hectares de terres appelées « tenures » situées à Pantin, Romainville et Bobigny.

         La Seigneurie, entourée de murs, s'étend sur environ 40 hectares, entre les actuelles rues Méhul, Charles-Auray, des Pommiers et Jules-Auffret. Elle contient parcs, jardins, potagers et vergers. Des espaliers garnissent ses murs. On y trouve la maison seigneuriale, modeste manoir appelé improprement « château de Pantin ». Près de cette maison se situe une ferme à un étage et un colombier.

         Entre la ferme et la maison, une fontaine d'eau vive provient d'une source appartenant pour moitié au seigneur, pour moitié aux habitants de Pantin.

  
      
Les cartes postales anciennes nous font connaître l'aspect extérieur de la maison seigneuriale au début du XXème siècle, mais elles ne correspondent certainement pas à l’époque du comte de Sanois.

       En effet, l'acte d'achat de 1781, la description de la maison ne mentionne au rez-de-chaussée qu'une cuisine et salle à manger, des pièces au premier étage et un grenier mansardé d'un toit couvert de tuiles.

          Quels travaux le comte de Sanois a-t-il entrepris en prenant possession de la Seigneurie ? Un inventaire réalisé en 1785 indique qu'il s'est débarrassé des contraintes municipales et en a fait une maison habitable. Il a installé son « chartrier ». Dans la cour, il a fait bâtir une chapelle avec son clocher, qui sera démantelée  par son épouse.

         Dans l'inventaire après décès de son successeur M. de Saint-Genis en 1808, on note l'existence d'une salle de billard et d'une bibliothèque située au « deuxième étage du corps de logis neuf ». Enfin, pendant la bataille de Pantin du 30 mars 1814, on apprend que le propriétaire de la maison l’avait vidée de ses meubles à cause d'importants travaux en cours…  

 

Le seigneur de Pantin

 


        
Se préoccupant du sort des plus démunis pendant l'hiver rigoureux de 1784, il fait afficher « que tous les infirmes, malades, vieillards ou autres de ses vassaux que manqueraient de bois, eussent à s'adresser au curé qui leur administrerait de sa part des bons pour le boucher, le boulanger, le marchand de vins,… ».

         Mais son initiative la plus importante réside dans doute dans l'adoption d'un règlement de police en 70 articles. Il couvre tous les domaines touchant à la sécurité des personnes et des biens (respect des lieux de culte, hygiène et santé, justice, urbanisme, voirie, protection des consommateurs, etc.).

         Nous le verrons, à l'approche de la réunion des Etats généraux, être attentif aux revendications des cahiers de doléances.

         Pendant qu'il exerce avec conscience ses responsabilités seigneuriales, se joue dans sa vie familiale un drame qui entre dans sa phase aiguë pendant la semaine sainte de 1785 et déclenchera ce que l'on appellera « l'affaire Sanois ».

 

L'affaire Sanois

 

         Au cours de plus d'une vingtaine d'années de vie commune, le couple Sanois n'a cessé de se détériorer. Parmi les causes de cette désunion, outre une évidente incompatibilité de caractère, domine le problème financier.

Les dépenses inconsidérées de la comtesse, les procès de son mari, ont contribué à accumuler les créances et à creuser le déficit des comptes du ménage. En 1784, la querelle provoquée par un désaccord au sujet du mariage de leur fille avec Mathieu de Courcy conduit le comte de Sanois à mettre à exécution un projet longuement mûri. Il a décidé de tout quitter et de se réfugier en Suisse pour y soigner une santé défaillante auprès du docteur Tissot de Lausanne et de vivre de sa plume en publiant un ouvrage d’histoire.

         Au lieu de s'en expliquer avec sa femme, il lui laisse en partant une lettre insensée par laquelle il lui annonce qu'il va s'embarquer pour l'Amérique en emportant leur fortune, ce qui est totalement faux. En annexe de sa lettre, il donne procuration à sa femme pour qu'elle puisse disposer du reste de ses biens afin de désintéresser les créanciers.

         Parti le 1er avril 1785, il arrive à Lausanne le 28 du même mois. À la lecture de sa lettre, la comtesse, persuadée que son mari emporte un magot, obtient la séparation des biens et demande une lettre de cachet au lieutenant de police Lenoir pour « banqueroute frauduleuse » et détournement d'une somme de 400 000 livres. Lenoir lance alors ses sbires à la poursuite du fugitif. Le comte de Sanois est arrêté le 4 mai et conduit à l'asile de Charenton où il restera enfermé sans être jugé, ne cessant de clamer son innocence.

 

Enfin libéré au bout de neuf mois interminables, il intente un procès contre sa femme pour laver son honneur et récupérer ses biens. Son avocat, l'ambitieux et talentueux M. de Lacretelle, transforme un banal fait divers en un procès à sensation qui passionne l'opinion publique. On s'arrache son « Mémoire pour le comte de Sanois » où est dénoncé notamment l'emploi abusif des lettres de cachet, symbole du despotisme royal. Ses lecteurs prennent fait et cause pour l'infortuné vieillard victime d'une épouse dénaturée. En peu de temps, le comte de Sanois devient célèbre, célébrité dont il profitera par la suite pour diffuser ses écrits.

         Le procès se termine finalement par une transaction : sa femme fait amende honorable, reconnaît la fausseté de ses accusations et elle obtient l'entière propriété des biens avec toute latitude de les vendre pour régler les créanciers. De cette manière, le comte de Sanois a sauvé son honneur mais il en sort dépouillé, avec une petite rente comme unique ressource. 

         Malade et affecté par ses épreuves, le comte de Sanois décide en fin d'année 1787 de repartir en exil et de s'installer cette fois définitivement à Neuchâtel.

 

Vers la convocation des états généraux

 

         Pendant qu'il se débat dans ses soucis domestiques, la France traverse une période d'une importance politique décisive. Pour faire face à l'agitation croissante qui secoue un pays au bord de banqueroute, Loménie de Brienne reprenant le plan de Calonne, propose au roi des réformes parmi lesquelles figurent l'adoption d'un impôt payable par tous, la subvention territoriale et la création d'assemblées provinciales et locales pour établir l'assiette des impôts. Seule cette dernière réforme voit le jour. Se met donc en place à Pantin une assemblée locale dont le seigneur est le président.

         De Neuchâtel, le comte de Sanois écrit pour dire qu'il ne pourra y participer en raison de « circonstances présentes ». Cette formule maladroite a accrédité l'idée qu'il fuyait devant cette avancée démocratique. En réalité, il fera la preuve qu'il est favorable aux réformes et à l'abandon de tout privilège. À l'annonce de la convocation des « Etats généraux », il s'empresse de rentrer en France, espérant se rendre utile à ses concitoyens.

         À Pantin, il ne participe pas directement à la rédaction du cahier de doléances de la commune mais comme les demandes des Pantinois ne tiennent que 15 lignes (sur 154 pages) dans le cahier général du tiers-état de la prévôté et vicomté de Paris hors les murs, il fait publier le 15 avril 1789, la totalité du cahier de doléances de Pantin, assorti de remarques personnelles. Pour sa part, il participe à la rédaction du cahier de la noblesse du baillage de Meaux qui préconise notamment l'égalité devant l'impôt, la séparation du législatif et de l'exécutif, la liberté de la presse.

         Il écrit brochures sur brochures en faveur des réformes. Comme le note Lacretelle, « sorti des calamités domestiques, il s'était jeté dans les intérêts politiques et la Révolution se trouva là pour agiter sa tête et bouleverser sa vie ».

         Le 14 juillet 1789, la comtesse de Sanois, indifférente aux événements fait expulser les fermiers de la Seigneurie et estimer les cultures de ses jardins avant de mettre en vente la propriété. Celle-ci est achetée le 25 mai 1791 pour 200 000 livres par un magistrat Auguste Nicolas de Saint-Genis reconnu aussi pour ses compétences en matière d’agriculture et d’histoire naturelle. Favorable aux idées nouvelles, il est élu  en 1790 membre de la « Société populaire républicaine » de Pantin, puis membre du conseil d'arrondissement.

 

Le comte de Sanois et la Révolution

 

         Le comte de Sanois approuve d’abord les premières mesures prises par la Révolution, tout en réprouvant les excès commis. Mais il n'accepte pas la constitution civile du clergé et réprouve surtout l'abolition de la noblesse héréditaire.

         Après l'arrestation du roi à Varennes, reniant tout ce qu'il avait accepté, il ne reconnaît plus le principe d'égalité, reste attaché aux moeurs traditionnelles et à la religion. Sa déception devant l'évolution des évènements se ressent quand il évoque les événements de Pantin.

         Face à cette situation, le comte de Sanois résume sa position dans son Serment d'un citoyen actif de la monarchie française où il renouvelle sa fidélité au roi et à la religion.

         Après Varennes, il décide d’émigrer, mais il revient l’année suivante à Paris. Réfugié à Rouen, il y fait un bref séjour en prison avant d’être relâché.

         Se résignant à revenir dans la région parisienne, il est à nouveau emprisonné quelques mois pour un écrit séditieux…

 

Les dernières années

 

         Ressassant sans cesse ses griefs contre sa femme et sa fille, il en arrive à renier ses engagements antérieurs permettant la vente de ses biens pour désintéresser ses créanciers. Fort de son droit, la comtesse de Sanois a vendu la Seigneurie à M. de Saint-Genis. Avec mauvaise foi, le comte déclare cette vente illégale. C'est la dernière fois qu'il parlera de Pantin :

         « L'acquéreur qui en jouit, homme de robe fort instruit ayant la possession de l'être encore davantage, assure que mes moyens pour parvenir à le chasser de son acquisition illégale, sur un simple arrêt du Parlement, sans opposition, seraient insuffisants. Ses grandes lumières, ses vastes connaissances, le trompent à cet égard. »

         Ses dernières années se passent dans le dénuement et
 la solitude. Il se réfugie dans la religion tout en continuant
 à harceler sa femme et sa fille de ses imprécations.   

         C’est à Paris, rue Taranne, qu’il décède d'hydropisie
 le 12 février 1799 à l'âge de 76 ans.

 
       
Fantasque et imprévisible, vindicatif envers ses
 ennemis mais fidèle en amitié, tantôt victime, tantôt vainqueur de la calomnie, « ami de la concorde » mais capable aussi de violence, plaideur impénitent toujours sûr de son bon droit, le comte de Sanois possède une personnalité complexe et originale. Grisé par la notoriété que lui a apportée le procès contre son épouse, il a profité du vent des réformes pour exposer ses idées. Il a diffusé jusqu'à sa mort une cinquantaine de brochures politiques où figurent nombre de témoignages biographiques.

 

 

Source :
Hélène Claire Richard, André Caroff,
Le Comte de Sanois,  Editions Paradigme, 2006.


(22 euros, en vente à la librairie de Pantin, "la Malle aux Histoires")
 

Par Hélène Richard
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