Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
30 juillet 2010 5 30 /07 /juillet /2010 17:52

  square.ijp

Le square de Stalingrad se situe au centre du vieux village de Pantin, sur la partie nord de l'ancien fief de Maulny qui appartenait au duc d'Orléans. Sur cet emplacement existait au XVIII° siècle et pendant une partie du siècle suivant, une zone résidentielle comprenant quatre grandes propriétés s'étendant de la grande rue (rue de Paris puis avenue Jean-Lolive) jusqu'au chemin des cheminets (rue des grilles). Elles englobent aujourd'hui les numéros pairs de l'avenue, du 98 au 104.

 

Au cours de cette époque, de nombreux propriétaires se sont succédé, sans toujours y résider. Beaucoup habitaient en fait la capitale et louaient leurs maisons pendant tout ou partie de l'année. Tous étaient généralement des bourgeois aisés. On compte parmi eux des notables pantinois (dont quatre maires), des magistrats et des avocats, des banquiers et des financiers, des artistes et des industriels. Certains ont laissé un nom...

Parmi ceux-ci, la tradition pantinoise n'en a retenu que deux : Beaumarchais et La Guimard,

mais on verra dans les chapitres Beaumarchais et Guimard que ces localisations sont erronées.



N°104 (ex n°44)


Un acte notarié de 1782 la décrit ainsi: "Une maison à porte cochère sise au village de Pantin près Paris en la grande rue dudit lieu, composée d'un corps de logis sur ladite grande rue, et bâtiments en ailes de plusieurs étages, cour, basse-cour, jardin séparé de la grande cour par une grille et porte de fer, ledit jardin planté d'arbres fruitiers et de tilleuls, ayant issue par une grande grille sur le chemin qui conduit de Pantin au chemin du Pré Saint-Gervais, appartenances et dépendances de ladite maison et jardin qui contient environ 2 arpents."
Il s'agit donc d'une grande maison comportant au rez-de-chaussée 3 pièces à gauche de la porte cochère et deux pièces à droite. La partie gauche du corps central, à un étage plus une mansarde, comprend 6 pièces au premier, la partie de droite est à 2 étages plus des pièces mansardées formant un 3° étage. Le registre des impôts basé sur les ouvertures mentionne, outre 2 portes cochères, 72 portes et fenêtres (dont 8 au 3° étage).
Sur le cadastre du début du XIX° siècle, on ne voit qu'une aile à droite s'avançant vers la cour. Elle ne comporte qu'un étage carré et une mansarde. Lors de la démolition du bâtiment, on
signale l'existence d'une autre aile à gauche, s'avançant également sur la cour, formée par un hangar couvert d'un appentis.

Cette grande propriété a été acquise en 1752 par Marie-Thérèse Belin (ou Bellin ou Blin) domiciliée à Paris rue neuve des petits champs. Elle est vendue en 1773 à Benoite Dumas, en fait un prête-nom, car elle est aussitôt revendue à Frédéric Kornmann pour l'usufruit et à sa femme Louise Bouju pour la nue-propriété. Le nom de Kormann est passé à la postérité par le procès qui oppose son frère Guillaume Beaumarchais (voir chapitre Beaumarchais).
A sa mort, qui survient le 23 mai 1819, la propriété revient à sa nièce, la fille de Guillaume : Adélaïde Philippine Kornmann, mariée au conseiller référendaire à la cour des comptes Jean-François Paulin Crassous. Elle réside dans la propriété jusqu'à son décès en 1846. La maison passe ensuite à sa fille Pauline Crassous, épouse du magistrat Jacques Louis Chalret-Durieux. Devenu veuf, celui-ci vend la propriété en 1855 à la municipalité de Pantin qui cherche une maison assez grande pour y installer la mairie, la maison commune du 123 de la rue de Paris n'étant plus adaptée aux besoins. Cette mairie restera en fonction jusqu'à sa démolition en 1886, date à laquelle est inaugurée le nouvel Hôtel de Ville. Cette démolition permet de dégager l'espace d'un petit square devant la maison de justice de paix construite derrière la mairie en 1858. Deux ans après la démolition de la mairie, en 1888, deux pavillons viennent encadrer le square, l'un pour le poste de police, l'autre pour la remise des pompes à incendie.  

 

stal numeros rue de paris N° 106 (ex n° 46 et 48)

Cette propriété longe à l'est un chemin qui sera la rue du centre puis la rue Jules-Auffret. Elle s'étend comme les autres propriétés jusqu'au chemin des cheminets (rue des grilles). Elle est aussi vaste que le 104 avec plus de 80 ares de jardin. La maison comporte deux corps de bâtiment de 2 étages qui seront numérotés séparément 46 et 48. Elles disposent de 62 portes et fenêtres. L'un des premiers propriétaires connus est Antoine Angélique Lévêque, premier mari de la deuxième épouse de Beaumarchais. Comme le 106 sera vendu en 1761, elle n'entrera pas dans la succession Lévêque à la mort de celui-ci.
Le nouveau propriétaire est Joseph de Saint-Laurent, trésorier général des colonies françaises, domicilié à Paris rue du grand-chantier (rue des archives). On relève également son nom comme propriétaire d'une maison située à l'angle de la rue des vertus (rue Hoche), vendue à sa mort par sa veuve en 1785 à la femme de Frédéric Kornmann, qui possède donc deux maisons rue de Paris. Dans les élections municipales de 1800 est inscrit à cette adresse le marchand de vins Demezières qui donne un moment son nom à la future rue Jules-Auffret. On le retrouve au recensement de 1804 avec son fils et 22 locataires d'origine modeste. Un résident de marque lui succède en la personne de François Joseph Gorneau, maire de Pantin de 1812 à 1825. La propriété passe ensuite à la famille Devailly. A partir de 1850, son héritière aristocratise le nom en De Wailly. Le 106 conserve encore la même surface de jardin, mais 20 ans plus tard, la rue du centre n'est épargnée, ni de l'urbanisme, ni de l'industrialisation. Dans la partie sud du 104 et du 106, la municipalité construit en 1876 un groupe scolaire qui s'ouvre sur la rue des grilles pour les garçons, sur la rue du centre pour les filles. Le long de la rue du centre jusqu'à la rue de Paris s'installent commerçants et artisans. Lorsque la mairie est démolie en 1888 et que s'élèvent de part et d'autre du petit square le poste de police et la remise des pompes, la rue de Paris change d'aspect. Une carte postale ancienne montre au premier plan du carrefour de la rue du centre l'entrée d'une fabrique de vinaigre et de condiments installée au n° 106. Les deux anciennes propriétés des 104 et 106 cessent d'exister avant la fin du siècle. Subsistent encore pour quelques années les n° 102, 100 et 98.

N° 102 (ex n°42)

Cette propriété, toute en longueur, est la moins vaste des quatre. Elle ne possède que 32 ares 75 de jardins. Sa largeur n'excède pas 30 mètres. Une estimation réalisée en 1785 en donne la description détaillée.
On entre par une porte cochère sur la grande rue. On trouve une cour pavée de grès. A gauche de l'entrée est un petit édifice servant de cabinet d'aisance suivi par un corps de logis à 4 fenêtres et 2 pignons sur la cour. Du côté de la rue, on voit un pavillon à 2 étages. Le mur mitoyen avec le 104 comporte un espace permettant d'accéder à un réservoir d'eau commun aux deux propriétés. Au fond de la cour, après une grille en fer, s'étendent les jardins. A droite de l'entrée, s'élèvent 2 édifices se joignant à angle droit. Celui qui longe la rue possède une seule croisée de face. Il est élevé d'un seul étage carré. Le second corps de bâtiment perpendiculaire à la rue est également à un étage mansardé à 3 fenêtres sur la cour. Le jardin est divisé en 3 parties : un parterre formé de 4 carrés, un bassin circulaire en maçonnerie, suivi par un potager, enfin un jardin planté en bosquets. Les murs de droite et de gauche soutiennent des arbres fruitiers en espaliers. Tout porte à croire que la maison de droite est réservée au propriétaire tandis que celle de gauche est louée à des locataires. On trouve la trace d'une propriété depuis le XVI° siècle qui appartenait à un certain Vincent Lizur, valet de chambre du sieur de Lissy. Si l'on se limite au XVIII° siècle, on relève le nom de Jean Lartigue, ancien procureur au parlement de Toulouse. Il vend la propriété en 1761 à Jacques François Lhuillier, trésorier des troupes de la généralité de Paris, secrétaire du roi de la grande chancellerie. Il succède au protecteur de Beaumarchais, Paris-Duverney comme intendant de l'école militaire. Il vend l'usufruit d'une partie de sa propriété à Madeleine Salomé Franzine, veuve d'un certain Sontermeister, ancien officier au régiment des volontaires étrangers. Lhuillier était un chef de bureau de Guillaume Pierre Tavernier de Boullongne, auquel il doit une somme d'argent importante. La propriété échoit à ce dernier en 1776 en tant que premier créancier.
Ensuite elle est acquise dès 1781 par Gérard Maurice Turpin, un des avocats de Guillaume Kornmann dans le procès qui l'oppose à Beaumarchais. Voisin du frère de son client, il va même - belle revanche! - jusqu'à acheter la demeure de Beaumarchais à Pantin en 1788, quatre ans après le départ de ce dernier...
Le propriétaire suivant du 102 est également un avocat, Pierre Marie Simon. L'achat a eu lieu en 1786. Au recensement de 1804, on relève son nom avec celui du portier Pierre Lefort (infirme et indigent) et d'un locataire Guidy parisien. A la mort de Pierre Marie Simon, la succession passe à ses deux filles dont l'une est mariée à Simon Nicolas du Sommerard. Apparaît ici le fondateur du musée de Cluny qui a pu venir à Pantin se reposer de ses travaux de 1830 à 1839. C'est un archéologue réputé né en 1779 à Bar sur Aube. Après une carrière militaire, il est nommé conseiller référendaire à la cour des comptes en 1823. Parcourant la France pour y recueillir des vestiges historiques, il rassemble une collection prestigieuse qu'il dépose en 1832 au vieil hôtel de Cluny. En 1858, la propriétaire suivante Mme de Garancière vend l'ensemble à un négociant parisien qui le revend un commissionnaire en bestiaux Jean Guillaume Volker pour être transformé. Il y installe tout au long de ses murs de clôture des "bergeries", c'est-à-dire des étables pour y accueillir les moutons en transit vers les abattoirs de la Villette.

N° 98 et 100 (ex n° 38 et 40)
:

Nous sommes en présence d'une même propriété comprenant deux maisons parfois louées ou achetées séparément, sans mur de clôture entre les deux. C'est une grande propriété possédant près de 80 ares de jardin. La maison n° 38, la plus à l'ouest, est la plus vaste. Elle ne comporte pas moins, avec ses dépendances, de 2 portes cochères et 59 portes et fenêtres. Elle couvre une surface de 6 ares. La seconde au n° 40 ne possède que 15 portes et fenêtres. A l'évidence, la première sert au propriétaire, la seconde est louée ou vendue selon les époques. Cela parait avoir été le cas en 1766 où nous nous trouvons sur le site Louis François Duvaucel, grand maître des Eaux et Forêts de France, et Jean-Baptiste Leroy officier vendeur de marée à Paris. Les années suivantes, elles appartiennent au baron de Champlost, premier valet de chambre et gentilhomme ordinaire du roi, collègue de Jean-Benjamin de Laborde, l'amant de la Guimard. Cette dernière a comme rivale la danseuse Anne-Victoire Dervieux, de 9 ans sa cadette. Invitée à Pantin avec le corps de ballet, elle a été émerveillée par le faste de La Guimard et, éperdument jalouse, s'est jurée de la supplanter à la fois dans son art et dans son train de vie. Elle n'eut aucun mal à se faire entretenir par Soubise qui ne put lui refuser l'achat d'une maison à Pantin. Elle acquiert donc la propriété de Champlost en 1776, alors que la Guimard a quitté le village depuis 3 ans maintenant. Elle renonce pourtant vite à son caprice et cède la maison à la veuve de Richard Calame La Prairie, architecte à Nancy. Il faut dire que Mlle Dervieux jette son dévolu sur un terrain rue Chantereine à Paris pour y faire construire par Belanger un hôtel particulier surpassant en richesse celui de La Guimard à la Chaussée d'Antin. Avec la nouvelle propriétaire, nous ne quittons pas le domaine de la danse. Françoise Cailloux, épouse de Calame, se laisse séduire par l'entrepreneur de spectacles Oudinot de passage à Nancy. Il l'emmène à Paris et lui fait deux filles dont l'une Cécile épouse en 1784 le maître de ballet de l'opéra, Maximilien Gardel. Sa mère lui cède la propriété en 1784. Pour les élections municipales de l'an IX, nous trouvons deux membres de la famille Roullier : Charles, juge de paix, maire de Pantin de 1806 à 1812, et François, adjoint au maire. Au recensement de 1804 s'inscrivent le propriétaire François Charles Roullier, son jardinier Claude Bouilly, et un locataire Lecamus. Sur le premier cadastre au XIX° siècle, nous trouvons à nouveau le nom d'un maire Jean-Claude Narjot, percepteur, maire de 1836 à 1850, mort en fonction le 5 mars. Avec lui, pas besoin de mairie. Tout se passait chez lui. A son décès, sa maison aurait pu devenir local municipal comme le rappelle la monographie de 1901 : "N'eût été la mauvaise grâce des héritiers Narjot, ancien maire, la mairie eût été installée dans sa propriété, sise rue de Paris, n°98 et 100."
La propriété est achetée par l'horticulteur Pierre Chauvière qui occupera le n° 98 jusqu'à son décès en 1888 à 90 ans. En 1851, le distillateur Simon Claude Delizy qui réside 50 rue d'Allemagne à La Villette (avenue Jean-Jaurès) s'installe à Pantin avec son frère Narcisse au 93 de la rue de Paris. Chauvière le prend alors comme locataire. Delizy se marie en 1854 avec Louise Guilloteaux. Leur fille Léonie Marie épouse Louis Felix Doisteau en 1873 qui prendra en charge la distillerie "Delizy-Doisteau". En 1876, nous trouvons Chauvière au 98 et le ménage Doisteau au 100. En 1881, Pierre Chauvière, devenu veuf, continue à résider au 98 tandis qu'au 100, le ménage Doisteau s'est enrichi d'un petit Paul. Ensuite la propriété se scinde en deux : Delizy achète le 98 et fait construire un nouvel hôtel particulier au 96 (qui sera le casino du parc) tandis que le distillateur Emile Ferdinand Brindeler acquiert la maison du 100. Peu après, Delizy devient propriétaire de l'ensemble, démolit les anciennes maisons (le n° 100 disparaît) et édifie du côté ouest l'hôtel particulier qui abritera les panneaux décoratifs qui viendrait de la maison de La Guimard. Un parc est aménagé sur l'ancienne propriété avec une orangerie et son jardin d'hiver. Simon Clovis Delizy, maire de Pantin de 1870 à 1875 y finira ses jours en 1893. Devenue veuve, sa femme résidera jusqu'à sa mort en 1913 dans son hôtel du 98. Tous deux reposent au cimetière de la Villette rue d'Hautpoul. Vers l'achèvement du square : A la mort de Mme Delizy, la municipalité acquiert les propriétés des n° 98, 100 et 102 qui forment avec le 104 l'essentiel du square, dont la superficie a été ensuite amputé par deux élargissements de la Nationale n°3. Un décret du 17 juillet 1924 décide de porter à 24 mètres la largeur de la rue par emprise de son côté sud. Les travaux terminés en 1936 s'accompagnent d'un réaménagement du square appelé à comprendre dorénavant, outre la salle des fêtes, un abri couvert pris sur la partie nord du 106, un jardin d'enfants, un jardin d'hiver, une pièce d'eau et la bibliothèque muni pale installée dans la pavillon Delizy. Un projet d'extension jusqu'à la rue de la cristallerie (rue d'Estienne d'Orves) n 'a pas abouti. Le square est clôturé le long de l'avenue par de belles grilles en fer forgé fabriquées par les établissements Doreau de Pantin. La situation semblait donc stabilisée. C'était sans compter avec le changement d'orientation du service des Ponts et Chaussées. Un décision de 1964 prévoit un nouvel élargissement amputent le même côté de la rue malgré les engagements pris. En portant la largeur de la chaussée à 31 mètres, cette décision conduit à la disparition des grilles monumentales et la démolition en 1970 de la belle résidence des Delizy.
Il ne reste donc comme vestige du passé que la serre de l'ancien parc Delizy et le bâtiment considérablement transformé de l'ancienne justice de paix, aujourd'hui Ciné 104.

 

     

Repost 0
Published by Histoire de Pantin
commenter cet article
17 juin 2009 3 17 /06 /juin /2009 16:44

Le Chevalier de FONVIELLE

propriétaire de la Folie de Pantin

 

 

         Le chevalier de Fonvielle a occupé la Folie de Pantin de 1811 à 1816. Il y résidait lors de la campagne de France qui s'est achevée par la bataille de Pantin du 30 mars 1814 avant l'entrée dans Paris des troupes coalisées contre Napoléon. Il a décrit les évènements auxquels il a assisté dans ses « Mémoires historiques » publiées en 1824.

         Même s'il n'a qu'une vue partielle des évènements, même si son souci d'apparaître comme un bon royaliste le rend parfois partial, son témoignage demeure un document précieux pour l'histoire de Pantin et celle de la Folie.

         Mais qui était Fonvielle ? Et à la suite de quelles circonstances est-il devenu le propriétaire de la Folie?

 

Le passé d'un aventurier

 

         Celui qui signe « Secrétaire perpétuel de l'académie des ignorants » dont il est le seul membre, est un personnage extravagant et fantasque, à la fois publiciste, homme d'affaires et fonctionnaire. Selon un de ses commentateurs, « il ne réussit qu'à faire figure d'aventurier dans la politique, les affaires et dans les lettres ».

         Issu d'une famille bourgeoise, Bernard François Anne Fonvielle (qui se prétendra plus tard chevalier) naît le 19 août 1760 à Toulouse. Il commence ses études au collège royal de cette ville mais, élève dissipé et batailleur, il y renonce après la désunion de ses parents. Après plusieurs emplois, il trouve une certaine stabilité pendant neuf ans au service de la Régie des Aides, où il s'occupe de problèmes fiscaux dans plusieurs villes de Provence. En 1789, il monte à Montpellier un commerce de papeterie qui périclite. Pendant la Révolution, il milite aux côtés des Girondins. Fédéraliste agissant contre la tyrannie jacobine, il prêche la révolte dans plusieurs départements. Poursuivi, il entreprend un long périple à l'étranger. Converti au royalisme, il s'établit à Marseille où il s'enrichit par des spéculations plus ou moins légales et peut fournir un prêt de 142.000 livres à un émissaire du comte de Provence (le futur Louis XVIII), pour soutenir la cause royaliste.

         Au cours d'un voyage en Italie, il réussit à se présenter au comte de Provence comme ardent partisan du retour de la royauté. À Marseille, il se marie en janvier 1796 à Virginie Templier dont il aura cinq enfants, un garçon et quatre filles. À partir de mai 1798, il se fixe à Paris où il se lance dans le commerce des tabacs et tente de créer une compagnie coloniale. Après avoir échoué dans ces tentatives, il trouve un emploi à l'imprimerie nationale puis obtient en 1809 un poste de sous-chef au ministère de la guerre (section habillement) qu'il exerce tout en dirigeant une petite entreprise de roulage. Comment dans ces conditions précaires, peut-il acquérir en 1811 un domaine à Pantin ?

 

 

 

L'acquisition de la Folie de Pantin

 

         Louis Pierlot, qui a fait construire la Folie de Pantin par l'architecte Perrard de Montreuil une quinzaine d'années plus tôt, est un personnage important de l'Empire. Banquier d'origine, receveur général de l'Aube, l'un des régents de la banque de France de 1806 à 1812, il fonde également en 1807 l'entreprise des « lits militaires ». En 1811, il exerce les fonctions d'intendant général de la maison de l'impératrice Joséphine et de celle de la reine Hortense. On comprend qu'il ne trouve pas le loisir de venir se reposer dans son domaine de Pantin. Aussi le loue-t-il à partir de 1802 à madame de Montesson qui vient d'acquérir et de faire rénover par Brongniard le petit château du Moulin de Romainville (situé à peu de distance au-dessus de la Folie). Madame de Montesson est l'amie intime du comte Cyrus de Valence qui a épousé en 1784 sa petite-nièce Pulcherie de Genlis. Radié de la liste des émigrés à son retour en France en 1800, Valence réside dans l'hôtel de Mme de Montesson, rue de la Chaussée-d'Antin. Lorsque Mme de Montesson décède dans cet hôtel le 5 février 1806, Valence hérite de ses biens, notamment du château du Moulin de Romainville. Il connaît donc bien la Folie.

         En 1811, Louis Pierlot se trouve confronté à de graves difficultés financières. Il doit quitter ses fonctions et se séparer d'une partie de ses biens. Il cède la Folie à Valence en échange d'une maison sise au n°18 de la rue Blanche. Le nouveau propriétaire de la Folie suit la fortune de Napoléon sur les champs de bataille d'Allemagne et de Russie. Il participe à la bataille de la Moscova. En mauvaise santé, il est en congé jusqu'en mars 1813 puis est nommé par Napoléon au début de 1814 commissaire extraordinaire à Besançon. En mars 1814, il est de retour à Paris où il participe à l'organisation de la défense de la capitale.

         Pris par ses obligations militaires, il avait cédé la Folie par acte sous-seing privé (c'est à dire sans l’intervention d'un notaire) au chevalier de Fonvielle, certainement en lui accordant un important crédit puisque celui-ci lui devra encore 35.000 livres en 1816. Comment Valence a-t-il connu Fonvielle ?

         En Provence, les familles Fonvielle et Valence sont très liées. Le chevalier en donne pour preuve son intronisation en 1764 dans la confrérie des pénitents blancs où le comte de Valence (le père de Cyrus) a été son parrain. La mère de Fonvielle, qui réside à Agen, correspond avec le Commandeur de Valence, oncle de Cyrus. Le château de Ferrière à Serignac qui appartient à la famille Valence n'est pas loin. Il semble que le comte de Valence et son frère le Commandeur aient suivi de près les projets professionnels et sentimentaux du jeune Fonvielle et lui aient proposé de l'aider dans sa carrière. Aussi, lorsque celui-ci vient à Paris en décembre 1789, c'est au vicomte de Valence (devenu comte à la mort de son père) qu'il rend visite en premier. Valence l'ayant chargé d'un rapport urgent dont Fonvielle se tire avec honneur, il lui propose de l'accompagner à l'armée comme aide de camp avec la perspective de devenir capitaine de cavalerie et, à terme, officier général. Mme de Montesson renchérit : « Avec vos talents, vous devez viser les premières places ». Mais Fonvielle préfère retourner en Provence. Lorsqu'il revient à Paris en mai 1798, il ne retrouve pas aussitôt Valence, installé à son retour d'émigration dans la Marne, en son domaine de Sillery. C'est sans doute après son admission au Sénat en février 1805 et avant son départ en Espagne en 1808, qu'il peut reprendre contact avec lui.

         Valence revient prématurément d'Espagne après une grave chute de cheval. Il est probable que c'est au cours de sa convalescence passée à Paris en 1810 et 1811 que la vente de la Folie a dû être conclue.

 

Le calme avant la tempête

 

         Installé à Pantin avec sa femme et ses enfants, Fonvielle y coule des jours heureux. Il goûte le calme de sa retraite champêtre dont le cadre l'enchante :

         « Quel coup d'oeil ravissant pour moi, lorsque, la porte principale qui s'ouvrait sur le parc, je voyais au fond d'une prairie délicieuse mes filles, assises autour de leur mère, à l'ombre des arbres touffus qui en dessinaient les contours, se lever précipitamment, laisser là leur ouvrage, et accourir à moi, se disputant à qui la première se retrouverait dans mes bras et recevrait le baiser du retour. »

         Il reçoit beaucoup mais essentiellement d'anciens amis ou des collègues parisiens car en dehors de son voisin, le sieur Rollin propriétaire de la Seigneurie, et de Segand de Moncourt, le curé de Pantin, il ne fréquente aucun habitant du village car il est considéré comme un aristocrate. Parmi ses amis se trouve notamment Grimod de la Reynière, célèbre gastronome. Il fait partie de son « jury dégustateur ». Le jour de son anniversaire, le 19 août 1812, Fonvielle s'étonne de ne constater aucun préparatif pour fêter l'évènement. Il se rend place de la Concorde où se trouve l'hôtel particulier de la Reynière qui est aussi le siège de la réunion des gastronomes. Il trouve l'hôte dans tous ses états. Son chef cuisinier est indisponible. Le repas prévu est décommandé. Plutôt que de laisser perdre les plats préparés, la Reynière propose de les transporter à Pantin pour les déguster dans le domaine de Fonvielle. Il s'agit naturellement d'une comédie préparée. De nombreux invités les attendent. Fonvielle raconte l'accueil qu'on lui a réservé :

          « Mes amis s'emparent de moi, et me plaçant au milieu d'eux, en queue de la bande joyeuse, me font suivre avec eux le cortège, qui, après avoir fait le tour de l'enclos, gagne les allées intérieures, descend dans le vallon délicieux pratiqué au milieu du parc, et arrive à la grande grotte qui le termine. Une place y est réservée pour moi et mes quatre acolytes ; mon portrait est au fond, entouré de guirlandes et de fleurs ; toute la grotte est ornée de feuillages et éclairée de 200 lampions en verres de couleurs ; des corbeilles de fleurs effeuillées sont présentées aux assistants, qui les jettent en l'air pour en joncher mes pas ; on chante en chœur le cantique de Saint-Bernard ; chacun, au dernier couplet, me donne le baiser d'amitié ; et le cortège, parti dans l'ordre primitif, remonte dans la plaine, traverse la longue pelouse, et arrive à la salle à manger, que je trouve disposée en fer à cheval, ornée de fleurs et de feuillages, et la table garnie à profusion du plus riche « ambigu » (festin), dont chacun des célébrants a fourni la matière, ma femme n'ayant que prêter sa cuisine et tout l'attirail du festin, qu'anima la plus franche gaîté. »

         Cette fête n'est qu'un exemple des nombreuses réceptions dont la Folie est le cadre. Ces festivité n'empêchent pas Fonvielle de penser à ses intérêts en administrant son domaine et en exploitant les carrières qui s'y trouvent. Après le décès de son premier propriétaire l'abbé Colin de Combles, il récupère les parcelles en sa possession. L'année 1813 s'avère fructueuse :

         « Jusque vers le mois de juillet, tous les matins dès quatre heures, c'était à ma porte, devant laquelle s'arrêtaient mes charrettes ayant à prendre l'argent de l'octroi, un débat continuel pour fixer les rangs des garçons maçons qui les attendaient pour les conduire à leur atelier ; non compris cinq ou six muids, que j'en vendais dans le village, j'en versais de 28 à 30 par jour à Paris, ce qui, comme on peut encore le voir par mes registres imprimés, que je puis offrir pour modèle d'ordre d'exploitation, me donnait un bénéfice de 2800 à 3000 francs par mois.

         « Mais juillet arrivé, à la vue des orages que Buonaparte avait été susciter dans le nord de l'Europe, je ne sais quel instinct ayant fait pressentir généralement la réaction dont la France était menacée, tout à coup les travaux publics et privés furent interrompus. »

         Ces orages s'annoncent notamment par le passage des troupes de conscrits que l'on dirige vers le Rhin. Il est demandé à Fonvielle de les héberger. Il en profite pour faire l'état de ses opinions royalistes pour le cas où le sort serait contraire à Napoléon. Après avoir abreuvé les conscrits, il leur fait crier « vive le Roi » :

         « Allons, mes amis, encore un verre de vin à la santé du Roi... - Va pour celui-là comme pour les autres ! Je fais apporter des bouteilles ; mes jeunes gens s'en emparent ; quelques verres passent de main en main, et elles sont vidées aux cris de « vive le Roi » ! ... Le lendemain (on se le rappelle encore à Pantin) ce fut la nouvelle du pays ; tout le monde sut que mes hôtes avaient crié « vive le Roi » dans ma cour ; les évènements allaient si vite, et ils avaient une couleur si équivoque, qu'il n'en résulta rien. »

         « (...) Le lendemain, il y eu dans ma cour d'honneur un rassemblement d'environ 150 conscrits qui y reçurent leurs uniformes et leur équipement ; ils y changèrent de linge, de culottes, d'habits, en plein air, et y reçurent leurs armes, leur départ devant avoir lieu le jour suivant ; on entendit encore parmi eux des cris de « vive le Roi » ! Leurs officiers n'en témoignèrent ni colère ni étonnement. »

         Prenant des assurances sur l'avenir, il va encore plus loin lorsque passent à Pantin des prisonniers de guerre qui s'arrêtent pour bivouaquer sur les terres de la Seigneurie, en face de la Folie. Au moment de leur départ, deux prisonniers blessés qui n'avaient pu suivre le convoi, ont été abandonnés sur place. Ce sont deux soldats prussiens. L'un d'eux expire. Fonvielle recueille le second et le soigne aidé par un compère en aventures qui n'est autre que Pierre Louis Thiers, le père d'Adolphe (le futur homme d'état. Acte humanitaire ou manifestation de sympathie à l'égard des armées coalisées contre Napoléon? Les Pantinois ne s'y trompent pas :

         « Oui, oui, disait-on dans tout le village, deux heures après que le Prussien fût abrité dans ma maison ; ils ont ramassé cet étranger ! Si c'eût été un soldat français, ils l'auraient laissé crever à leur porte. »

         À l'approche des troupes étrangères qui se dirigent vers Paris, les Pantinois désertent leurs maisons ou déménagent leurs meubles et en évacuent leurs bétails pour se réfugier à l'intérieur des murs de la capitale. Contrairement à eux, Fonvielle décide de demeurer dans son domaine car il a un plan :

         « Admettant que l'armée ennemie arrivât à Paris, sans coup férir et sans la moindre résistance, une partie au moins ferait halte à Pantin, et, dans ce cas, si je conservais ma maison dans sa consistance actuelle, tandis que celles du village seraient abandonnées et réduites aux quatre murs, elle serait jugée digne de recevoir le commandant en chef de la station, fût-ce un des souverains alliés ; et qu'en allant au devant de lui pour la lui offrir avec toutes les commodités qui s'y trouvaient, il y avait mille à parier contre un que mon offre serait acceptée, et que ma propriété serait protégée et respectée religieusement. »

         Si les combats atteignaient Pantin, il n'hésiterait pas à aller au devant des troupes :

         « Je m'avancerai avec un mouchoir blanc au bout de mon bâton ; je demanderai à parler au chef ; je lui dirai qui je suis, de quel œil je vois sa venue, l'espoir qu'elle m'inspire ; je lui offrirai ma maison, et s'il la refuse, ne voulant pas s'arrêter à Pantin, je lui demanderai une sauvegarde. Je l'obtiendrai, à coup sûr ; j'aurai des sentinelles à toutes mes portes,et personne n'entrera chez moi. »

         Même si le plan n'aboutit pas, il aura eu le mérite d'être envisagé aux yeux du souverain, puisque ces « mémoires » sont essentiellement destinées pour Fonvielle à se justifier auprès de lui pendant la Restauration.

 

Avant la bataille

 

         Dès la nuit du 28 au 29 mars, son voisin de la Seigneurie, M. Rollin, vient le prévenir de l'arrivée des troupes alliées à Claye-Souilly et de leur avancée imminente à proximité de Pantin. Cette nouvelle alarmante ne modifie pas les plans de Fonvielle mais provoque le départ vers Paris de sa femme et de ses enfants, de Thiers, de la femme et des filles de son jardinier. Huit charrettes emportent leurs biens les plus précieux. Fonvielle reste seul avec son jardinier et le Prussien blessé.

         Dans la journée, il descend vers le centre du village déserté. Il ne trouve que le curé enfermé dans son presbytère. En sa compagnie, il monte sur les hauteurs de Romainville également abandonné, va reconnaître la maison du comte de Valence puis revient à la Folie.

         Après le départ du curé quinze ou vingt cavaliers français se présentent chez lui pour réclamer de la paille pour leurs chevaux ; trente ou quarante autres leur succèdent, achevant de le dévaliser. Dans la nuit, il est réveillé par le bruit de troupes gravissant le chemin qui mène à Romainville. Sortant pour les observer, il voit que ce sont des soldats français, au nombre de plusieurs milliers, tant d'infanterie, de cavalerie, que d'artillerie pendant une heure et demie. Fonvielle qui observe leur manœuvre s'étonne de la direction qu'ils prennent :

         « Quel fut mon étonnement ! Je m'attendais à voir la tête de ce corps d'armée déjà arrivée à la pointe que j'avais désignée à M. Rollin comme la principale position défensive à occuper d'abord ; au lieu de cela, parvenu au haut de la route escarpée qui aboutit à l'entrée du bois, elle avait tourné à droite et filé du côté de Paris.

         « Je ne sus que comprendre à ce mouvement.

         « J'y vis ou une ineptie de celui ou de ceux qui l'avaient ordonné, ou une collusion manifeste avec l'armée d'invasion pour simuler une résistance et faciliter son entrée triomphante dans la capitale. »

         L'occupation du plateau de Romainville par les Français avant l'arrivée des troupes russes revêtait une importance stratégique capitale. Que s'était-il passé ? On apprendra plus tard qu'un officier envoyé à minuit en reconnaissance par Marmont avait trouvé les positions inoccupées. Pourquoi dès lors les Français ont-ils tardé à prendre position sur le plateau? Une heure plus tard, les troupes russes défilent à leur tour devant la Folie mais, contrairement aux Français, poursuivent leur marche jusque sur les hauteurs.

         À quatre heures du matin des cavaliers cosaques armés de lances réveillent Fonvielle en réclamant de la nourriture. Il leur donne des pommes. Au petit matin, après cette nuit agitée, il sort observer ce qui se passe :

         « Dès qu'il fut grand jour, je fus sur pied pour observer ce qui se passerait autour de moi. Je montai sur mes toits, d'où je découvris la montagne et la plaine. La route, jusqu'à Bondy, formait un coup d'oeil magnifiquement horrible, étant remplie de troupes en marche. Au loin, se dirigeant vers Montmartre, une ligne semblable à celle qui filait sur le chemin de Bondy à Pantin, paraissait immobile mais sa tête, dont les arbres, qu'elle atteignait et dépassait, me dénonçaient le mouvement continu, me donnait l'idée de la progression de la lave, descendant lentement des hauteurs d'un volcan pour envahir la plaine, qui bientôt en sera couverte. Je ne m'arrête pas aux réflexions philosophiques que m'inspira ce spectacle imposant. »

 

La journée du 30 mars 1814

 

         Par l'un de ses terrassiers parti aux nouvelles, il apprend la mort de son ami le curé de Pantin :

          « Il avait vu ce pauvre curé, cantonné chez lui, descendre avec une corde par sa fenêtre ce que lui demandaient les rôdeurs ; quand il n'eût plus de vivres ni argent à leur donner, sa porte fut enfoncée ; des coups de fusils furent tirés ; lorsque Lefort entra chez lui, il le trouva étendu mort et noyé dans son sang au milieu de sa chambre. »  

 

 

 tombe curé - Copie (2) 

Tombe du curé (cimetière communal de Pantin). On lit difficilement sur la plaque : "De Segand de Moncourt curé de Pantin fusillé (sic) en 1814 victime de son zèle".

 

 

         Allant vers ses carrières, Fonvielle trouve assis une douzaine d'officiers russes  appartenant à un corps de réserve de 1100 hommes bivouaquant dans un champ de luzernes de son domaine. Ces officiers l'accueillent avec cordialité. Ils lui montrent l'empereur Alexandre à cheval, l'épée à la main, entouré de son état-major, sur le plateau. C'est alors « qu'un corps nombreux de Français parut à droite, avançant en bon ordre pour attaquer les Russes qui se replièrent jusqu'où finit le parc de M. de Valence où ils formèrent en bataillons de tirailleurs ». Des coups de feu partent. Des morts et des blessés tombent sur place. C'est le début de la bataille. Tout à tour, Français et Russes prennent l'avantage, tandis que les boulets et les balles sifflent au-dessus de la tête de Fonvielle en position d'observateur. Comme il l'écrit, il était comme « ces spectateurs d'un mélodrame qui, tranquillement assis dans le parterre, voient tous les mouvements des combats qui se livrent sur le théâtre ».

         Mais les combats qui se livrent aux abord de la Folie ne sont pas les seuls qui se déroulent à Pantin :

         « On se battait sur les autres chemins qui aboutissent à Paris, puisque le bruit du canon et de la fusillade plus ou moins éloignée ne discontinuait pas ; mais, sur la partie où j'étais, il y avait de longs intervalles de repos. Cependant l'empereur Alexandre envoyait et recevait à tout instant des aides de camp qui descendaient en droite ligne dans ma carrière sans chercher des sentiers, ce qui me paraissait inconcevable, connaissant l'inégalité du terrain que j'avais de la peine à parcourir à pied. Ces aides de camp passaient devant nous et parlaient en passant à mes officiers dans leur langue, ce qui me laissait ignorer de quoi il s'agissait.

         « Plusieurs attaques eurent lieu réciproquement contre les artilleries respectives ; deux fois je vis celle des Russes près d'être enlevée, mais des corps frais, débouchés du revers du bois firent deux fois reculer les Français jusqu'à leurs canons.

         « Un de leurs boulets vint s'enterrer au milieu d'un groupe de onze cents hommes qui bivouaquaient sur ma luzerne ; ce groupe, et quelques autres un peu trop écartés de l'abri que mes murs prêtaient à ce corps, reçurent de mes officiers l'ordre de se rapprocher de ces murs. Dans le cours de cette journée, quatre à cinq boulets vinrent frapper à peu de distance de l'Empereur russe ; j'en vis qui le couvrit d'un nuage de poussière : cependant ce monarque, depuis neuf heures du matin, où je le vis à son poste pour la première fois, jusqu'à cinq heures du soir, où finit le combat, ne quitta point sa position. »

         Pendant les combats, les soldats russes en réserve sur le domaine mettent à sac les provisions destinées aux ouvriers carriers dans leur cantine. La maison elle-même est livrée au pillage de la cave au grenier. Fonvielle constate les dégâts :

         « J'entrai dans la salle de billard ; les housses des bancs en étaient enlevées, et le superbe tapis que j'avais fait placer récemment, coupé tout autour avec un instrument tranchant, avait disparu. Dans le salon, je ne trouvai plus que les chaises ou les tables ; toutes les décorations, toutes les porcelaines, étaient ou brisées ou enlevées. Dans ma chambre à coucher, que nous appelions par tradition chambre de madame de Montesson, la superbe glace de la cheminée, estimée 1800 francs, était cassée d'un coup de crosse. Le secrétaire de ma femme, qu'on n'avait pu ouvrir, était brisé à faire pitié. »

         « Quand j'arrivai dans la salle à manger, je vis une vingtaine de Russes attroupés autour de la grande table où ils avaient apporté de grands bocaux de fruits à l'eau-de-vie dont ils remplissaient leurs bidons, piétinant les fruits qu'ils dédaignaient  pour ne recueillir que le liquide. »

         C'est alors, au milieu de ce tumulte, qu'un miracle se produit :

         « Un cosaque arriva dans la salle à manger, attiré par l'espoir d'y remplir son bidon comme les autres ; voyant qu'il n'y avait plus de ressource pour lui, il vint à moi, me prend au collet, et me baragouine ce cri : « Odvi ! » Je lui dis que je n'en ai pas. « Odvi ou caput ! me réplique-t-il. Capout tant que tu voudras, lui dis-je, je n'en ai plus ; ils ont tout pris ». Le brutal saisit son pistolet, arme sa batterie, et fait un mouvement pour me brûler la cervelle... Au moment où il avance son bras pour m'ajuster, un biscayen, parti de la montagne, casse un carreau des fenêtres donnant sur le jardin, et étend mon homme à mes pieds, roide mort. »

        

         Ce sauvetage conforte Fonvielle dans sa conviction qu'un pouvoir surnaturel le protège : « La providence semble avoir pris plaisir à conserver ma vie par des moyens presque incroyables. »

         Dans son récit, tout se passe comme s'il était invulnérable. Seul civil à regarder les troupes défiler devant chez lui, personne ne l'interroge sur sa présence. Des rôdeurs envahissent-il la folie ? Ils pillent mais n'attentent pas à sa vie, alors qu'ils n'ont pas hésité à tuer le curé de Moncourt. Au plus fort de la bataille, il observe les combats alors que les balles sifflent autour de lui. Trouve-t-il des Russes dans son champ ? Il converse avec eux en toute sécurité. Alors que les combats se poursuivent, il n'hésite pas à monter vers Romainville pour voir de près le tsar de Russie. C'est l'apothéose de son récit. Il ne reste plus que deux personnages : lui et l'empereur Alexandre :

         « Resté seul, je gravis la montagne au-dessus de mes tours, et m'avançai directement vers l'empereur de Russie, pour essayer de voir de près ce monarque. Je remarquai qu'il se fit un mouvement autour de lui, sans doute pour lui demander ses ordres à mon égard ; je présume qu'ils furent de me laisser approcher, puisque je pus arriver à quinze pas de lui. M'étant avancé chapeau bas, dès que j'eus atteint le plateau sur lequel Sa Majesté était postée, je m'arrêtai de mon pur mouvement à cette distance, satisfait de contempler ce prince dans toute sa gloire. »

         « Je me trompe peut-être ; mais il me paraît impossible que l'empereur Alexandre, si ces pages passaient sous les yeux de Sa Majesté ne se rappelât pas la circonstance qui me concerne. On voit que je vais chercher assez haut les témoins de la fidélité de mes récits. »

         Il en profite pour faire à nouveau profession de son royalisme :

         « Tout entier à l'idée que la France pourrait être redevable à ce prince et à ses alliés d'un changement heureux dans son existence politique, le sentiment indéfinissable dont j'étais pénétré ne fut pas troublé un seul instant par le souvenir des fatigues de cette journée et de la précédente, des dangers que j'avais courus, et des pertes que j'avais essuyées. »

         Après cette scène mémorable, il cesse d'être le témoin des évènements que se poursuivent ailleurs jusqu'à la suspension des combats. Restent les pillards qui achèvent de dévaliser la Folie. Dans la soirée, il apprend qu'un cessez-le-feu a été proclamé. Il espère donc pouvoir rentrer dès le lendemain à Paris « n'ayant plus rien à défendre à Pantin ».

         Le soir, accompagné du Prussien, il partage le repas avec les cosaques qui ont fait cuire les lapins de sa garenne. N'ayant plus de lit, il se couche sur son billard. Avant la nuit tombée, deux aides de camp du roi de Prusse viennent reconnaître les lieux pour se rendre compte si leur souverain pouvait y passer la nuit. Finalement, ils préfèrent la maison de madame Navarre près de l'église. Ainsi Fonvielle n'accueillera chez lui aucun souverain, le tsar de Russie demeurant au château de Bondy. Ce sont les officiers anglais qui viennent y résider pour la nuit. Leur général se couche dans une des chambres du premier étage. Un autre officier supérieur « fit dresser son lit de fer dans mon salon où étaient encore quelques fauteuils, un piano, une harpe et toutes les glaces qui étaient magnifiques ». Les pillards n'ont donc pas tout cassé ?

 

cimetière - Copie

Plaque en mémoire d'un soldat allemand du Hanovre (Ernst von Marenholtz) mort à cette bataille, située à l'entrée du cimetière.

 

 

 

Après la bataille

 

         Le lendemain, après le départ des anglais, Fonvielle reçoit la visite du médecin du roi de Prusse, venu chercher le soldat blessé, puis d'une ordonnance qui le conduit auprès du premier écuyer du souverain. Chaleureusement félicité pour son acte d'humanité, il reçoit un laissez-passer lui permettant de franchir tous les barrages. Il rejoint sa famille à Paris d'où il voit l'entrée triomphale (selon lui) de l'armée de la coalition. Il essaye de voir clair dans ses affaires passablement embrouillées à cause de nombreuses créances notamment auprès de Valence et de Minet de Montreuil. Sans perdre courage, il prépare la reprise de l'exploitation de ses carrières de Pantin. Il veille également à la réparation des dégâts causés à sa maison qui a été à nouveau pillée pendant son absence. La description de ses réparations nous permet de mieux connaître l'aménagement intérieur de la Folie :

         « Pendant cette morte saison, j'avais complété mon mobilier, remplacé le piano et la harpe de mes filles, que je n'avais plus retrouvés lorsque je rentrai à Pantin, repris un cabriolet et fait marché avec un miroitier voisin de mon ami Cailhé de Geyne, pour remplacer la glace de ma chambre à coucher, et pour dix-neuf autres glaces qui devaient compléter le système de décoration du salon, ayant supprimé deux arceaux ouverts sur une pièce contiguë, où Mme de Montesson plaçait ses musiciens, et dont j'avais fait mon cabinet d'administration. Tous mes bâtiments étaient réparés ; le poêle volant de ma salle à manger, qu'on avait enlevé, après ma rentrée à Paris le 1er avril, était remplacé par un poêle de faïence et à dessus de marbre du plus beau style ; une salle de bains, qui manquait dans cette charmante habitation, avait été construite ; des travaux étaient commencés pour amener dans mon parc, au milieu de la pelouse, les eaux de la montagne qui gênaient mon exploitation ; ma basse-cour, ma garenne, mon pigeonnier avaient été portés au plus haut point d'accroissement possible ; enfin, non seulement il n'existait plus chez moi de traces des ravages du 30 mars, mais encore tout s'y était agrandi et embelli ; il ne manquait plus que de voir arriver l'ouverture de la campagne de 1815, pour animer par son mouvement ce tableau d'un état de prospérité qui ne pouvait plus que s'accroître. »

         Il ne peut malheureusement remplacer tous ses manuscrits détruits dans la tourmente, notamment ses « souvenirs » en seize volumes. La providence est toutefois à nouveau intervenue. Il en a trouvé sept, deux lui ont été rapportés par un paysan et quatre parvenus de Suisse, emmenés dans les bagages d'un officier étranger.

         Va-t-il prendre un nouveau départ à Pantin ?

         « Tout-à-coup on apprend que Buonaparte, sorti comme un ouragan de son île d'Elbe, dans le gigantesque dessein de reconquérir son empire avec huit cents soldats qui lui restaient de toute son ancienne puissance, a débarqué inopinément sur les côtes de Provence.

         « Cette juste punition du système qui, depuis un an, avait laissé en place tous les adhérents de cet usurpateur, à l'exclusion des royalistes qu'on s'était (et j'en ai la preuve) appliqué à expulser de toutes les administrations, répandit l'alarme dans toute la France, et particulièrement à Paris, où tous les travaux furent subitement suspendus, ceux surtout de maçonnerie.

         « Mes ateliers se virent condamnés à l'immobilité, et mes chevaux, presque tous inactifs, mes ventes journalières se trouvant réduites à ce qu'aurait pu transporter un ou deux attelages, dévorèrent en pure perte les approvisionnements que j'avais faits pour eux. »

         Cette fois, il n'a plus le courage de persévérer :

         « Là, mes idées changèrent de direction : Pantin cessa d'avoir pour moi le moindre attrait ; rien ne me ramenait à recommencer une exploitation pour laquelle la Restauration avait anéanti toutes mes ressources. Ma famille avait presque horreur du seul nom de ce délicieux asile où elle avait vécu si heureuse, et qui ne lui rappelait plus que des souvenirs effrayants. »

         Dans les demandes de réparations des dommages de guerre, Mme Fonvielle tente en vain de se faire rembourser des meubles. Les dégâts causés aux bâtiments ne devaient pas être considérables puisqu'il n'a été réclamé que cent francs à ce titre.

         La vente sous seing privé est régularisée devant notaire par contrat en date du 20 avril 1816 entre le comte de Valence et « Rose Virginie Templier, épouse séparée de biens de Bernard François Anne Fonvielle, ancien liquidateur des dépenses d'habillement au ministère de la guerre ».

         La propriété est ensuite vendue à son créancier Antoine Minet-Montreuil qui la cède à sa femme au moment de son divorce le 5 juillet 1818. Elle est ensuite acquise par Pierre Dumontier le 20 octobre 1821, exploitant de carrières.

 

La Restauration

 

         La royauté étant rétablie, Fonvielle sera-t-il récompensé de ses efforts pour faire oublier son passé révolutionnaire ? Déjà, sous la première Restauration, il avait été révoqué de son poste du ministère de la guerre et emprisonné pour dettes, pendant que sa femme et ses enfants étaient recueillis par Grimod de La Reynière dans sa propriété de Villiers-sur-Orge. En sera-t-il de même après Waterloo? Il espère pouvoir récupérer l'argent qu'il avait prêté au futur Louis XVIII. Il écrit  en vain des mémoires  pour plaider sa cause mais son  passé suspect le poursuit. Dans sa requête de 1825, il affirme « avoir dépensé 800.000 francs, exposé mille fois sa vie et consacré pendant 35 ans toutes ses facultés à faire triompher la cause des Bourbons ». Le duc Doudeauville repousse sa requête. Il lui répond que « d'après des renseignements très positifs, il a été reconnu que vos réclamations ne pouvaient être accueillies... »

         Il continue à écrire : des essais, des pamphlets, des fables, des pièces de théâtre, des livrets d'opéra dont l'un, « Agar au désert », a intéressé Spontini qui n'a pas donné suite. Les titres insolites de ses ouvrages témoignent de son esprit fantasque, comme celui-ci : « Le parachute de la France sage, ou publications libres  et à des époques indéterminées, tant en vers qu'en prose, dirigées spécialement dans l'intérêt de la France folle contre la licence de la presse périodique, par M. le Chevalier de Fonvielle et par tous les hommes d'honneur et de talent qui voudront coopérer à cette œuvre patriotique. »

         Il donne une suite à ses mémoires sous le titre : « L'école des ministres, servant de clôture aux mémoires historiques de l'auteur. Ouvrage sérieux, mais quelquefois burlesque, où l'on traite de tout, même de la bourse et  de ses mœurs, depuis le tabouret d'un faiseur de journal jusqu'au fauteuil d'un président du conseil des ministres, sous le régime représentatif. »

         À son instigation et avec l'accord de leur mère, ses quatre filles ont publié un mémoire au titre significatif : « Dernier cri d'une famille royaliste ruinée par la Révolution. »

         L'article que lui consacre le Dictionnaire de biographie française mentionne que le chevalier de Fonvielle est mort à Paris en 1839 « dans un état voisin de la misère ».

 

œuvres autobiographiques

 

- « Mémoires historiques », 4 volumes – Paris 1824

- La Théorie des factieux, 1815, p. 309 et 315.

 

- « Voyage en Espagne », 1 volume – 1823

(avant-propos, à propos du manuscrit de cet ouvrage perdu lors du pillage et miraculeusement retrouvé).
 

- « L'école des ministre », 2 volumes – Paris 1836


- « Dernier cri d'une famille royaliste ruinée par la Révolution » - 1 volume -  1825

 

 

        

        

 

 

Repost 0
Published by Histoire de Pantin
commenter cet article
18 mars 2009 3 18 /03 /mars /2009 17:53

Une grande Dame à Pantin

 

 

         Bien qu'elle ait résidé dans notre ville plus d'un quart de siècle, les historiens de Pantin se sont peu intéressés à elle. On peut le comprendre car la vicomtesse n'a laissé aucune oeuvre artistique ou littéraire, elle n'a pas écrit ses mémoires, sa correspondance n'a pas été publiée, elle n'a joué aucun rôle politique. Toutefois, si elle n'a pas sa place dans la « grande histoire », on trouve sa trace dans la « petite histoire », celle des faits-divers, des anecdotes et des potins dont la cour était friande car cette grande dame était aussi « femme de petite vertu » comme on disait alors. De ce fait, elle a été la proie de la presse people avant la lettre, même si ses informations sont reprises par des chroniqueurs aussi prestigieux que Saint-Simon; Maurepas, Dangeau, la Princesse Palatine et bien d'autres.

         On commence à s'intéresser à elle dans ces chroniques à l'occasion de son mariage avec le vicomte de Polignac le 9 juillet 1709. Ce mariage suscite la curiosité car il doit être célébré à Versailles en présence du Roi Louis XIV. On en jase en raison de la différence d'âge entre les époux. Le vicomte approche de la cinquantaine alors que la mariée, née le 22 novembre 1695 n'a pas encore atteint ses quatorze ans. Trente-cinq ans de différence, c'est beaucoup, même pour cette époque. Voyons qu'elle est l'origine de chacun des conjoints.

 

FRANÇOISE de MAILLY, vicomtesse de POLIGNAC

 

         Pour comprendre son origine, il convient de partir de Mme de Maintenon. Née à Niort, elle est la petite fille du poète Agrippa d'Aubigné compagnon d'armes d'Henri IV. Mariée à l'écrivain Scarron, l'auteur du « Roman comique », elle devient après son veuvage la maîtresse de Louis XIV puis son épouse secrète et morganatique. Parvenue au fait des honneurs, elle se souvient de sa famille du Poitou. Elle fait venir auprès d'elle son cousin germain M. de Saint-Hermine accompagné par ses soeurs. Parmi celles-ci se trouve la future mère de la vicomtesse qu'elle marie au comte de Mailly-Rubempré. Voici ce que dit Saint-Simon :

 

          « Madame de Mailly était demoiselle du Poitou qui n'avait pas de chausses, fille de Saint-Hermine cousin issu de germain de Mme de Maintenon. Elle l'avait fait venir de province, demeurer chez elle à Versailles et l'avait mariée moitié gré, moitié force au comte de Mailly, second fils du marquis et de la marquise de Mailly, héritiers de Montcavrel. »

 

         Ce comte de Mailly appartient à la branche cadette, celle des Mailly-Rubempré, la branche aînée étant celle des Mailly-Nesle. Il est maître de camp des armées du Roi, maître de camp général des dragons. Marié en 1687, il meurt à 37 ans laissant 6 enfants à sa veuve, 3 garçons et 3 filles, après 12 ans de mariage. La dernière des filles est la future vicomtesse de Polignac.

 

 

Le vicomte de POLIGNAC

 

         Scipion Sidoine Apollinaire Gaspard Armand XX, Vicomte de Polignac, est issu d'une très ancienne famille du Velay où l'on est commandant de la province et gouverneur du Puy-en Velay de père en fils. Il naît en 1660 au château de la Voûte-Polignac. Il fait une brillante carrière militaire. Il participe à de nombreuses campagnes en Espagne, Italie, Hollande, Allemagne et contribue à la victoire de Nimègue. Il est blessé grièvement au cours d'une bataille. Au moment de son mariage, il a atteint le grade de maréchal de camp. Dans quelques années, sa carrière valeureuse, sera couronnée par sa nomination comme lieutenant général des armées du Roi. Ce n'est donc pas une personnalité médiocre. Mais il est handicapé d'abord par la forte stature de son frère cadet, le cardinal de Polignac, et par son passé de mari trompé qui le poursuit depuis son premier mariage.

         Le vicomte de Polignac n'est pas un intellectuel alors que son cadet est un brillant ecclésiastique, un ambassadeur habile, un écrivain membre de l'Académie française, un collectionneur d'œuvres d'art. Voici son portrait par Challamel dans « La régence galante » :

                           

          « Prélat ambitieux, au caractère doux, flatteur et timide, plein de charme dans sa personne, de galanterie artificieuse et aussi spirituel que son frère l'était peu, car on distinguait entre le cardinal de Polignac et son frère Polignac, le gentilhomme surnommé l'imbécile. »

 

         S'agissant de son premier mariage, il est la conséquence indirecte de la passion du fils de Louis XIV appelé « Monseigneur » ou « le Grand Dauphin » pour l'une des dames d'honneur de sa femme, Mme de Rambures. Le Roi, mécontent de cette liaison, tente de la rompre en mariant la dame d'honneur au vicomte de Polignac. Monseigneur poursuit néanmoins ses assiduités bien que sa maîtresse le trompe avec le marquis de Créquy. Le Roi se fâche et exile la vicomtesse de Polignac dans les terres de son mari. Elle succombe alors au démon du jeu, perd des sommes considérables, tombe malade et tente de se suicider à l'opium. Elle en réchappe, soutenue par Le Bordage, un amoureux qui l'a rejointe. Elle meurt en 1706, léguant ses dettes à son mari.

         Le choix comme seconde épouse de Françoise de Mailly ne semble pas avoir été dicté par l'intérêt malgré une dot honorable de 50.000 écus et une pension royale de 2000 écus. Il mise plutôt sur l'éventuelle accession au trône du duc de Bourgogne, second dans l'ordre de succession, du fait de la position privilégiée de sa belle-mère comme dame d'atours de la duchesse. Ce calcul faillit lui donner raison puisque Monseigneur meurt en 1711, mais ses espoirs s'envoleront à la mort en 1712 du duc de Bourgogne.

 

Le mariage

 

         Le mariage a lieu à Versailles à 5 heures de l'après-midi du 9 juillet 1709 dans les appartements de la duchesse de Bourgogne et non dans la chapelle royale réservée aux princes du sang.

         Si on en parle dans les chroniques du temps c'est moins pour l'évènement lui-même que par les incidents qui s'y produisent, incidents mineurs mais qui suscitent des commentaires dans la mesure où le Roi y joue un rôle. Voici comment Dangeau rapporte la cérémonie :

 

                   « Le Roi tint le conseil des finances. L'après-dînée il travailla avec M. Voisin, et à cinq heures il rentra chez la duchesse de Bourgogne où se firent les fiançailles de mademoiselle de Mailly avec monsieur Polignac. Monseigneur y vint de Meudon et s'y en retourna après, et n'en reviendra que jeudi. Le Roi, après les fiançailles, alla se promener dans les jardins.

                  « Les fiançailles se firent chez madame la duchesse de Bourgogne parce que madame de Mailly est sa dame d'atours. Monsieur de Polignac devait être en manteau ; mais son habit n'arriva point, et le Roi permit qu'il vînt avec son habit ordinaire. Il y eut une contestation entre les aumôniers du Roi et ceux de madame la duchesse de Bourgogne à qui ferait la cérémonie ; le Roi jugea pour les aumôniers de la duchesse de Bourgogne. Il y eut ensuite une autre entre l'abbé de Castries, son aumônier ordinaire, et l'abbé de Montmorel, aumônier de quartier, et le Roi décida que ce devait être l'aumônier de quartier. »

 

         Les chroniqueurs en font des gorges chaudes. Saint-Simon n'augure rien de bon de ce mariage :

                   « La comtesse de Mailly maria sa dernière fille à Polignac dont il aurait été le grand-père. Elle était fort belle et ne tarda pas à montrer que Polignac n'était pas heureux en ménage, ni sa mère en éducation. »

 

         La mariée ne vit pas avec son mari mais à Versailles avec sa mère. Madame de Maintenon surveille sa croissance. Dans une lettre de 1711 (elle à donc 16 ans), elle écrit :

                   « Mme de Polignac a de la bonté et beaucoup d'agrément. Elle croît, elle est déjà de moyenne taille et ne peut s'appeler petite. Il y a longtemps que je n'ai vu de plus jolie femme à la cour. »

 

         Même sous surveillance, elle mène joyeuse vie à Versailles, à Marly, à Fontainebleau, en compagnie des dames de l'entourage de la dauphine : la Maréchale d'Estrées, Mme de la Valière, Mme de Clermont, Mme de Rupelmonde, et aussi la duchesse de Berry, fille du duc d'Orléans, qui n'a pas bonne réputation. Jusqu'où ont été leurs amusements ? Faut-il croire Maurepas quand il écrit :

 

                   « Mme de Polignac a mené dès le commencement de son mariage une vie fort galante. Son mari peut y avoir contribué parce qu'il avait dans le temps pour maîtresse, Mme de Pelleport avec laquelle il a toujours vécu, se souciant peu de la conduite de sa femme qui, de la galanterie, passait à la débauche » ?

 

         Elle est exilée dans les terres de son mari au début de 1715. Dangeau précise :

 

                   « Sa famille n'a pas été contente de sa conduite et a voulu qu'elle s'éloignât de Paris. Elle s'y est résolue de fort bonne grâce. Elle n'a point de lettre de cachet comme on l'avait dit. »

                  

         Lorsqu'elle revient de son exil, le Roi est mort depuis septembre 1715 et le duc d'Orléans assure la régence. Elle met au monde le 1er février 1717 son premier fils, le vicomte Louis Melchior Armand de Polignac.

 

 

Sous la Régence

                  

         La Régence aura été le mai 68 des aristocrates. Libérés de l'emprise de Mme de Maintenon, traversant l'ennui d'une période de paix, ils retrouvent leurs anciens penchants : le libertinage, le jeu, l'agiotage, le duel. Ils prennent parti pour ou contre le testament de Louis XIV qui place les enfants légitimés de Mme de Montespan au même rang que les princes de sang. Polignac, qui fait partie du clan de la turbulente duchesse du Maine, figure parmi les six gentilshommes condamnés à la Bastille et à Vincennes par le Régent pour lui avoir présenté un mémoire en faveur des « légitimés ». Saint-Simon le juge sans indulgence :

 

                   « Polignac était un petit paltoquet qui n'avait pas le sens commun, conduit et nourri par son frère le cardinal ; à vendre et à dépendre.

                   « Le pauvre petit Polignac obéit et ne sut pas seulement de quoi il s'agissait ; je dis l'écorce même car il était totalement incapable. »

                  

         Le cardinal, son frère, sera lui aussi compromis dans une intrigue ourdie également par Mme du Maine contre le régent, appelée « conspiration de Cellemare » ; il en sera quitte pour un exil temporaire dans son abbaye d'Anchin en Flandres.

         Depuis la mort de sa première femme, le vicomte de Polignac est en lutte ouverte contre ses créanciers. En douze ans, il n'est pas arrivé à un compromis. De guerre lasse, il se résigne à se séparer d'une partie de son vicomté pour éponger sa dette. Ces terres seront vendues pour la somme considérable de 545.000 livres, somme encore insuffisante quoiqu'il soit autorisé à prélever le reste sur la dot de sa femme. La vicomtesse en profite pour obtenir la séparation des biens moyennant une pension versée par son mari. Heureusement, c'est à ce moment que la charge de gouverneur de la ville du Puy, provisoirement suspendue, est rétablie au profit du vicomte avec la pension qui lui est attachée. La vicomtesse dispose donc de cette pension et des 6.000 livres du Roi, ainsi que des subsides éventuelles de son beau-frère le cardinal.

         Elle demeure à l'écart des intrigues politiques de la duchesse du Maine, elle se consacre entièrement à la quête du plaisir, comme en témoigne cette épigramme où on la surnomme « Sainte éveillée » :

« Sainte éveillée

Vingt fois d'amant changeait

Dans la journée

Pas un n'était son fait

Et jamais ne dormait

Toujours elle voulait

Recevoir l'accolée.

Malheur à qui baisait

La Saint éveillée. »

 

         En 1718, elle est la maîtresse du duc de Richelieu, petit neveu du cardinal. C'est un grand séducteur, aux innombrables maîtresses, ce dont s'étonne la princesse Palatine, mère du Régent.

                   « ... Toutes les dames sont éprises de lui. Je n'y comprends rien. C'est un petit crapaud que je ne trouve pas gentil du tout. Il ne paie pas de mine, n'a pas de courage, est impertinent, point fidèle et dit du mal de toutes ses maîtresses. Moi je l'appelle le gnome car il ressemble comme deux gouttes d'eaux à un lutin. »

 

         Mais Richelieu est aussi l'amant d'Armande Félicité de la Porte-Mazarin, marquise de Nesle, cousine de la vicomtesse par son mariage avec le marquis de Mailly-Nesle. La marquise de Nesle a aussi mauvaise réputation que la vicomtesse. Une épigramme lui donne la parole :

 

« J'ai des amants, je suis jeune et bien faite

J'ai beaucoup d'agréments

L'on dit pourtant que je suis fort coquette

Que je le fais souvent

Je leur réponds sans faire la fine

Je suis Mazarine ! Je suis Mazarine ! »

 

         Les deux rivales se jalousent, s'affrontent et finissent par se provoquer en duel. Un duel entre femmes ! Un duel en jupon ! C'est une aubaine pour les chroniqueurs. Le duel a lieu au pistolet au bois de Boulogne :

 

                   « Après une révérence préalable, elles tirent chacune un coup de pistolet. Mme de Nesle chancelle, tombe et au même instant l'albâtre de son sein est ensanglanté. »

 

         Mme de Polignac se montre la plus vindicative :

 

                   « Va, dit Mme de Polignac, fière de sa victoire, je t'apprendrai à vivre et à vouloir aller sur les brisées d'une femme comme moi... Si je tenais la perfide, je lui mangerai le coeur après lui avoir brûlé la cervelle. »

 

         Le retentissement de ce duel est tel que plusieurs autres versions circulent : selon l'une, le duel se fait au couteau devant les Invalides ; selon une autre, il a lieu au Pré-au-Clerc, toujours au couteau.

          La vicomtesse poursuit ses aventures. Son tableau de chasse est impressionnant. Après une double aventure avec les beaux-frères Condé et Conti, princes de sang, Mme de Polignac s'en prend à l'amant de la duchesse de Berry, fille du Régent, un vigoureux gascon, petit-neveu de Lauzin, appelé Riom.

         Elle tente également de séduire le fils du régent, le duc de Chartres et son frère Jean-Philippe, chevalier d'Orléans, ce qui donne lieu à une scène de vaudeville rapportée par la Palatine le 19 avril 1720 :

 

                   « Cette grande putain de Polignac a voulu séduire aussi le duc de Chartres, comme son frère de la main gauche, le grand prieur ; celui-ci allant avec son gouverneur à Versailles s'était esquivé pour aller trouver cette dame. Au moment de son arrivée, elle était couchée avec un autre polisson, mais elle se leva et alla se coucher avec le nouveau venu. »

 

         Mais son exploit le plus mémorable survient la même année à l'occasion de la venue en France d'une ambassade turque :

 

                   « Cette femme voulait tâter toutes les nations, désira surtout savoir comment les musulmans couchent avec leurs femmes. Elle en trouva l'occasion avec l'ambassadeur turc venu en France en 1720 et avec son fils qui y est venu depuis peu. Elle s'en tint quelque temps à ce dernier et le mit à la raison quoiqu'il fût un homme fort vigoureux... »

 

         D'autres femmes de son rang ont eu une conduite aussi libre sous un régime où le Régent lui-même pratiquait le libertinage. Ce qui la distingue des autres, c'est l'absence de considération de classe sociale dans le choix de ses amants. Selon Maurepas, elle se livrait aux gardes du palais, aux domestiques, aux fournisseurs.

         Elle se veut une femme libre, une conquérante, qui revendique son droit d'agir à sa guise. Au cours d'une discussion avec la duchesse de Cossé-Brissac qui lui reproche sa conduite, elle répond avec fierté :

 

                   « Oui, nous sommes des putains et nous voulons l'être car cela nous divertit. »

 

         Sa recherche du scandale s'exprime aussi par l'extravagance de ses vêtements. Un jour, à l'Opéra, « elle s'était travestie en pourpoint de toile d'argent, chamarré d'orange, à la mode de Charles IX avec des chaussures de même ». Cette tenue qui joue sur l'ambiguïté masculin-féminin, lui vaut cette épigramme charmante :

 

« De Psyché seriez-vous l'amant ?

De l'amour seriez-vous la mère ?

Mon coeur s'embarque également

Et pour Florence et pour Cythère »

 

        Scandaleuse aussi sa façon d'annoncer à son mari sa seconde grossesse. La princesse Palatine rapporte ses propos :

 

                   « Je suis grosse, vous savez bien que ce n'est pas de vous ; je vous conseille de n'en pas faire de bruit car si on met cela en procès vous perdrez parce que vous savez qu'il est des lois dans ce pays-ci que tout enfant né dans le mariage appartient au mari, ainsi il sera à vous, de plus je vous le donne... »

 

         En 1723, la régence prend fin. Louis XV monte sur le trône et se mari le 5 septembre 1725 avec la fille du Roi de Pologne, Marie Leszczynska.

 

 

Sous le règne de Louis XV

 

         La nouvelle reine, très dévote, choisit avec soins les dames de sa maison, qui comprend Mlle de Clermont, soeur du duc de Bourbon, comme surintendante, la maréchale de Boufflers dame d'honneur, la comtesse de Mailly dame d'atours, ainsi que douze dame du palais dont Mme de Nesle.

         La vicomtesse de Polignac, qui espère remplacer sa mère comme dame d'atours de la reine, joue la dévotion à la cour de Versailles. Mais sa nature reprend le dessus et ce furent à nouveau des laquais qui assouvirent ses penchants. L'un d'eux, par jalousie, rendit l'affaire si publique « que l'hypocrisie et la fausse dévotion furent dévoilées ». Le cardinal Fleury se saisit de l'affaire et pria Mme de Mailly d'y mettre bon ordre, il signifia au cardinal de Polignac que la vicomtesse ne succéderait pas à sa mère comme dame d'atours. Outré, ce dernier lui retira la pension qu'il lui versait.

         En 1726, son frère aîné Louis Alexandre de Mailly-Rubempré commandant de la gendarmerie de France se marie avec Louise Julie de Mailly-Nesle, fille aînée de la marquise de Nesle contre qui sa soeur s'est battue en duel. La marquise de Nesle est la mère de cinq filles, devenues célèbres sous le nom « des demoiselles de Nesle ». Cette notoriété vient du fait assez étonnant que quatre d'entre-elles seront les maîtresses de Louis XV. Celui-ci est brocardé par les chansonniers :

 

« Amateur de la famille

Maître Louis de la béquille

Toutes les soeurs honorera »

 

Une épigramme se termine de façon plus spirituelle :

 

« Choisir une famille entière

Est-ce être infidèle ou constant ? »

 

         En 1731, Madame de Mailly quitte ses fonctions de dame d'atours, cède sa charge à une autre de ses filles et réintègre sa maison de Poissy qu'elle prêtait à la vicomtesse. Dès lors, la vicomtesse, sans toit pour cacher ses débauches, erre sans domicile fixe de cabaret en cabaret où elle s'adonne à la boisson.

 

« Polignac est la plus belle

Des catins de notre temps

On ne veut boire pour elle

Ni trop fort ni trop longtemps. »

 

La scène qui eu lieu dans un cabaret de Triel fit scandale :

 

                   « Elle s'enivre avec un garde du Roi, avec son boucher et son laquais qui, l'un après l'autre, se saoulèrent avec elle ; après quoi elle agaça les patrons et s'exposa publiquement sur l'herbe à tous venants. » (Maurepas)

 

         Cette fois, c'en était trop. Sa famille et son mari la font enfermer aux Petites cordelières au commencement de Juin 1732.

         Dans les années qui suivent, peut-être quelque peu assagie, elle se préoccupe de l'avenir de ses fils. Le mariage de son aîné, le vicomte Louis Melchior Armand, colonel du régiment Dauphin-étranger, le 16 décembre 1738, avec Diane Marie Adélaïde Zephirine Mazarini-Mancini la remet en selle et lui permet de renouer avec son vieux mari. Dans une lettre à un ancien juge du Puy-en-Velay, elle fait part de ses soucis :

 

                   « J'ai trouvé M de Polignac dans un état affreux et qui fait peine à voir ; d'un moment à l'autre on croit qu'il va y passer. Pour moi, ma santé est tantôt assez bonne et quelques fois mauvaise. Au reste, je suis dans des embarras et des chagrins horribles, et dans une situation inextricable, ne sachant les trois quarts du temps comment faire et manquant souvent des choses les plus nécessaires. »

 

         On voit que ses ennuis financiers persistent bien que le cardinal lui ait rétabli son soutien. Ce soutien lui permet de vivre dans la maison de Suresnes où elle se retire. Le 4 avril 1739 son mari s'éteint à Paris à l'âge de 79 ans. La vicomtesse à 44 ans.

 

plan-polignac.jpg















Pantin

 

         À la suite du décès de Claude Pierre de Beaufort, fermier général et avocat au parlement, une propriété est à vendre à Pantin. La vicomtesse l'acquiert de 25 septembre 1739 devant Maître Roger notaire pour la somme de 40.000 livres. Elle réussit à réunir 25.000 livres et gage les 15.000 livres restant sur sa pension, à payer en trois termes égaux. L'acte d'achat comporte la description suivante de la propriété :

 

« Une grande maison à porte cochère au village de Pantin derrière l'église, consistant en une grande cour, un corps de bâtiment composé au rez-de-chaussée d'un office, d'une cuisine un réservoir à côté de la cuisine, garni de sa sûreté de plomb, et de huit autres pièces non compris les garde-robes, de deux étages au-dessus du rez-de-chaussée, une basse-cour à droite entrant dans laquelle il y a plusieurs remises, deux écuries, logement pour le jardinier, et au-dessus des logements pour les domestiques, et grenier au-dessus des logements, un petit corps de logis détaché de la grande maison, que le dit sieur de Beaufort a fait bâtir sur partie du terrain par lui acquis de la demoiselle Brunel par le contrat ci-après énoncé, le dit corps de logis ayant son entrée par la grande cour en entrant à droite, composé de trois petits appartements, un grand jardin entouré de murs dans lequel il y a un bassin dont le plomb qui en reste est entre les mains du jardinier, trois allées d'arbres, un bosquet au bout, arbres fruitiers parterre et potager sur la campagne, au milieu des murs duquel jardin est un pavillon couvert d'ardoises, la dite maison bâtiments jardins et dépendances tendant actuellement d'un côté au grand chemin de Meaux, d'autre à la maison de Sorbonne, par-devant à la rue qui conduit du chemin de Meaux à la grande place. »

 

         À partir de son installation, les chroniqueurs cessent de parler de la vicomtesse. Le seul document qui fasse allusion à ses turpitudes est un texte tardif écrit par Gabriel Senac de Meilhan plus de vingt ans après son décès. C'est un long poème intitulé « La foutromanie » qui comporte plusieurs vers racontant les exploits de vingt bouchers dans le lit de la vicomtesse à Pantin. Rendant compte de ce poème dans « l'espion anglais », Pidansat de Mairobert parle de « la vieille Polignac de Pantin si renommée par son effroyable putanisme ». Le poème s'accompagne de ce jugement sans appel :

 

                   « La renommée de cette vicomtesse égala justement celle de la femme de l'empereur Claude, la Messaline française parut même surpasser la romaine ».

 

         Peu d'années après son arrivée à Pantin, la vicomtesse est confrontée au problème d'alimentation d'eau. Comme le village souffre de sécheresse pendant plusieurs mois dans l'année, un ingénieur hydraulique du nom de Colin entreprend de canaliser à ses frais l'eau venant des hauteurs de Romainville. Mais il doit pour cela passer par plusieurs propriétés et coordonner toutes les sources d'eau existantes. Ces travaux entraînent des contraintes qui ne sont pas toutes acceptées de bon gré. Mme de Polignac qui possède notamment un puits qui ne tarit jamais, s'insurge contre la façon dont ces travaux sont conduits dans sa propriété et contre « l'insolence et la mauvaise fois des gens de Pantin ». Une lettre exprime toute la violence de la vicomtesse :

 

          « Il n'y a pas moyen de venir à bout ni des uns ni des autres depuis que ce coquin de Colin a mis les pieds dans ce village pour y mettre la dissension et le désordre... En vérité, c'est une vrai clique de coquins et il est bien cruel pour moi de me trouver compromis avec ces gredins... »

 

         Si elle est vindicative à l'égard des Pantinois, elle l'est aussi souvent envers les personnes qu'elle héberge. Elle ne tolère ni l'insolence ni le manque de respect. Elle n'hésite pas à se plaindre au lieutenant général de la police et à réclamer des sanctions. C'est ainsi qu'un nommé Legris reçoit une sévère réprimande et que le sieur Maréchal est emprisonné plusieurs jours pour lui avoir parlé insolemment.

 

Ne fait-elle jamais preuve de mansuétude ? On sait qu'elle a fait acte de compassion en faveur de la famille d'un délinquant appelé Lenoir :

           « Ce n'est pas à lui que je m'intéresse (il est coupable, il est condamné) c'est pour une nombreuse famille d'honnêtes gens que je parle et à laquelle je désirerais d'éviter la honte qui rejaillirait sur eux si leur parent subissait le supplice qu'il a mérité. » 

 

         Son caractère s'adoucit peut-être à cause des deuils qui la frappent : la mort de son beau-frère le cardinal en 1741, celle de sa soeur en 1742, celle de sa belle-fille Mancini en 1755, celle de son fils Louis Denis Auguste décédé des suites d'une blessure reçue à la bataille de Saint-Cast en Bretagne.

          Pendant les dernières années de sa vie, elle est constamment en lutte contre ses créanciers car elle vit au dessus de ses moyens pour conserver son rang. Elle emprunte, même à son valet et vit à crédit. Elle ne peut compter que sur sa pension, car son fils aîné qui doit lui verser sa contribution à son entretien, manque de ponctualité pour la payer. Il lui faut entretenir une nombreuse domesticité et elle a conservé un secrétaire particulier, l'abbé Dargent. Sans en avoir les moyens, elle fait réaliser des travaux dans son château pour un coût de 19.202 livres. Il s'est constitué un syndicat de créanciers ; elle est tenue en tutelle par un procureur de séquestre et un notaire de séquestre à qui elle mène la vie dure, les accusant de vol ou de retards volontaires dans le paiement de sa pension. Excédés, ils démissionnent. À plusieurs reprises la vicomtesse est menacée de saisie. Elle en appelle au Roi qui lui accorde des délais. À sa mort, elle devra encore 17.879 livres à ses créanciers.

          La santé de la vicomtesse s'affaiblit progressivement. Trois mois avant sa mort, elle se déplace encore à Versailles pour le mariage de son petit-fils avec Yolande de Polastron le 3 juillet 1767 en présence du Roi. Elle s'éteint le 26 octobre 1767 dans sa 72ème année. Elle est inhumée dans la chapelle de la vierge de l'église Saint-Germain de Pantin en présence de ses deux fils.

         L'aîné, Louis Melchior Armand, veuf de Diane Zephirine Mazarini-Mancini, est remarié à Madeleine de Fleury. Il a succédé à son père comme gouverneur du Puy et commandant de la province du Velay. Le cadet, François Camille, a épousé en 1742 Marie-Louise De La Garde et acquiert la terre de Montpipeau en Orléanais. Assistent également à l'inhumation deux de ses petits-fils dont le récent marié à Yolande de Polastron.

         On lit dans la « correspondance littéraire » de Grimm cette curieuse oraison funèbre de la vicomtesse :

 

                   « La mère de Mme de Polignac n'est morte que depuis peu de temps, fort âgée, au village de Pantin, à une lieue de Paris où elle vivait retirée. Sa vie avait été très dissolue. Aucune de nos femmes les plus galantes ne prendrait aujourd'hui sur elle la moindre des aventures scandaleuses dont trois ou quatre Messaline de ces temps-là renouvelaient le scandale à tout moment. Je ne sais si nos moeurs sont meilleures, mais elles sont certainement devenues plus décentes. »

                   (Rappelons que Grimm était l'amant de Mme d'Epinay)

 

         La propriété de Pantin, frappée de saisie, est rapidement vendue. On relève parmi les acquéreurs Guyot de Chenizot, conseiller du Roi et maître des requêtes. Il la vend à Jean Charles Loupia, marchand à Paris qui la cède ensuite à Madame de Chaulon, comtesse des Essarts, femme de l'ancien baron de Normandie déjà propriétaire à Pantin. Le recensement de 1801 donne à nouveau Jean Charles Loupia comme propriétaire. La propriété passe ensuite à un fabricant de chaux hydraulique Jean Louis Duchesne. En 1831 Claude Étienne Courtois (maire de Pantin de 1859 à 1870) l'achète pour ouvrir une tannerie sur le site. Après y avoir résidé quelques années, il démantèle le château Polignac. Abandonnée en 1875, la propriété est reprise l'année suivante par la manufacture des tabacs, rénovée en 1886, qui poursuivra ses activités jusque dans les années 1980.

 

Quelques descendants de la vicomtesse

 

         Outre le nom du cardinal de Polignac, l'histoire a retenu celui de Jules Armand, petit-fils de la vicomtesse et premier duc de Polignac (1746-1817), non à cause de ses minces qualités mais du fait de la position de sa femme Yolande Martine Gabrielle de Polastron, favorite de Marie-Antoinette et gouvernante des enfants de France. Le vicomte doit à sa femme un titre de duc héréditaire et la charge de directeur général des postes et des haras.

         À la révolution le couple émigre, Yolande de Polastron meurt à Vienne en 1793 et le duc à Saint-Pétersbourg en 1817. Des quatre enfants qu'ils ont eus (trois fils et une fille) le plus célèbre est Armand Jules (1780-1847) qui est à l'origine de la « branche des princes », le cadet Camille Henri Melchior (1781-1855) fondant la branche cadette. Le duc Armand Jules, participe au complot de Cadoudal contre le premier consul. Il échappe à la condamnation à mort grâce à l'intervention de Joséphine. Il est condamné à deux ans de prison, s'évade et revient à Paris sous la Restauration. Le Roi l'envoie en mission à Rome où le pape lui confère le titre de prince. Il devient ensuite ambassadeur à Vienne et à Londres. Charles X en fait son ministre des affaires étrangères puis son président du conseil. C'est sous son autorité que s'engage la conquête de l'Algérie et que sont promulguées les ordonnances qui provoquent la Révolution de 1830. Emprisonné puis amnistié, il meurt en laissant cinq enfants d'un second mariage avec Charlotte Parkyns.

         Le cadet, Camille Henri Melchior, homme fin et cultivé, devient aide de camp puis maréchal de camp du duc d'Angoulême. Il se marie avec Charlotte Le Vassor de la Touche dont il a six enfants.

         Des deux branches est issue une très nombreuse postérité dans laquelle on trouve une majorité de mathématiciens qui font carrière comme ingénieurs, administrateurs, militaires en France ou à l'étranger. D'autres s'illustrent dans les arts, soit comme artistes soit comme mécènes. Parmi ces derniers quelques-uns méritent d'être retenus. Edmond Melchior Jean Marie (1834-1901), ancien élève du conservatoire, est un compositeur renommé, amis de Saint-Saëns, Debussy et Fauré. Il se marie avec la riche américaine Winnaretta Singer (1865-1943), « alliance de la machine à coudre et de la lyre », disent les mauvaises langues.

         Veuve à 36 ans, la princesse de Polignac joue, jusqu'à sa mort, un rôle de mécène pour les musiciens de son temps qu'elle reçoit dans son hôtel parisien de la rue Cortambert ou dans son palais de Venise. La tradition artistique se perpétue par la branche cadette issue d'un fils de Camille Henri Melchior, Charles Georges Marie (1824-1881). L'un de ses petits-fils Jean de Polignac (1888-1943), en se mariant avec Marguerite Di Pietro (1898-1958), la célèbre « Marie Blanche », fille de la couturière Jeanne Lanvin, reprend le mécénat artistique illustré par le prince Pierre Edmond et Winnaretta Singer. Dans leur hôtel de la rue Barbet-de-Jouy et dans leur château de Kerbastic à Guidel (Morbihan), ils reçoivent peintres et musiciens. Ils leur passent de nombreuses commandes et contribuent à les faire connaître.

         Par un autre fils de Charles Georges Marie naît une lignée illustre. Le comte Maxence de Polignac (1857-1936) et son épouse Suzanne de la Torre y Mier ont pour fils Pierre de Polignac (1895-1964) qui après une carrière diplomatique épouse la princesse Charlotte de Monaco. Il devient alors prince de Monaco. Le couple encourage les arts, passe aussi commande de nombreuses œuvres, fonde un prix littéraire et un prix de composition musicale. Ce couple donne naissance au Prince Rainier III de Monaco qui poursuit le mécénat de son père.

            Plus de deux siècles après la mort de la vicomtesse, le nom de Polignac se perpétue par une descendance qui comporte de nombreuses personnalités marquantes et plusieurs noms illustres.

 

                                                         André Caroff

 

Repost 0
Published by Hélène Richard
commenter cet article
18 mars 2009 3 18 /03 /mars /2009 17:32

       ou

L'énigme du 104 avenue Jean-Lolive.

 

       La monographie de Pantin, publiée en 1901 sous les auspices du Conseil général de la Seine contient des précisions intéressantes dans son introduction historique sur des hôtes célèbres possédant des maisons dans la commune. C'est ainsi qu'on peut lire les informations suivantes concernant Beaumarchais et la Guimard :

« On sait par le contrat de mariage de Beaumarchais que l'auteur du Barbier de Séville possédait à Pantin une maison qui fut plus tard la mairie désaffectée en 1886 » (page 10).

      Et puis loin, p. 27 :

« Le 22 Avril 1855, le Conseil [municipal] autorisait le Maire à acquérir une maison sise rue de Paris n° 104 ; c'était celle où avait habité Beaumarchais un siècle auparavant et était contiguë à la maison jadis occupée par Melle Guimard. »

 

     Durant tout le 20e siècle, on n'a pas cherché à en savoir plus sur ces maisons. Dans les quelques livres, articles, notices publiées sur Pantin, l'information initiale a été transmise non seulement sans précision nouvelle, mais de façon contradictoire. Dans certaines publications, la maison du 104 était celle de Beaumarchais, dans d'autres, celle de la Guimard.

 

Il a fallu attendre une date récente pour que la lumière soit faite sur cette énigme.

 

 

I - Beaumarchais

 

     Le premier à se saisir de ce problème est Maurice Foulon dans son livre Les Pantinois sous l'ancien régime, publié en 1925. Suivant l'indication de la monographie de 1901, il se met en rapport avec les descendants de Beaumarchais pour savoir s'il est question d'une maison à Pantin dans le contrat de mariage. On ne trouve rien. Il cherche alors les différents propriétaires de la maison n° 104 de l'actuelle avenue Jean-Lolive.

      Il s'arrête sur le nom de Frédéric Kornmann.

Tous ceux qui connaissent la vie de Beaumarchais, associent son nom à celui de son frère Guillaume Kornmann, banquier, avec qui il a eu un retentissant procès.

      Pour sa défense, Beaumarchais a écrit de sa meilleure encre trois brillants mémoires qui ont rangé l'opinion publique de son côté. Dans ces conditions, comment ne pas envisager l'hypothèse d'une confusion de noms entre Kornmann et Beaumarchais ?

Maurice Foulon ne cherche pas plus loin mais conclut que « c'est là un problème d'histoire qui reste entièrement à résoudre ».

      Les biographes modernes de Beaumarchais ont bien vu que c'était du côté de sa seconde femme, Geneviève Madeleine Wattebled, qu'il fallait chercher.

 

      Beaumarchais l'épouse le 11 avril 1768, moins de cinq mois après le décès de son premier mari Antoine Angélique Levêque, chef magasinier de l'hôtel des menus plaisirs, particulièrement chargé des décors et des costumes des trois théâtres royaux, l'Académie royale de musique (opéra), la Comédie française et l'Opéra comique. Comme il a été un mauvais gestionnaire, la maison du Roi récupère à sa mort tout l'argent qu'il avait investi dans les « Menus Plaisirs ». Échappe toutefois à cette débâcle, un hôtel particulier que Levêque s'était aménagé à Pantin et qui revient à la veuve.

      De même est préservé ce qui vient d'un premier mariage de Levêque avec Marie-Jeanne Blard et qui consiste en une dizaine de petites maisons également situées à Pantin. Elles reviennent aux neveux et nièces de Levêque.

    Nous connaissons les possessions de Pantin grâce à l'inventaire après décès d'Antoine Angélique Levêque et de celui de Mme Beaumarchais disparue le 20 novembre 1770, ainsi que par l'acte de partage des biens signé en juillet 1772.

     S'agissant de l'hôtel particulier de Levêque, la description qui en est faite exclut sa localisation au 104 de l'avenue Jean-Lolive. Outre de nombreuses dépendances situées dans un vaste parc, le corps de logis principal qui comporte deux étages dépasse en importance l'immeuble du 104 qui va servir de mairie.

    Au rez-de-chaussée, en plus des pièces habituelles, on note la présence d'une salle de billard, d'un salon de musique et surtout d'une chapelle privée dans laquelle Levêque a été autorisé par l'archevêque de Paris à faire dire la messe. Les chambres sont aux deux étages supérieurs. Elles sont numérotées, la dernière porte le n°34.       
     Compte tenu de l'existence de chambres de domestiques, d'alcôves, de cabinets de toilette, le nombre total des pièces doit être supérieur à 34, ce qui n'est pas le cas au 104 de la Grande rue.

 

Où se situe alors la maison de Beaumarchais ? Deux données rendent possible sa localisation.

     En premier lieu, les indications fournies par l'acte de partage des biens et des inventaires après décès, (ainsi que par des plans dressés par des architectes experts, arch. nat. série Z/1j).

      La dizaine de maisons de l'héritage Blard se succède le long de la grande rue. Elles sont mitoyennes entre elles. Deux des dernières maisons sont ainsi décrites :

         « Maison tenant à la précédente et la suite d'icelle en allant vers l'église et à l'encoignure de la grande rue de Pantin et de la grille d'entrée du jardin de la grande maison du dit Beaumarchais »

         « Maison tenant à gauche à l'hostellerie à l'Écu de France dépendant de la grande maison du sieur Beaumarchais ».

      Ces indications amènent à s'intéresser au côté nord de la grande rue entre les actuelles rue Delizy et Victor-Hugo. On trouve en effet une suite de maisons et un espace vide qui pourrait être la cour d'une auberge. Cette hypothèse se confirme grâce au recensement réalisé pour les élections municipales de l'an 9 (1801).

      On y voit une auberge appartenant au sieur Thevenard et la seule propriété possédant un jardinier à demeure, celle d'un négociant en tissus, Moise Silvera. L’inventaire après décès de Mme Silvera nous fournit l'acte d'achat de la propriété ; parmi le nom des propriétaires précédents, on relève celui de Beaumarchais qui a vendu sa maison en 1774.

      Il est amusant de voir en 1788 parmi les propriétaires de cette maison M. Turpin, avocat de Guillaume Kornmann dans le procès qui l'a opposé à Beaumarchais.

 

Il est donc aujourd’hui possible de localiser la maison de Beaumarchais à l'emplacement actuel du n° 123 de l'avenue Jean-Lolive.

 

Beaumarchais a-t-il résidé à Pantin ?

      Nous relevons sa signature sur l'inventaire après décès de Levêque en 1768. Mais ne s'est-il pas seulement déplacé chez le notaire ? En revanche, nous savons qu'il a personnellement assisté à l'inventaire après décès de sa femme en décembre 1770.       Après la mort de son fils Augustin, il est devenu le propriétaire de l'hôtel particulier de Levêque. Va-t-il venir plus souvent à Pantin ? Il ne peut y résider car la maison a été mise sous séquestre lorsque Beaumarchais a perdu son procès contre l'exécuteur testamentaire de son bienfaiteur, le financier Paris-Duverney, le sieur de la Blache.

       Il décide pourtant de faire une descente à Pantin en mai 1773. Il s'en prend au gardien, un dénommé Broutier, qui porte plainte contre lui à cause de mauvais traitements subis. Ne lui avait-il pas enjoint de se coucher sous une remise sur une botte de paille, gardé par un chien « d'une grosseur énorme qu'on ne lâche que la nuit pour la sûreté de la maison » ?
 

 












Peut-on savoir maintenant d'où a pu naître la confusion de la localisation de sa maison ?


        Sous Louis-Philippe, il est fait obligation aux municipalités de créer des « maisons communes » pour y regrouper les services municipaux.

         Le 2 avril 1836 le maire achète dans ce but un terrain au 123 de l'avenue Jean-Lolive au sieur Marmillon, il y installe la mairie, la justice de paix, le poste de police ainsi qu'une classe de filles et une classe de garçons. Cet ensemble fonctionne jusqu'à l'achat en 1855 de la maison du 104 où la mairie sera transférée. Ainsi il existera deux « anciennes mairies », celle du 123 et celle du 104 de l'avenue Jean-Lolive. Il est compréhensible qu'une confusion se produise entre elles, une mairie peut en cacher une autre... 


 

II - La Guimard

          Marie-Madeleine Guimard a été la plus grande danseuse de France et peut-être d'Europe pendant les vingt-cinq années qui ont précédé la révolution de 1789.

          Avec le chorégraphe Noverre que Marie-Antoinette a fait venir de Vienne, elle a reformé la danse pour faire du ballet l'équivalent de la comédie et de la tragédie. Elle a remplacé les prouesses techniques par des attitudes, mouvements, gestes, jeux de physionomie capables de rendre sensible aux spectateurs l'évolution des sentiments des personnages qu'elle incarne, Comme l'a écrit Noverre, « elle ne courut jamais après la difficulté. La noble simplicité régnait dans sa classe. Elle mettait de l'esprit et du sentiment dans ses mouvements ». De même, le baron Grimm déclare après le succès du ballet Le chercheur d'esprit : « Nous n'avons jamais rien vu dans le genre d'imitation de plus délicieux et de plus parfait. »
 


 (Attention ce portrait, autrefois  attribuée à la Guimard,

a été identifiée comme étant celui de madame de Grave)

        Elle naît à Paris en décembre 1743, fille naturelle d'un inspecteur de la manufacture des toiles de Voiron, près de Grenoble. Il l'a reconnaîtra douze ans plus tard. Elle est élevée par sa mère Mme Bernard avec la perspective d'en faire une danseuse. Marie Madeleine commence sa carrière de danseuse à 14 ans à la Comédie française et se fait déjà remarquer par son talent et sa coquetterie. Un rapport de police l'a décrit ainsi : « Bien faite et déjà en possession de la plus jolie gorge du monde, d'une figure assez bien, sans être jolie, l'œil fripon et portée au plaisir. » Elle plaît aux hommes malgré une maigreur qui deviendra célèbre et qui lui vaut le surnom « d'araignée » ou de « squelette des grâces ».

         Son ascension sociale date de son admission en 1761 à l'Académie royale de musique, l'Opéra, où elle a comme « protecteurs » deux puissants seigneurs : le maréchal de Soubise, prince de Rohan, qui devient « l'amant honoraire », et Jean-Benjamin de Laborde, premier valet de chambre ordinaire du Roi, Gouverneur du Louvre et bientôt Fermier général, par ailleurs compositeur de musique. Ce sont ces deux seigneurs qui vont installer Mlle Guimard à Pantin dans une propriété où elle fera construire un théâtre. En avril 1763, naît la petite Marie-Madeleine, de sa liaison avec J.B. de Laborde. Celui-ci reconnaîtra sa fille, qui sera légitimée en septembre 1770.

          Dans son théâtre de Pantin, elle donne des spectacles si recherchés qu'on a pu écrire : « On allait à Pantin comme on allait à Versailles ».

Ce théâtre pouvait contenir près de 200 personnes. On y jouait parades et comédies, souvent licencieuses dans une ambiance de liberté sans contrainte.

          Après avoir quitté sa propriété de Pantin, elle se fait construire un magnifique hôtel particulier, Chaussée d'Antin à Paris. Elle choisit pour cela ce qu'il y a de mieux : Ledoux comme architecte, Fragonard puis le jeune David comme décorateur, Taraval pour la peinture du plafond de son théâtre de 500 places.

          Elle y réside pendant 14 ans malgré des frais considérables. Elle le met en vente en 1786 non pas chez un notaire mais par le moyen d'une loterie. 2500 billets à 120 livres pièce sont vendus.

          L'heureuse gagnante est la comtesse de Lau qui n'avait pris qu'un seul billet. Elle revend aussitôt la propriété au banquier Perregaux pour la somme de 500 000 livres. Une belle opération…

          En 1789 elle prend sa retraite et se marie avec le danseur Despréaux. Comme le gouvernement de la Révolution supprime les pensions de l'ancien régime, le couple doit vivre à l'économie dans une petite maison de Montmartre jusqu'en 1797 où ils reviennent à Paris, rue Menars à l'angle de la rue de Richelieu.

         C'est là qu'ils finissent leurs jours, heureux mais oubliés du monde. Marie-Madeleine Guimard meurt en 1816 et Despréaux en 1820. On n'a pas retrouvé leurs tombes.

        Dans son livre Les Pantinois sous l'ancien régime, Maurice Foulon a consacré plusieurs chapitres à la Guimard. Pour lui, aucun doute n'est possible. Sa propriété se situe bien à l'emplacement du 104 avenue Jean-Lolive :

« Les vieux Pantinois se souviennent de deux corps de bâtiment aujourd'hui disparus dont l'un était en bordure de la rue de Paris et dont le second, perpendiculaire au premier, s'adossait au mur de la propriété qui porte aujourd'hui le n° 102 de la même rue.

« C'est dans ce second bâtiment que furent trouvés de précieux souvenirs de la célèbre danseuse, des boiseries, des peintures et des tapisseries dont Mme Delizy lit l'acquisition ».


Reprenons la chronologie :


          En 1850, la municipalité acquiert l'immeuble du 104 pour y installer la nouvelle Mairie. Après 30 ans d'utilisation, ce bâtiment est démoli et son mobilier mis aux enchères. Les Delizy achètent celui du salon qui servait de salle des mariages. Selon Maurice Foulon, ce salon aurait été celui de la Guimard. Les boiseries peintes de ce salon sont remontées dans l'hôtel particulier des Delizy construit au 100 avenue Jean-Lolive. Lorsque Mme Delizy meurt en 1913, la maison est acquise par la commune. En 1970, l'élargissement de la RN3 provoque sa démolition. Ses éléments décoratifs sont transférés au musée de l'Ile-de-France à Sceaux, où on peut encore les voir.

 

Où est le problème ?

          Il réside dans l'absence de documents d'archives attestant que la Guimard a bien été propriétaire du 104. La présence d'une pièce inattendue aux archives nationales vient démentir ce qu'a écrit Maurice Foulon. Il s'agit d'un procès-verbal dont voici le début:

« L'an 1768, le dimanche vingt-cinquième jour de septembre, cinq heures de relevée, par devant nous Ange Charles Pannier, greffier du baillage de Pantin, est comparu Messire Marc de La Roche, prêtre curé du dit Pantin y demeurant en sa maison presbytérale, lequel a déclaré et déclare que ce jourd'hui sur les quatre heures et demi de relevée, que visitant un quartier de sa paroisse avec monsieur son vicaire, a vu et entendu à son grand étonnement et au grand scandale de toute la paroisse travailler (nonobstant la sainteté et la révérence du saint jour du dimanche) à des ouvrages de menuiserie pour construire un théâtre en la maison de Mademoiselle Guimard sise en la grande rue qui conduit à Montreuil et Romainville ».

          La propriété de la Guimard serait donc située rue de Montreuil (Charles-Auray) et non sur la Grande-Rue (Jean-Lolive).

 













      La découverte de l'acte d'achat
[1] de la propriété permet aujourd'hui une localisation précise :


À quelque trois cents mètres de la place de l'église en allant vers la Seigneurie on arrive à un croisement de deux rues. Tout droit, la rue Candale aboutit à la rue Méhul, tandis que la rue Charles-Auray s'incline vers la gauche puis tourne à droite pour rejoindre également la rue Méhul.
C'est sur la moitié ouest de cette zone délimitée par ces trois rues que se trouvait la propriété de la Guimard dont l'entrée s'ouvrait au nord sur la rue Charles-Auray (n° 28-30-32 actuels).


          La propriété est acquise le 7 septembre 1766, vendue à la Guimard par François Poncy « intéressé dans les affaires du Roi » et sa femme Marie Edmer Salmon, demeurant à Paris rue du Temple.

            L'acte d'achat comportait la description suivante :

« Une maison sise au village de Pantin près de Paris sur la rue qui conduit à Montreuil consistant en deux corps de logis l'un sur la gauche en entrant et l'autre sur la droite, porte cochère, écuries, remises, cour, puits, caves, greniers et autres bâtiments appartenant à la dite maison avec jardin y tenant distribué en parterres, fruitier, potager, bois et bosquets ; dans lequel jardin est un pavillon composé d'un salon, billard, grenier au dessus des lieux d'aisance, le tout clos de murs, contenant environ trois arpents. »

           Au moment de l'achat, le corps de logis comprenait : 

- au rez-de-chaussée : cuisine, office, salle à manger, vestibule, salon, salle de billard.

- au 1er étage, trois chambres et au 2ème étage, quatre chambres.

           Il s'agit donc d'un pavillon assez modeste.


          La propriété est vendue le 21 mars 1775 pour la somme de 52.000 livres (mobilier inclus) au comte César Luc Marie de Selle de Garéjade de Castille, trésorier général de la marine qui a en garde la nue-propriété, Marie Anne Thérèse Delbarre en possédant l'usufruit pendant 20 ans, jusqu'à son décès le 8 juin 1795.

          L’inventaire réalisé le 1er octobre 1773 nous fait connaître les changements réalisés depuis son achat.

          Le changement principal constaté par rapport à la situation de 1766 consiste dans l'existence d'une nouvelle aile qui permet de porter à une douzaine de chambres le second étage qui n'en comportait que quatre. Il y a tout lieu de penser que le rez-de-chaussée et le premier étage de cette nouvelle aile ont abrité le théâtre car, à la hauteur du premier étage du bâtiment principal, il est signalé la présence d'une loge qui donne sur la comédie. Ainsi les spectateurs souhaitant l'incognito pouvaient accéder aux loges en passant par le corps de logis principal.

          Pour vendre la propriété, il fallait d'abord régler le problème du théâtre. Intéressé par son achat, le duc d'Orléans le fait expertiser par son architecte qui donne un avis défavorable, compte tenu des risques de détérioration des boiseries au moment du démontage. Il propose toutefois 6000 livres au lieu des 18 000 demandés. On ne sait ce qu'il est devenu, sinon que l'aile contenant le théâtre a été démolie avant la vente qui survient le 21 mars 1775.

          Les propriétaires se succèdent sans que l'on sache si la maison de la Guimard a été modifiée ou même démolie. Le dernier propriétaire entre 1874 et 1898 est Fritz Volker, un concessionnaire en bestiaux qui construit dans le parc des bergeries. La dernière description que nous avons de la propriété date du moment de la vente en 1898 :

« Une maison d'habitation composée d'un rez-de-chaussée avec loge du concierge, deux pièces et une cuisine, plus dix pièces servant de buanderie et de débarras, cinq pièces à feu au 1er étage avec trois cabinets, quatre pièces au 2ème étage et grenier avec cour et basse-cour.

« Sur le derrière de la maison un hangar, une remise, une écurie dans ladite cour avec jardin à la suite ; au fond du jardin un grand hangar avec râteliers et auges servant de bergerie, avec porte de sortie à l'angle de la rue Candale. »


         Sur son emplacement, la municipalité de Pantin qui a acquis la propriété fait construire le groupe scolaire Montreuil qui ouvre ses portes à la rentrée de 1900. Ces bâtiments existent encore mais hébergent deux écoles : Charles-Auray pour les filles, Paul-Langevin pour les garçons. En rejoignant la rue Méhul par la rue Candale, on voit nettement la limite de la propriété de la Guimard en contrebas par rapport à la partie est occupée par le stade. Entre les deux existait un cul-de-sac désaffecté en 1775.

 

L'énigme de la localisation de la propriété est donc à présent résolue, demeure toutefois le problème des éléments décoratifs du salon de la Guimard.

 

          Si le 104 n'est pas la maison de la Guimard, comment ces éléments sont-ils venus dans la salle des mariages de l'ancienne mairie ?

         Deux hypothèses peuvent être avancées à cet égard :

          Pendant le fonctionnement de l'ancienne mairie, de 1856 à 1886, le maire a pu récupérer ces panneaux pour sa salle des mariages.

          Ces panneaux pouvaient déjà s'y trouver avant l'achat du 104 par la municipalité. Dans ce cas, ce serait les propriétaires qui les auraient acquis entre 1775 et 1850.

         Malheureusement, aucune information ne vient jusqu'ici confirmer l'une de ces hypothèses, ni par les délibérations du conseil municipal, ni par la correspondance échangée avec l'ancien propriétaire du 104.

         Portons simplement au dossier le fait que l'on ne commence à parler du salon de la Guimard et de ses panneaux décoratifs qu'après la publication au début de l'année 1893 de la biographie de la danseuse par Edmond de Goncourt. Entre 1890 et 1892, celui-ci a été en correspondance avec le gendre de Delizy, Félix Doisteau collectionneur et spécialiste de l'art du 18ème siècle. C'est par lui que Goncourt vient à Pantin pour décrire le salon de Delizy le 24 novembre 1892. Il écrit dans son journal : « Petit voyage à Pantin pour décrire la maison de campagne de la Guimard. Dans ce quartier de misère et de laideur, de petits palais appartenant à des industriels comme M. Doisteau, comme M. Delizy, le beau-père de M. Doisteau. Chez Mme Delizy qui est amoureuse du mobilier du 18ème siècle, je retrouve le petit et le grand salon de la danseuse. »

         A partir de là, l'authenticité de ces panneaux décoratifs n'a jamais été mise en doute, comme en témoigne le catalogue de vente de la maison Delizy en 1913 :

« Dans le grand salon, des boiseries sculptées et peintes au 18ème siècle qui décoraient le salon de la Guimard danseuse à l'opéra, dans son hôtel particulier, estimées après expertise pour 40  000 francs. »

 

Peut-être y a-t-il là une nouvelle énigme à élucider ?

 

                     André Caroff (en collaboration avec Hélène Richard)

 


[1] Arch. nat. ET/XXXVIII/509   (7 septembre 1766). Ce document est mentionné dans les notes inédites de l’historien Gaston Capon, Fonds Capon, Centre nationale de la danse, Pantin.

.

Repost 0
Published by Hélène Richard
commenter cet article
18 mars 2009 3 18 /03 /mars /2009 17:18

          Lorsque le comte de Sanois acquiert la Seigneurie de Pantin en 1781, il est déjà âgé de 58 ans. Il a donc un long passé derrière lui. Pourtant, il lui restera à vivre les évènements les plus dramatiques, à la fois d'ordre privé et du fait de la Révolution qui va mettre en cause sa position, ses convictions et sa sécurité.

         Qui est le comte de Sanois ?

 

Un gentilhomme breton

 

         Jean François Joseph Geffrard de la Motte, futur comte de Sanois, naît en 1723,  près de Vitré en Bretagne, dans une famille de petite noblesse.  Après quelques études, il entre dans le corps prestigieux des « Gardes françaises ».

         En 1761, Jean-François, qui va atteindre ses 38 ans, songe à se marier. Une parente lui trouve une fille de bonne famille âgée de 28 ans, Anne Marie Louise Rulault, fille d'un conseiller au Parlement de Paris. La famille possède une seigneurie à Annet, près de Lagny, (actuelle Seine-et-Marne) dont le siège est le château de Sanois, ainsi que des maisons à Paris.

         Dans la corbeille de mariage, le mari n'apporte que la terre bretonne et des dettes. La dot de la mariée n'est pas très importante mais s'assortit d'espérances à valoir à la mort de ses parents. 

         Après son mariage, Jean-François quitte l'armée, se sépare de sa terre et acquiert la seigneurie de La Houssaye près de Beauvais. En 1762 naît leur fille unique, la petite Philiberte Marie Mathurine.

 

         À la mort des beaux-parents, le gendre hérite de la seigneurie d'Annet. C’est alors qu’il prend le titre de comte de Sanois.  Mais les soucis ne cessent de s’accumuler : à la Houssaye où il s'attache à exploiter et à mettre sa terre en valeur, il doit s'opposer à un voisin difficile, magistrat de haut rang, ancien président à la grand-chambre du Parlement de Paris.

         Un contentieux se forme pour un sordide problème de bornage et de compétence juridictionnelle. Le procès est inévitable. Malgré son bon droit, le comte de Sanois perd ce procès par arrêt du Parlement du 27 juillet 1779. Il en conçoit une grande amertume et entretient une animosité durable envers le fonctionnement de la justice. Son attitude au moment de la Révolution sera notamment dictée par le souci de voir aboutir une réforme de l'ordre judiciaire.

         Après ce coup, il décide de sacrifier sa terre de la Houssaye. La vente est réalisée pour 160 000 livres en 1779, juste un mois après le jugement. Avec le produit de cette vente, le comte de Sanois achète à Paul Charles Cardin le Bret, greffier en chef au Parlement, la seigneurie de Pantin pour près de 190 000 livres.

        

La Seigneurie de Pantin

 

         Le domaine comprend la seigneurie proprement dite et une centaine d'hectares de terres appelées « tenures » situées à Pantin, Romainville et Bobigny.

         La Seigneurie, entourée de murs, s'étend sur environ 40 hectares, entre les actuelles rues Méhul, Charles-Auray, des Pommiers et Jules-Auffret. Elle contient parcs, jardins, potagers et vergers. Des espaliers garnissent ses murs. On y trouve la maison seigneuriale, modeste manoir appelé improprement « château de Pantin ». Près de cette maison se situe une ferme à un étage et un colombier.

         Entre la ferme et la maison, une fontaine d'eau vive provient d'une source appartenant pour moitié au seigneur, pour moitié aux habitants de Pantin.

  
      
Les cartes postales anciennes nous font connaître l'aspect extérieur de la maison seigneuriale au début du XXème siècle, mais elles ne correspondent certainement pas à l’époque du comte de Sanois.

       En effet, l'acte d'achat de 1781, la description de la maison ne mentionne au rez-de-chaussée qu'une cuisine et salle à manger, des pièces au premier étage et un grenier mansardé d'un toit couvert de tuiles.

          Quels travaux le comte de Sanois a-t-il entrepris en prenant possession de la Seigneurie ? Un inventaire réalisé en 1785 indique qu'il s'est débarrassé des contraintes municipales et en a fait une maison habitable. Il a installé son « chartrier ». Dans la cour, il a fait bâtir une chapelle avec son clocher, qui sera démantelée  par son épouse.

         Dans l'inventaire après décès de son successeur M. de Saint-Genis en 1808, on note l'existence d'une salle de billard et d'une bibliothèque située au « deuxième étage du corps de logis neuf ». Enfin, pendant la bataille de Pantin du 30 mars 1814, on apprend que le propriétaire de la maison l’avait vidée de ses meubles à cause d'importants travaux en cours…  

 

Le seigneur de Pantin

 


        
Se préoccupant du sort des plus démunis pendant l'hiver rigoureux de 1784, il fait afficher « que tous les infirmes, malades, vieillards ou autres de ses vassaux que manqueraient de bois, eussent à s'adresser au curé qui leur administrerait de sa part des bons pour le boucher, le boulanger, le marchand de vins,… ».

         Mais son initiative la plus importante réside dans doute dans l'adoption d'un règlement de police en 70 articles. Il couvre tous les domaines touchant à la sécurité des personnes et des biens (respect des lieux de culte, hygiène et santé, justice, urbanisme, voirie, protection des consommateurs, etc.).

         Nous le verrons, à l'approche de la réunion des Etats généraux, être attentif aux revendications des cahiers de doléances.

         Pendant qu'il exerce avec conscience ses responsabilités seigneuriales, se joue dans sa vie familiale un drame qui entre dans sa phase aiguë pendant la semaine sainte de 1785 et déclenchera ce que l'on appellera « l'affaire Sanois ».

 

L'affaire Sanois

 

         Au cours de plus d'une vingtaine d'années de vie commune, le couple Sanois n'a cessé de se détériorer. Parmi les causes de cette désunion, outre une évidente incompatibilité de caractère, domine le problème financier.

Les dépenses inconsidérées de la comtesse, les procès de son mari, ont contribué à accumuler les créances et à creuser le déficit des comptes du ménage. En 1784, la querelle provoquée par un désaccord au sujet du mariage de leur fille avec Mathieu de Courcy conduit le comte de Sanois à mettre à exécution un projet longuement mûri. Il a décidé de tout quitter et de se réfugier en Suisse pour y soigner une santé défaillante auprès du docteur Tissot de Lausanne et de vivre de sa plume en publiant un ouvrage d’histoire.

         Au lieu de s'en expliquer avec sa femme, il lui laisse en partant une lettre insensée par laquelle il lui annonce qu'il va s'embarquer pour l'Amérique en emportant leur fortune, ce qui est totalement faux. En annexe de sa lettre, il donne procuration à sa femme pour qu'elle puisse disposer du reste de ses biens afin de désintéresser les créanciers.

         Parti le 1er avril 1785, il arrive à Lausanne le 28 du même mois. À la lecture de sa lettre, la comtesse, persuadée que son mari emporte un magot, obtient la séparation des biens et demande une lettre de cachet au lieutenant de police Lenoir pour « banqueroute frauduleuse » et détournement d'une somme de 400 000 livres. Lenoir lance alors ses sbires à la poursuite du fugitif. Le comte de Sanois est arrêté le 4 mai et conduit à l'asile de Charenton où il restera enfermé sans être jugé, ne cessant de clamer son innocence.

 

Enfin libéré au bout de neuf mois interminables, il intente un procès contre sa femme pour laver son honneur et récupérer ses biens. Son avocat, l'ambitieux et talentueux M. de Lacretelle, transforme un banal fait divers en un procès à sensation qui passionne l'opinion publique. On s'arrache son « Mémoire pour le comte de Sanois » où est dénoncé notamment l'emploi abusif des lettres de cachet, symbole du despotisme royal. Ses lecteurs prennent fait et cause pour l'infortuné vieillard victime d'une épouse dénaturée. En peu de temps, le comte de Sanois devient célèbre, célébrité dont il profitera par la suite pour diffuser ses écrits.

         Le procès se termine finalement par une transaction : sa femme fait amende honorable, reconnaît la fausseté de ses accusations et elle obtient l'entière propriété des biens avec toute latitude de les vendre pour régler les créanciers. De cette manière, le comte de Sanois a sauvé son honneur mais il en sort dépouillé, avec une petite rente comme unique ressource. 

         Malade et affecté par ses épreuves, le comte de Sanois décide en fin d'année 1787 de repartir en exil et de s'installer cette fois définitivement à Neuchâtel.

 

Vers la convocation des états généraux

 

         Pendant qu'il se débat dans ses soucis domestiques, la France traverse une période d'une importance politique décisive. Pour faire face à l'agitation croissante qui secoue un pays au bord de banqueroute, Loménie de Brienne reprenant le plan de Calonne, propose au roi des réformes parmi lesquelles figurent l'adoption d'un impôt payable par tous, la subvention territoriale et la création d'assemblées provinciales et locales pour établir l'assiette des impôts. Seule cette dernière réforme voit le jour. Se met donc en place à Pantin une assemblée locale dont le seigneur est le président.

         De Neuchâtel, le comte de Sanois écrit pour dire qu'il ne pourra y participer en raison de « circonstances présentes ». Cette formule maladroite a accrédité l'idée qu'il fuyait devant cette avancée démocratique. En réalité, il fera la preuve qu'il est favorable aux réformes et à l'abandon de tout privilège. À l'annonce de la convocation des « Etats généraux », il s'empresse de rentrer en France, espérant se rendre utile à ses concitoyens.

         À Pantin, il ne participe pas directement à la rédaction du cahier de doléances de la commune mais comme les demandes des Pantinois ne tiennent que 15 lignes (sur 154 pages) dans le cahier général du tiers-état de la prévôté et vicomté de Paris hors les murs, il fait publier le 15 avril 1789, la totalité du cahier de doléances de Pantin, assorti de remarques personnelles. Pour sa part, il participe à la rédaction du cahier de la noblesse du baillage de Meaux qui préconise notamment l'égalité devant l'impôt, la séparation du législatif et de l'exécutif, la liberté de la presse.

         Il écrit brochures sur brochures en faveur des réformes. Comme le note Lacretelle, « sorti des calamités domestiques, il s'était jeté dans les intérêts politiques et la Révolution se trouva là pour agiter sa tête et bouleverser sa vie ».

         Le 14 juillet 1789, la comtesse de Sanois, indifférente aux événements fait expulser les fermiers de la Seigneurie et estimer les cultures de ses jardins avant de mettre en vente la propriété. Celle-ci est achetée le 25 mai 1791 pour 200 000 livres par un magistrat Auguste Nicolas de Saint-Genis reconnu aussi pour ses compétences en matière d’agriculture et d’histoire naturelle. Favorable aux idées nouvelles, il est élu  en 1790 membre de la « Société populaire républicaine » de Pantin, puis membre du conseil d'arrondissement.

 

Le comte de Sanois et la Révolution

 

         Le comte de Sanois approuve d’abord les premières mesures prises par la Révolution, tout en réprouvant les excès commis. Mais il n'accepte pas la constitution civile du clergé et réprouve surtout l'abolition de la noblesse héréditaire.

         Après l'arrestation du roi à Varennes, reniant tout ce qu'il avait accepté, il ne reconnaît plus le principe d'égalité, reste attaché aux moeurs traditionnelles et à la religion. Sa déception devant l'évolution des évènements se ressent quand il évoque les événements de Pantin.

         Face à cette situation, le comte de Sanois résume sa position dans son Serment d'un citoyen actif de la monarchie française où il renouvelle sa fidélité au roi et à la religion.

         Après Varennes, il décide d’émigrer, mais il revient l’année suivante à Paris. Réfugié à Rouen, il y fait un bref séjour en prison avant d’être relâché.

         Se résignant à revenir dans la région parisienne, il est à nouveau emprisonné quelques mois pour un écrit séditieux…

 

Les dernières années

 

         Ressassant sans cesse ses griefs contre sa femme et sa fille, il en arrive à renier ses engagements antérieurs permettant la vente de ses biens pour désintéresser ses créanciers. Fort de son droit, la comtesse de Sanois a vendu la Seigneurie à M. de Saint-Genis. Avec mauvaise foi, le comte déclare cette vente illégale. C'est la dernière fois qu'il parlera de Pantin :

         « L'acquéreur qui en jouit, homme de robe fort instruit ayant la possession de l'être encore davantage, assure que mes moyens pour parvenir à le chasser de son acquisition illégale, sur un simple arrêt du Parlement, sans opposition, seraient insuffisants. Ses grandes lumières, ses vastes connaissances, le trompent à cet égard. »

         Ses dernières années se passent dans le dénuement et
 la solitude. Il se réfugie dans la religion tout en continuant
 à harceler sa femme et sa fille de ses imprécations.   

         C’est à Paris, rue Taranne, qu’il décède d'hydropisie
 le 12 février 1799 à l'âge de 76 ans.

 
       
Fantasque et imprévisible, vindicatif envers ses
 ennemis mais fidèle en amitié, tantôt victime, tantôt vainqueur de la calomnie, « ami de la concorde » mais capable aussi de violence, plaideur impénitent toujours sûr de son bon droit, le comte de Sanois possède une personnalité complexe et originale. Grisé par la notoriété que lui a apportée le procès contre son épouse, il a profité du vent des réformes pour exposer ses idées. Il a diffusé jusqu'à sa mort une cinquantaine de brochures politiques où figurent nombre de témoignages biographiques.

 

 

Source :
Hélène Claire Richard, André Caroff,
Le Comte de Sanois,  Editions Paradigme, 2006.


(22 euros, en vente à la librairie de Pantin, "la Malle aux Histoires")
 

Repost 0
Published by Hélène Richard
commenter cet article
18 mars 2009 3 18 /03 /mars /2009 16:50

 

 
 Résumé :
Construite sous le Directoire par l’architecte Perrard de Montreuil pour le financier Louis Pierlot, puis transformée en maison de rapport au cours du XIX° siècle, la folie de Pantin devrait faire l’objet d’une restauration dans le cadre de la future base de loisirs.




         Sous l'Ancien régime, s'étendait au pied des hauteurs de Romainville une terre ecclésiastique sise au lieu-dit Les Godefins. Cette terre faisait partie du bénéfice du Prieur de la Chapelle de la Vierge de l'église de Pantin. C'est sur cet emplacement que s'élèvera la construction appelée improprement Folie de Romainville puisqu'elle se situera sur le territoire de Pantin. Pour établir l'historique de cet édifice, il convient de partir de la nomination de l'abbé de Combles à Pantin.


Avant la Folie, la maison de l'abbé Colin de Combles

 

         Claude Jean Baptiste Colin est né en 1733 à Bar-le-Duc, d'un père marchand. Il ajoute à son nom celui du petit village de Combles où habitent ses parents.

         Après sa prêtrise, il est entre au service du duc de Lorraine Stanislas Leszczynski puisqu'il se dira « prédicateur du roi de Pologne ».  On le trouve en poste comme vicaire de l'église Saint-Benoît à Paris où il réside. Il est ensuite nommé à Pantin comme prieur « sans charge d'âmes » et non comme curé responsable d'une paroisse. Mais son bénéfice est important puisqu'il comprend, outre des parcelles à Pantin, un grand immeuble de rapport dans le Marais.

         Le sous-sol des Godefins recèle d'importants gisements de gypse (la fameuse pierre à plâtre) qui ont été antérieurement exploités. Le nouveau prieur y trouve les vestiges d'une ancienne carrière ainsi que les ruines d'une maison de carrier. L'abbé Il voit tout le profit qu'il pourrait en tirer en reprenant à son compte la fabrication du plâtre. A partir de 1770, il achète des parcelles avoisinantes, ouvre des carrières, construit des fours, élève une nouvelle maison. L'état des lieux qu'il fait réaliser en 1775 nous permet de connaître cette dernière construction qui précède la future Folie, ainsi que les bâtiments annexes :

         Située entre cour et jardin, elle se compose d'un corps de logis de cinq croisées et comporte quatre niveaux : un sous-sol, un rez-de-chaussée, un étage d'attique et un comble. Les murs sont ravalés en plâtre à l'exception de leur partie haute. Le bâtiment est couronné d'une corniche d'entablement couverte de tuiles et décoré de divers ornements d'architecture.

         On entre dans le corps de logis par un perron à trois marches de pierre qui permet d'accéder par le jardin à un vestibule carré pavé de grands carreaux de terre cuite, entre cour et jardin. Un escalier muni d'une rampe de fer, à barreaux droits conduit aux différents paliers, également carrelés, éclairés par une lucarne au-dessus de la porte du vestibule côté jardin, et par la fenêtre médiane du premier étage.         L'étage de cour est un sous-sol voûté à deux berceaux doté de deux soupiraux.

         Le rez-de-chaussée comprend le vestibule avec la cuisine à gauche et sans doute une salle à manger à droite.

         Le premier étage ou étage carré comprend deux pièces (antichambre et chambre) toutes deux carrelées et plafonnées en corniches. Elles sont éclairées chacune par une fenêtre sur la cour et deux sur le jardin.

         L'étage d'attique, carrelé et lambrissé de plâtre, est plus compartimenté : le côté jardin comporte deux chambres dont une avec cheminée. Le côté cour ménage un dégagement sur lequel s'ouvre une chambre à deux fenêtres et une chambre avec cheminée éclairée par une fenêtre à châssis.

         Le corps de logis est encadré par deux édifices du côté cour : à droite une petite grange, à gauche une remise. Une basse-cour occupe la gauche de la cour. À proximité s'élève un petit édifice couvert de tuiles en appentis et à égout sur la chaussée conduisant à la carrière par une gouttière de bois.

         Rapidement, l'exploitation prend de l'extension. Dès 1771, elle rapportait déjà un loyer de 2400 livres. Peu après, elle pouvait fournir en une année 160 000 livres de plâtre. Cette extension conduit l'abbé de Combles à en louer une partie. Un bail est signé en 1777 avec le sieur Dumesnil mais le choix n’est pas heureux : Dumesnil cède rapidement le bail au sieur Garnier de la Cetrée, ancien capitaine à la Rochelle qui, poursuivi par ses créanciers, le cède à son tour aux sieurs Beaumont et Flandre de Brunville. S'engage alors un long contentieux avec ces locataires indélicats.

         L'abbé de Combles loue une autre carrière et la maison qu'il a fait construire à Nicolas Henri Sulleau, marchand de vins de Pantin. Il n'aura pas plus de chance avec lui mais son caractère irascible et son goût pour la chicane sont à l'origine de maintes difficultés. C'est ainsi qu'il est condamné à une amende pour avoir fait travailler ses ouvriers le dimanche. Il rédige ses baux de manière tellement tatillonne, qu'il trouve toujours matière à procès. Au besoin il se fait justice lui-même. Voulant récupérer des ustensiles prêtés à Sulleau, il s'en prend à lui avec violence.

 


         Un autre procès lui est intenté à propos de l'alimentation en eau. En dehors de quelques puits, Pantin bénéficie des sources de Romainville dont les eaux parviennent au village par des conduites enterrées. Un des tuyaux passe sous la basse-cour de l'abbé. Sans vergogne, celui-ci branche un robinet et s'approvisionne en eau aux dépens de la communauté. Il est condamné et doit remettre la tuyauterie en état. En 1780, il se résout à forer un puits. Ce puits existe encore dans la cour de la Folie. Le bel amandier qui jaillit de son centre a descellé les pierres de la margelle.       

        À la Révolution, l'abbé quitte l'état ecclésiastique et devenu « citoyen Decomble », il exerce maintenant les fonctions de secrétaire du conseil municipal et de greffier du tribunal de paix.

         Après la constitution civile du clergé, son bénéfice de prieur de la chapelle Notre-Dame est mis en vente comme bien national. Il ne peut conserver sa maison parisienne mais est en mesure de racheter les parcelles de Pantin. S'appuyant sur l'expertise de 1775, il prouve qu'il l'avait trouvée en friche à son arrivée. Il ne paie donc que le prix du terrain, soit 1810 livres. Avec un couple de domestiques, il s'installe dans une petite maison, à proximité de la propriété qu’il met en vente en 1795. L'acquéreur de sa propriété est un notable parisien, Louis Pierlot.

 

La Folie de Louis Pierlot

 

Fils de petits cultivateurs du Luxembourg, Louis Pierlot
est venu josephine.jpgchercher fortune à Paris. D'abord employé
dans les fermes du roi, il se lance dans les affaires et fait fortune sous la Révolution. Lorsque la recette générale des impôts est créée, il devient receveur
général du département de l'Aube, tout en participant à la fourniture de lits pour les armées. De 1801 à 1806,
il remplit la charge de régent de la Banque de France.
On le trouve ensuite comme intendant général de l'impératrice Joséphine après son divorce.  

Celle-ci lui donnera d'ailleurs en cadeau son portrait conservé au Musée Masséna de Nice (photo).

Le citoyen Decomble vend donc le 20 mai 1795 à
Louis Pierlot négociant, une propriété « ayant
son entrée sur le chemin de la carrière » d'environ
3 arpents et demi, consistant « en un corps de logis simple entre cour et jardin contenant la dite cour, jardins et bâtiments, le tout clos de mur ».

        
Cette vente est conclue pour la somme de 25 000 francs. Une rente viagère de 12 000 francs sera versée au citoyen Decomble, qui aura la possibilité de continuer à exploiter une carrière à plâtre. L'acheteur demande en outre que l'on procède à des « augmentations et embellissements » pour la somme importante de 75 000 francs (dont 50 000 francs à payer comptant).

        Ces travaux ne relèvent plus d'un simple entrepreneur local mais imposent l'intervention d'un architecte. Ce sera François Victor Perrard de Montreuil, à qui Decomble fournissait déjà du plâtre. Par ailleurs son père, Nicolas Antoine Perrard, avait réalisé l'expertise de 1775 et effectué des travaux dans la maison de Paris.

        Un devis ayant été établi, les travaux devront être terminés « dans le cours de la présente année ». Si les délais ont bien été respectés, la Folie telle que nous la connaissons a été édifiée avant la fin de 1795, c'est à dire au début du Directoire.

         L'architecte François Victor Perrard avait été le maître d'œuvre de nombreux hôtels particuliers, notamment celui commandé par le vicomte de Ségur (le fils du seigneur de Romainville) pour sa maîtresse. Loué ensuite à Joséphine de Beauharnais, il était vendu à Bonaparte en 1796. C'est dans cet hôtel qu'est préparé dès le retour d'Égypte le coup d'état du 18 Brumaire.

         Architecte du grand prieuré de France, Perrard avait édifié la « rotonde du Temple » et s’était chargé des travaux des commanderies de l'ordre de Malte. Nommé inspecteur des bâtiments en 1787, il revoit à la baisse les projets dispendieux de Ledoux pour l'impopulaire construction de la « barrière des fermiers généraux ». Mais en raison de deux faillites, il est publiquement discrédité.

 

        










          
À Pantin, l'édifice flambant neuf de la  Folie présente une belle façade néo-classique avec ses lignes horizontales de refends creusées pour simuler les joints entre les pierres, ainsi qu'une remarquable porte d'entrée surmontée d'une lucarne en demi-lune. Le corps central du bâtiment est encadré par deux pavillons comportant chacun un fronton triangulaire où s'inscrit un bas relief d'inspiration mythologique. 
         Celui de droite (aujourd’hui disparu) figurait peut-être une scène de récompenses attribuées par Minerve à des artistes car il portait l'inscription « Aux Arts ». Celui de gauche semble consacré à Hercule à cause de la massue tenue par le personnage féminin de droite. 
    
           
         Par rapport aux descriptions antérieures, on voit que les deux ailes du côté cour ont été prolongées symétriquement côté jardin conférant ainsi à l'édifice la forme d'un « H ». Il semble également que l'entrée principale donnant jusqu'ici dans le jardin ait été transférée dans la cour face à la porte de la propriété située impasse de Romainville. L'aménagement intérieur est plus difficile à apprécier compte tenu du cloisonnement ultérieur. La pièce principale paraît avoir été celle du rez-de-chaussée à droite. Ses panneaux, ses faux marbres, ses trompe-l'oeil, laissent à penser que les embellissements ont aussi porté sur la décoration intérieure. Certains placent dans l'aile ouest un salon en hémicycle.

         Accaparé par ses multiples affaires, il est peu probable que Louis Pierlot ait eu le loisir d'y mener une vie mondaine. Il loue rapidement la Folie à des locataires. Dans les recensements de 1800 et de 1804, on trouve le nom de madame de Montesson (photo).



        
          

         Charlotte Jeanne Béraud de la Haie du Riou, née en 1738, se marie à 17 ans au septuagénaire marquis de Montesson. Devenue veuve, elle rencontre le duc d’Orléans, Louis Philippe dit « le gros » qui en fait son épouse morganatique. Le couple habitera le château du Raincy jusqu'à la mort du duc d'Orléans en 1785. La marquise se réfugie dans un couvent puis occupe son hôtel particulier de la Chaussée d'Antin. Amie de Joséphine de Beauharnais, elle bénéficie de la protection de Bonaparte. Elle achète en 1802 le château du Moulin de Romainville (à l'emplacement de l'ancien fort) où elle reçoit une société choisie.  
         À la suite de ses déboires financiers, Louis Pierlot se sépare de la Folie en 1811 en l'échangeant pour une maison sise 18 rue Blanche qui appartient au comte de Valence, petit-neveu par alliance de Mme de Montesson.

         Celui-ci la cède par contrat sous seing privé au chevalier de Fonvielle qu'il a connu à Toulouse et qui a repris contact avec lui à son arrivée à Paris en 1798.

 

Le spectateur de la Folie

 

         Bernard François Anne Fonvielle (dit le chevalier de), né à Toulouse en 1760, est un aventurier. Il a exercé diverses activités dans le sud de la France avant de participer au mouvement révolutionnaire dans le parti girondin. Il s'établit à Marseille où il fonde une entreprise commerciale aux activités plus ou moins douteuses qui l'enrichissent. Mêlé à des actions de propagande royaliste en compagnie du père d'Adolphe Thiers, il mène une vie mouvementée dans différents pays étrangers. Il se marie en 1796 à Virginie Templier dont il aura cinq enfants. Lorsqu'il s'installe à Pantin, il occupe un poste de sous-chef de bureau à la section de l'habillement du ministère de la guerre. Il commence par jouir d'une vie agréable dans son domaine et reçoit beaucoup.

         A la mort de l’abbé Decombles, il décide de reprendre l’exploitation du plâtre ; il fait sonder la carrière pour estimer la masse de gypse qu’elle renferme, achète des chevaux, embauche 30 ouvriers et fait réparer les fours.

        Mais les troupes coalisées contre Napoléon envahissent la France et s'approchent de la capitale. Ils arrivent aux portes de Paris à la fin du mois de mars 1814. Alors que les habitants de Pantin ont déserté leur village, Fonvielle demeure à la Folie pour les accueillir. Il est même prêt à héberger les souverains. Dans ses « Mémoires historiques » où il se donne le beau rôle et cherche à faire oublier son passé révolutionnaire, il relate la bataille de Pantin du 30 mars. Des hauteurs de son jardin, il observe le mouvement des troupes. Son domaine est occupé, la Folie dévastée par les soldats russes. Il avait pris la précaution de déménager l'essentiel de son mobilier quelques jours auparavant mais ce qui reste est entièrement brisé. Pendant les combats, la Folie se trouve sous le feu des batteries postées sur le plateau de Romainville. Elle ne semble pas avoir été sérieusement touchée puisque Fonvielle ne demandera que 100 francs de dédommagement au titre des bâtiments alors qu'il réclamera 1300 francs pour le mobilier.

         Après les évènements de 1815, Fonvielle quitte définitivement Pantin.  

 

Les nouveaux propriétaires

 

         Dès 1816 le domaine passe à Étienne Antoine Minet-Montreuil qui, par décision de justice, doit le céder à son épouse Émilie de Couliboeuf au moment de son divorce le 5 juillet 1818. Dans le cadre de cette procédure, un inventaire réalisé en 1817 montre que les dégâts dûs à la guerre et à l'occupation ont été réparés et le mobilier entièrement renouvelé.

         La propriété est ensuite rapidement vendue à Pierre Dumontier le 20 octobre 1821. Elle restera près de vingt ans dans la même famille, ses deux fils Abel et François Guillaume poursuivent l'exploitation des carrières et fabriquent de la chaux hydraulique.

         À partir du milieu du siècle, les propriétaires cessent d'être des exploitants de carrières et leur domaine tend à se limiter à l'enclos où se trouve la Folie et le jardin d'agrément (appelé « jardin anglais » dans le cadastre de 1855).  

         À quel moment s'est-elle cloisonnée en logements locatifs? Les recensements de la population laissent penser que cette transformation intervient après la guerre de 1870, ou peu de temps auparavant. Ces recensements ne nous renseignent pas sur les locataires du seul bâtiment de la Folie car plusieurs constructions existant sur le site hébergent aussi des locataires. Le recensement de 1876 mentionne 6 familles regroupant 18 personnes dans ces bâtiments dont nous avons la description dans l'acte de vente du 24 septembre 1881 :

         « Premièrement, un principal corps de logis élevé sur caves, de deux étages avec combles, ailes à droite et à gauche, élevées d'un rez-de-chaussée. Deuxièmement, petite maison élevée d'un rez-de-chaussée sur terre-plein, grande cour au devant de la maison avec réservoir, autre cour dans laquelle se trouvent des hangars, de petits logements et un puits, jardin et terrain ayant été exploité en carrière, le tout d'une contenance superficielle de 12 075 m2 ».

         En 1870, le propriétaire s'appelle Jean-Pierre Rouquette, libraire, habitant passage Choiseul. À cette date, il a déjà des locataires, dont Jean-Pierre Apollinaire Henri Blanc, fabricant de vernis, qui lui rachète la maison en 1881. Il en demeurera propriétaire pendant 25 ans, jusqu'en 1902. Celui qui lui succède, Antoine Daudiné, y habitera pendant 15 ans, jusqu'en 1917. Le propriétaire suivant, André Boucherat, le reste pendant 19 ans de 1917 à 1936. Commence ensuite une longue période de 50 ans où la propriété demeure dans la famille Collinot.

         La population des locataires est essentiellement ouvrière. Les chefs de famille travaillent dans l'industrie et le commerce, parfois dans l'administration. Les femmes restent en majorité au foyer. Lorsqu'elles travaillent, elles sont parfois ouvrières dans l'industrie (laboratoires, industrie du caoutchouc...) mais surtout dans la confection, la vente ou le secrétariat.

         La Folie et ses annexes hébergent entre 9 et 13 ménages pour un effectif variant entre 18 à 39 personnes suivant le nombre d'enfants (3 à 22). Cette population est relativement stable. Entre 1891 et 1906, plus de la moitié des ménages est présente dans au moins trois recensements successifs. La première guerre mondiale opère une nette coupure. Le renouvellement des locataires est total entre 1911 et 1921, alors que la seconde guerre ne rompt pas cette stabilité. La population a tendance à vieillir sur place ; de ce fait les personnes de plus de 50 ans sont parfois plus nombreuses que celles de moins de 20 ans, comme en 1881 et 1946. Le nombre de personnes seules est généralement élevé pouvant atteindre la moitié des ménages.

 

La gestion municipale

 

         Après le décès d'Isidore Frédéric Collinot, la propriété passe à sa femme puis à sa fille Germaine et à ses neveux. C'est à eux que la municipalité de Pantin achète le domaine le 13 novembre 1986. Il comprend, outre le bâtiment principal « un pavillon d'habitation élevé sur caves, d'un rez-de-chaussée, composé d'une entrée, une grande cuisine, un bureau, salle à manger et trois chambres ». Ce pavillon en briques rouges, visible de la rue Charles-Auray, se trouve à la droite de l'entrée de la propriété. La municipalité confie la gestion de la location des logements à la société d'économie mixte immobilière de Pantin (S.E.M.I.P) puis à l'O.P.H.L.M à partir de 1992. La répartition des logements dans le bâtiment principal est le suivant : au rez-de-chaussée, un studio et un « deux pièces » (F2), au premier étage trois logements F2, au deuxième étage deux logements F2.

 














Un monument historique en péril

 

         Dans les années 1980, on commence à s'intéresser à l'histoire de l'édifice et à sa valeur architecturale. On constitue un dossier en vue de son inscription à l'inventaire supplémentaire des monuments historiques. Depuis la démolition dans les années trente de la maison de la Seigneurie, la Folie reste avec l'église Saint-Germain le seul vestige d'un passé révolu. Après un avis favorable, sa façade et sa toiture sont inscrites à l’inventaire supplémentaire (arrêté du 21 décembre 1984 notifié le 15 avril suivant).

         Mais les propriétaires successifs ont laissé la Folie se dégrader faute de l'entretien et des réparations nécessaires. Aussi, en prenant en charge le bâtiment, la municipalité a eu le souci de faire procéder à son état sanitaire. On constate que le ruissellement des eaux de pluie a endommagé les matériaux de construction à base de plâtre et de gypse. Il a causé notamment le décollement des plaques de la façade qui constitue un réel danger. En revanche les sondages ont révélé qu'aucun vice particulier n'affecte les fondations du bâtiment. Une restauration de la Folie pourrait donc être envisagée. Mais des travaux urgents s'avèrent nécessaires et les détériorations intérieures excluent le maintien des locataires :

         « Dans le corps principal, les déformations des sols et des murs ont rendu impossible l'ouverture des portes et des fenêtres, faussé les chambranles et les dormants, décollé et ruiné les lambris de la décorations, fracturé les carreaux ; exposant aux intempéries tous les niveaux du bâtiment ».

         A la fin de l'année 1994, des circonstances malheureuses provoquent l'écroulement de l'aile droite de l'édifice. Les travaux nécessaires à la restauration de la Folie paraissant hors de portée des ressources communales, comment sauver la Folie ? Un projet de base de loisirs régional vient opportunément apporter une solution d'avenir.

 

La base de loisirs et de plein air de la corniche des forts

 

         La région d'Ile-de-France forme le projet de créer un certain nombre de bases de loisirs. Le site des buttes de Romainville s'y prête particulièrement par les espaces constitués par les parcs communaux de Romainville, des Lilas et de Pantin, le parc départemental de la « Sapinière », ainsi que par des terrains situés à Noisy-le-Sec.

         En concertation avec les communes intéressées et le département, le Conseil Régional a décidé le 21 septembre 2000 d'installer sur ce site une base de loisirs et le plein air « la corniche des forts » sous la houlette d’un syndicat mixte d'étude et de gestion.

         À partir des avant-projets envisagés, on peut se faire une idée de ce que deviendra la Folie à l'horizon 2012, même s'ils ne sont que provisoires. La Folie de Pantin serait l'une des portes principales de la future base. Outre les services d'accueil, le bâtiment devrait abriter une « Maison de la nature » dédiée à la faune et à la flore. À proximité, les squares de Pantin réhabilités (Henri-Barbusse et République) et de nouveaux espaces de détente et de divertissement : une prairie de jeux, la basse-cour, la ferme des poneys, les jardins de découverte et un peu plus loin, l'école d'escalade ».

         S'agissant plus particulièrement de la Folie, on apprend que « le bâtiment existant sera réhabilité sur la base de son organisation d'origine : rez-de-chaussée plus deux étages, desservis par l'escalier central. L'aile démolie sera reconstruite suivant son volume extérieur d'origine, l'intérieur sera réorganisé pour mieux s'adapter au programme ». Il est précisé en outre que « le mur d'enceinte et le portail seront remontés. Le parvis du bâtiment est un dallage de pierre qui fait le tour de la Folie. Le puits et l'amandier, indissociables, sont conservés dans leur surprenant enlacement ».

         L'entrée principale où s'arrêteront les cars se situera côté sud. L'entrée actuelle qui donne sur l'impasse de Romainville, deviendra l'accès secondaire réservé au personnel et aux groupes d'enfants.

         Puisque rien n'est encore définitivement arrêté, on peut former le voeu que ce projet ambitieux fasse une place à l'histoire locale, ne serait-ce que pour perpétuer le souvenir des hôtes de la Folie pendant la période où elle était encore une belle maison de plaisance.  


Sources :
H. Richard, A. Caroff :

- Les Malheurs d'un exploitant plâtrier, La Lettre blanche, n°13, 2002

- (suite)

 

- La folie de Pantin et l’exploitation des carrières de gypse. Association Pantin-Seine-Saint-Denis-Patrimoine, 2006. 

Repost 0
Published by Hélène Richard
commenter cet article
18 mars 2009 3 18 /03 /mars /2009 16:19

         Ce n'est que tardivement qu'Étienne Nicolas Méhul a pu réaliser son rêve de cultiver des fleurs. Son collègue et ami Chérubini situe en 1810 son installation à Pantin : « Il acheta en 1810 une maison de campagne à Pantin où il alla souvent se délasser de ses travaux et soigner les oeillets, les oreilles d'ours et surtout les renoncules, les jacinthes et les tulipes, ses fleurs les plus favorites ».

         Méhul aurait donc 47 ans et il ne lui resterait que sept ans à vivre. Quelle a été sa vie avant son installation à Pantin?

 m-hul2.jpg


Un enfant des Ardennes

 

         Étienne Nicolas Méhul naît le 22 juin 1763 à Givet (Ardennes), ville fortifiée située à l'endroit où la Meuse pénètre en Belgique. Son père, d'abord maître d'hôtel du comte de Montmorency devient restaurateur. Marié à Cécile Keuly, il a eu quatre enfants dont deux sont parvenus à l'âge adulte, Étienne et sa soeur Marie-Catherine, qui épousera Jacques Daussoigne, boulanger à Givet.

         L'organiste aveugle du couvent des Récollets de Givet lui donne ses premiers rudiments de musique. À l'âge de 11 ans, il devient pensionnaire à l'abbaye des Prémontrés de Laval-Dieu, dirigée par l'abbé Lissoir. À l'occasion d'une tournée d'inspection en Allemagne, celui-ci fait venir à Laval-Dieu pour qu'il fonde une école de musique, le savant Guillaume Hanser de l'abbaye de Schussenried. Méhul y reçoit pendant cinq ans une formation musicale théorique à base de fugue et de contrepoint ainsi qu'une pratique d'organiste.

         Suivant l'exemple des frères Novoigille partis à Paris quelques années plus tôt, Méhul souhaite à son tour faire carrière dans la capitale. À la fin de 1778 ou au début de 1779, sans doute accompagné par un colonel de la garnison, il s'installe à Paris hébergé par une certaine Madame de Lissy. Selon la légende, il aurait vu Gluck et assisté à la première représentation « d'Iphigénie en Tauride » le 18 mai 1779.

 

Les débuts dans la capitale

 

         Méhul complète sa formation musicale en prenant des leçons avec le compositeur Edelmann, maître de clavecin. Ainsi armé, il est en mesure de vivre en prenant des élèves. Bon organiste, il a pu aussi faire les remplacements grâce à l'appui des Prémontrés de Paris. Son ambition est de parvenir à la gloire en composant pour le théâtre mais l'opéra est monopolisé par la joute entre Gluck et Piccini. L'opéra-comique offre plus de possibilités mais il lui faut d'abord faire ses preuves. Il compose deux séries de sonates pour clavecin ou piano-forte qu'il dédie à ses élèves Mme de Frenilly et Mme des Entelles. Il publie également un arrangement de deux airs de ballet du Belge Gossec qui lui a certainement apporté son appui par solidarité nordiste.

         Il compose enfin des œuvres vocales pour le « concert spirituel » qui sont bien accueillies et le classent parmi les compositeurs d'avenir.

         Après douze années de besognes alimentaires, il parvient en quatre ans, de 1790 à 1794 (il a maintenant la trentaine) au sommet de la notoriété.

 

 


La gloire

 

         Il parvient à la notoriété par deux voies : l'opéra-comique et la musique révolutionnaire.

         Peu à peu dégagé des spectacles de foire, l'opéra-comique avait déjà acquis ses lettres de noblesse sous l'ancien régime avec Philidor, Grétry, Monsigny et Dalayrac. À partir de situations et de caractères proches de la vie courante, ils avaient su écrire une musique plaisante et gaie, souvent sentimentale, parfois même pathétique. Avec l'aide du librettiste François Hoffman, Méhul réalise un coup d'éclat avec Euphrosine ou le Tyran corrigé représenté en septembre 1790 à la salle Favart. D'emblée il fut placé, selon Arnault, « entre le Molière et le Corneille de la musique, entre Gluck et Grétry ». De fait, il introduisait un ton nouveau jusqu'ici réservé au grand opéra, par un puissant sentiment dramatique et « des explosions de passion d'une violence et d'une vérité effrayante » (Berlioz). Sur des livrets du même auteur, il continue sa percée notamment avec Stratonice en 1792 et Mélidor et Phrosine en 1794. Aussitôt suivi par Chérubini, Lesueur et Berton, il apparaît comme le chef de file de la nouvelle génération de compositeurs d'ouvrages lyriques.

         Il n'adoptera la veine patriotique que plus tardivement mais avec une sincérité évidente puisqu'il écrira en 1794 : « Pour moi, il me semble que le peuple doit chanter et que c'est à l'opéra à adopter le chant du peuple ».

         C'est avec le même décalage qu'il s'est engagé en novembre 1793 dans la musique de la garde nationale parisienne constituée dès 1789 par Bernard Sarrette, bientôt rejoint par Gossec et son élève Catel. Il compose dans ce cadre pour les fêtes nationales plusieurs hymnes et chants patriotiques dont le célèbre Chant du Départ à la mi-juin 1794 sur des paroles de Marie-Joseph Chénier. À l'égal de la Marseillaise de son ami Rouget de Lisle, cette composition confère la gloire à son auteur. Aussi, lorsque le Conservatoire national de musique se crée en 1795, Méhul est choisi pour être l'un des cinq inspecteurs de cette institution avec un traitement de 5000 livres par an et un logement de fonction. C'est également lui qui est nommé la même année pour représenter la musique à l'Institut de France fondé par le Directoire, préféré à d'illustres aînés comme Gossec, Grétry ou Monsigny. L'estime dont il jouit se poursuit sous Napoléon : il est le premier musicien avec Gossec et Grétry appelé à faire partie du nouvel ordre de la légion d'honneur en 1804. De même qu'il avait été l'un des chantres de la Révolution, il figure parmi les compositeurs attitrés de l'Empire en écrivant pour diverses cérémonies officielles de belles cantates fort laudatives.

 

rue-m-hul-copie-1.JPG
L'acquisition de la propriété de Pantin

         Au début de l'année 1796, à l'occasion d'un voyage à Givet, sa ville natale, Étienne Nicolas Méhul s'aperçoit que son neveu Joseph Daussoigne âgé de six ans manifeste d'indiscutables dons musicaux. En accord avec ses parents, il l'emmène avec lui à Paris pour assurer sa formation au conservatoire de musique. L'année suivante, il fait venir à Paris pour tenir son ménage la soeur de sa mère Marie-Françoise Keuly qui n'est pas mariée. Sa situation étant assurée, il organise sa vie comme s'il devait demeurer célibataire, entre sa tante et son neveu.

         De façon inattendue, à la fin de l'année 1800, à presque trente-huit ans, il épouse la fille du Dr Gastaldy, médecin chef à l'hôpital psychiatrique de Charenton auquel est attachée une réputation de mondain, de joueur et de gastronome. Ce mariage s'avère désastreux. L'épouse, Marie-Madeleine Gastaldy, entre autres griefs, ne supporte pas la tante Keuly. Une séparation intervient (sans doute en 1806), assortie d'un accord financier. Mme Méhul s'installe à Lyon où elle va vivre jusqu'à son décès en 1857 à quatre-vingt-un ans.

         Commence alors pour Méhul une période d'épreuves et de déceptions. En plus de ses déboires conjugaux, il ressent douloureusement la désaffection de son public, notamment avec le demi-succès de son chef-d'œuvre « Joseph ». Il commence aussi à souffrir de la phtisie qui l'emportera.

         C'est alors que Marie-Françoise Keuly, qui a liquidé ses biens à Givet, achète une propriété à Pantin. Cette acquisition s'effectue en trois étapes.

         Elle achète d'abord le 13 décembre 1809 à M. de Saint-Georges (dont le nom apparaît à l'occasion des élections communales de l'an IX), domicilié à Paris rue Notre-Dame-des-Victoires, « maison, bâtiment, cour et 34 ares de jardin ». Elle y ajoute le 30 mars 1812 une autre pièce de terre puis une troisième, ce qui forme une superficie totale de 83 ares 53.

         Partant du fond de la place de l'église et s'allongeant sur 300 mètres à l'ouest jusqu'à un sentier qui deviendra la rue Jules-Auffret, la propriété comporte un grand jardin de 74 ares 20 et un plus petit de 3 ares 93 du côté de la place de l'église.

         Maurice Foulon, au cours de ses recherches, découvre une affiche annonçant la vente en avril 1786 d'une maison sise place de l'église appartenant aux enfants mineurs de Jeanne Boullot, qui sera celle qu'occupera Méhul vingt quatre ans plus tard. Il reproduit les informations qui figurent sur cette affiche dans son livre « Les Pantinois sous l'ancien régime ».

         « Cette maison qui est à porte cochère est située derrière la fontaine, et consiste en un vestibule, salle à manger. À droite office et à gauche cuisine. Le premier et le deuxième étage distribués de même. Et au troisième un belvédère en forme de pavillon. Escalier dans œuvre. Plus deux autres corps de logis, le premier élevé d'un rez-de-chaussée, et d'un étage carré. Et le deuxième aussi élevé d'un rez-de-chaussée, deux étages carrés et une pointe de grenier, le tout couvert de tuiles. Une grande cour, remise et écurie, caves, puits, lieux d'aisances et dépendances. Ensuite est un jardin potager garni d'arbres fruitiers, séparé par une grille de fer d'un autre jardin planté d'ormes et de marronniers, au fond duquel est une porte de sortie donnant sur le chemin des Pré-Saint-Gervais ».

         Grâce à sa tante, Méhul peut enfin à la fois assouvir sa passion pour l'horticulture (sa « fleurissomanie ») et trouver loin de la ville au milieu des fleurs, consolation et sérénité.

         En cela, comme beaucoup de ses contemporains, il est bien l'adepte de Rousseau et de Bernardin de Saint-Pierre. Ce goût pour l'horticulture s'est manifesté très tôt, dès son séjour à l'abbaye de Laval-Dieu dans les Ardennes où il put disposer « d'un petit jardin qu'on avait abandonné à ses soins » (Fétis). Par la suite, il saisira toutes les occasions pour retrouver la nature, s'informer sur la botanique, observer la culture des fleurs : à la Malmaison chez Joséphine de Beauharnais, chez Mme de Récamier à Clichy, chez Mme Lesénéchal à Montrouge, chez l'éditeur Hacquart qui a acquis à Gentilly le château de Mme de Villeroy. Beaucoup de ses amis partagent ses goûts comme Boieldieu, Catel et Chérubini.

         Si Méhul n'est pas en titre le propriétaire, il se conduit comme tel car la tante Keuly a fait de son neveu son héritier par testament en date du 1er octobre 1809.

         Victor Paquet a décrit le jardin de Méhul dans un style fleuri :

         « Figurez-vous un vaste parc carré, encadré d'un beau gazon, planté de tulipes ornant la terre avec leurs feuilles d'un vert uni, glauque, du centre desquelles s'élevaient des tiges libres, fermes, couronnées par un beau vase qui pourrait bien avoir servi de modèle à celui de la ravissante Hébé ; à la régularité de la corolle enchanteresse des tulipes de choix comme celles de Méhul, ajoutons la régularité des étamines qui en garnissent l'intérieur, le velouté des pétales, le port élancé, noble, gracieux de chaque fleur, l'élégance de ses contours, nous n'aurions qu'une faible idée de l'effet que produisait sur l'imagination des curieux l'ensemble de toutes les nuances de ce brillant tableau, lorsque, par un beau matin, le soleil se dégageant des nuages, un doux zéphyr venait agiter leurs colonnettes, toutes ces fleurs qui balançaient amoureusement leurs légers chapiteaux diaprés d'or, de pourpre, d'ivoire et d'azur sur un fond blanc d'argent ».[1]

         Toutes les fleurs intéressent Méhul mais il est surtout « fou tulipier » : « J'ai des collections de roses, de jacinthes, d'œillets, de renoncules et d'oreilles d'ours que j'aime beaucoup, mais j'ai une affection particulière pour la tulipe : ses variétés m'enchantent » (lettre du 5 décembre 1813). Collectionneur, il établit des relations avec plusieurs horticulteurs pour des conseils, des échanges... et des dons. Dans la région parisienne, il fréquente dans ce but son collègue Catel ainsi que les peintres Vandael et Van Spaendonck ; en province, il correspond avec Dathis de Lille et Pirolle père et fils de Metz. Ces derniers surtout lui sont précieux, c'est pourquoi on peut suivre Pougin[2] quand il croit que Méhul a dû faire un séjour à Metz pour admirer leurs jardins. Il a pu l'effectuer au retour d'un voyage à Givet, peut-être en 1812 à la mort de sa mère.

         Aidé par des journaliers recrutés sur place, car il ne peut se permettre d'efforts, il réussit en deux ans à conduire à bien son entreprise et à mener son jardin à maturité. Sans pour autant oublier sa maladie et ses déceptions, on peut le croire lorsqu'il parle du « calme heureux » que la culture des fleurs répand sur sa vie.

         Ce calme heureux ne va pas durer car les évènements vont assombrir les dernières années qui lui restent à vivre.

m-hul.jpg

 

Les années sombres

 

         Lorsqu'il s'installe en 1810 à Pantin, c'est un homme brisé physiquement et moralement. De santé fragile dès son enfance, son état physique l'empêcha d'embrasser la carrière ecclésiastique alors qu'il suivait des études musicales sous la direction de l'organiste Guillaume Hanser à l'abbaye de l'ordre des Prémontrés à Laval-Dieu. Les deux beaux portraits que nous possédons de lui, l'un de Ducreux peint sous le Directoire, l'autre de Gros daté de 1799, le représentent de façon flatteuse dans ses habits d'apparat sans déceler la moindre trace de faiblesse physique. Mais le contraste est saisissant si on les compare à la gravure de Kennedey faite au moment qui nous occupe : le visage a perdu tout agrément, les traits sont émaciés, son nez devient proéminent. De fait, depuis quatre ou cinq ans, ses amis commencent à s'inquiéter : il maigrit, tousse, se fatigue. La tuberculose le ronge.

         Peut-être faut-il attribuer à cet état de santé, entre autres raisons, quatre refus à des propositions pourtant pleines d'intérêt : c'est ainsi qu'il renonce à accompagner Bonaparte en Égypte, à accepter la direction de la chapelle consulaire après la démission de Paisiello, à partir à la cour de Saint-Pétersbourg comme Boieldieu, à succéder à Cherubini pour faire jouer ses opéras à Vienne. Atteint physiquement, meurtri affectivement, Méhul souffre aussi de la désaffection du public à son égard.

         Le public de l'opéra-comique finit par se lasser des drames sérieux et de la musique sévère. Il aspire à plus de légèreté, à plus de gaîté. Méhul tente de se plier à ce goût mais avec des bonheurs divers, en forçant sa nature. Comme le dit Chérubini : « C'était plutôt le Michel-Ange que le Raphaël de la musique. C'est pour cette raison que ses compositions manquent généralement de légèreté, d'élégance et de grâce, surtout dans le genre comique, pour lequel son style était moins porté que dans le genre sérieux ». Le goût du public est-il sensible à l'engouement pour les poésies d'Ossian ? Il écrit Uthal, qui paraît en mai 1806, œuvre sombre qui est loin d'éclipser l' Ossian ou les Bardes de Lesueur, représenté en 1804 à l'académie impériale de musique avec un énorme succès et apprécié par Napoléon. Lui qui disait : « Je ne crois pas être envieux, et pourtant les succès des autres me font mal ; je l'avoue pour l'expier en le disant », a vu sans trop de jalousie les succès de Cherubini, de Catel et de Lesueur mais le triomphe de Spontini, étranger au conservatoire, avec la Vestale en décembre 1807 et Fernand-Cortez en 1808 a du être ressenti de façon d'autant plus douloureuse que son Joseph représenté en février de la même année n'obtient qu'un succès d'estime, salué par la critique mais boudé par le public français.

         Ajoutons à ces nombreux soucis le fait que Méhul se retrouve à présent seul avec sa vieille tante. Son neveu, qu'il a fait entrer au conservatoire et qu'il considère comme un fils, vient d'obtenir le grand prix de Rome et part à la fin de 1809 pour la Villa Médicis.

         On comprend dès lors qu'il cherche la consolation et la paix au sein de la nature. Pour oublier ses préoccupations, il pourra se consacrer à sa passion pour les fleurs, la « fleurissomanie » qu'il n'a pas eu l'occasion d'assouvir complètement jusqu'ici.

 


Les dernières années de Méhul

 

         Comme la plupart des musiciens, il est passé sans encombre d'un régime à l'autre. Bien que patriote, il reste en marge de la politique. On le trouve en 1786 membre de la loge maçonnique « l'olympique de la parfaite estime » mais pour des raisons plus corporatistes qu'idéologiques. Pendant la Révolution, il entretient des relations avec Barère et Louis David qui militent à la Montagne, mais aussi avec M. J. Chénier du Marais. Dans le même temps, il fréquente des royalistes et correspond même avec une « altesse royale » non identifiée. Il se place ensuite sous la protection du président du Directoire La Revellière-Lepeaux et bénéficie de la bienveillance de Napoléon. Il y faut pour le moins une grande discrétion. On pourrait dire qu'il est passé entre les gouttes. Aussi ses préoccupations sont-elles d'abord professionnelles.

         Ce n'est pas par hasard si la première mention de la maison de Pantin dans une lettre à Méhul se situe au moment même où celui-ci essuie l'échec total de son opéra Les Amazones, représenté le 7 décembre 1811. La tentation du renoncement et de l'isolement loin des intrigues de Paris s'insinue dans son esprit. Déjà l'académie impériale de musique l'avait fait lanterner pendant deux ans et demie avant de monter son opéra, si bien qu'il s'était décidé à en écrire un autre, pour l'opéra-comique cette fois. Ce sera Valentine de Milan qui ne verra le jour qu'en 1822, cinq ans après la mort du compositeur.

         L'échec des Amazones, que Méhul n'impute qu'à lui seul, nous vaut cette plainte pathétique : « Je suis meurtri, je suis écrasé, dégoûté, découragé ! Il faut du bonheur, le mien est usé, je dois, je veux ma retrancher dans mes goûts paisibles. Je veux vivre au milieu de mes fleurs, dans le silence de la retraite, loin du monde, loin des coteries... Je ne suis plus jeune, je sens le besoin de repos » (décembre 1811). Il ne goûtera pas le repos dont il a tant besoin car l'histoire le rejoint.

         Il reçoit le premier coup en décembre 1812. De même qu'il avait recueilli l'aîné de ses neveux, il avait fait venir le cadet auprès de lui. Comme celui-ci se destinait à l'armée, il le fait entrer à l'école militaire de Saint-Cyr dont il paie la pension. Il l'équipe quand il sort sous-lieutenant et lui donne un pécule lorsqu'il rejoint l'armée de Russie. Il fait malheureusement partie des soldats qui meurent au cours de la retraite.

         Pendant la campagne de France de 1814, c'est la maison de Pantin qui est directement menacée. En mars, les armées coalisées se dirigent vers Paris. Les souverains alliés établissent leur quartier général au château de Bondy. Le 29, leurs troupes prennent position à l'entrée du village, prête à attaquer. Le 30 est la journée décisive où Pantin fut le centre des opérations militaires. Heureusement sa maison ne reçoit que des atteintes relativement légères[3]. Dans une lettre de juin 1814, donc assez proche des évènements, Méhul ne fait aucunement mention d'éventuels dommages. Dans une autre lettre de décembre, il remercie son correspondant pour son envoi de 36 oignons de fleurs en précisant que « presque tous ceux qui ont fleuri sont d'un choix très distingué ». Puisqu'ils sont venus à maturité au cours de l'année 1814, on peut supposer que le jardin n'a pas trop souffert.

         Ce n'est pas le cas de celui des Pirolle de Metz qui a été saccagé. Le fils, futur auteur de « l'horticulteur français » vient à Paris et cherche protection auprès de Méhul. La veuve Pirolle a pu sauver quelques planches du désastre. Elle confie à Méhul ce qui restait de la collection de tulipes et d'oreilles d'ours de son mari. La contribution de Louis-Joseph Pirolle à l'embellissement du jardin de Pantin nous vaut cet émouvant témoignage : « Quand nous calculions avec le bon Méhul ces effets sous le rapport des réflexions de la lumière, et sous celui des formes et des couleurs de ces plantes, il disait qu'un parc de renoncules bien choisies et bien distribuées était à l'œil ce qu'était à l'oreille la musique de Mozart et de Gluck : moins modeste, il eût pu citer la sienne... »

         Un heureux événement familial vient opportunément le consoler de ses soucis. Son neveu Joseph Daussoigne s'est marié à une très jeune fille Marie Adélaïde Bellet issue d'une ancienne famille d'entrepreneurs du bâtiment. Son installation au 13 bis de la rue de Montholon (n°25 en 1817) dans une petite maison appartenant à la famille de la mariée sécurise Méhul qui ne peut plus compter sur l'aide de la tante Keuly. De plus, fin 1816, la jeune femme attend « un heureux évènement ». Pourtant un troisième coup l'atteint profondément. Il résulte du gouvernement de la Restauration qui suit l'abdication de l'empereur. Le nouveau gouvernement supprime le Conservatoire, condamné en raison de ses origines révolutionnaires. Sarrette est destitué de son poste de directeur, Catel démissionne, Gossec est poussé vers la retraite. Pendant les Cent-Jours, Sarrette et Catel sont réintégrés puis renvoyés de nouveau à la seconde Restauration.

         Ces déboires contribuent, avec sa maladie, à accentuer une tendance naturelle à la mélancolie. Son ami Vieillard[4] constate cette évolution : « L'année 1816 avait porté les atteintes les plus cruelles à la santé de ce grand artiste, de cet homme excellent ». Le docteur Esparon le presse de partir pour la Provence afin de trouver un climat plus favorable à son état. Mais deux choses le retiennent à Paris : la santé de la tante Keuly qui décédera au cours de l'année et la représentation de son opéra-comique La journée aux aventures qui n'aura lieu qu'en novembre (son dernier succès). Ce n'est qu'ensuite qu'il se décide enfin à partir se soigner en Provence.

         En janvier 1817, il se rend d'abord à Montpellier où il est recommandé auprès du docteur La Fabry et où il connaît Joseph Roger, ancien élève du Conservatoire, qui tient dans cette ville un commerce de musique.

         On est effrayé à l'idée qu'il entreprend tout seul, dans son état, au milieu de l'hiver, un voyage aussi long. Il faut en effet quinze longues journées pour atteindre Montpellier. Parti de Paris le 18 janvier, il arrive le 23 à Lyon où il reste une semaine. Revoit-il sa femme qui y réside ? C'est peu probable. Avant le 6 février, il est à destination, épuisé : « Le voyage m'a causé une fatigue dont je ne puis me remettre », écrit-il à Hérold. De plus, le climat de Montpellier ne lui convient pas du tout. De lui même, il part se fixer à Hyères où il fait plus doux. Il séjourne à l'hôtel Europe dont le bâtiment existe encore. Une plaque apposé à l'entrée commémore le passage de ... Lamartine en juin 1840.

         De retour à Paris le 3 mai, il fait le tour de ses relations et assiste même à une séance à l'Institut. Dès la mi-mai, il retrouve son jardin et le printemps pantinois. Pirolle a veillé sur ses fleurs qui, encore une fois, tiennent leurs promesses.

         Méhul reste quatre mois à Pantin, les derniers où il jouit encore d'un certain répit. Ses amis viennent le voir, notamment Vieillard qui le décrit ainsi :

         « À son retour à Paris, au mois de mai, Méhul nous paru avoir éprouvé peu de changement dans son état de maladie ; nous reconnûmes surtout avec douleur que la maigreur et la toux avaient augmenté d'une manière sensible ». Son comportement se modifie : « Sa conversation était moins vive, sans doute ; elle avait perdu cette légère teinte de causticité qui donnait chez lui du jeu à la conversation, sans que ce fût jamais aux dépens du cœur ».

         Inexorablement l'inévitable arrive : « L'été tout entier se passa ainsi dans une période d'affaiblissement graduel ; mais à la chute des feuilles, il ne fut plus possible de s'abuser sur l'imminence d'un désolante catastrophe ». Dès le 28 août, le Journal des débats avait publié ce communiqué laconique : « M. Méhul, l'un de nos plus célèbres compositeurs de musique, est gravement malade ». Fin septembre, on le transporte à son domicile parisien, 26 rue de Montholon.

         Aucun récit, aucun témoignage ne nous renseigne sur ses deux dernières semaines de vie. Qui l'a veillé ? A-t-il reçu les derniers sacrements? A-t-il formulé ses dernières volontés ? Nous ne saurons rien. Il meurt à six heures du matin le 18 octobre 1817. Son décès est déclaré à la mairie par son neveu et par M. Dourlen, un collègue du conservatoire.

         Les funérailles se déroulent dès le lundi 20 octobre. La cérémonie religieuse a lieu à l'église Saint-Vincent-de-Paul située au bas de la rue de Montholon (entre les n°6 et 8). À l'office, les musiciens du la chapelle « n'ont chanté qu'en faux-bourdon le Dies Irae au grand étonnement des assistants ». Le convoi s'est dirigé directement au cimetière du Père-Lachaise, alors que pour les funérailles de Grétry en 1813, il s'était arrêté au théâtre Feydeau, puis devant l'Opéra. Sur sa tombe, les discours sont prononcés par le secrétaire perpétuel de l'académie des Beaux-Arts Quatremère de Quincy, par l'écrivain Bouilly et par son vieil ami Pradher.

          La femme de Méhul, présente le mercredi 22 octobre pour la pose des scellés de l'appartement, a-t-elle assisté aux funérailles de son mari ? On ne sait. Toujours est-il que personne ne veut payer la note des pompes funèbres qui se monte à 1134,40 francs. L'entrepreneur est obligé de faire opposition à la succession.


 mehul3.jpg 

       Si l'on visite le cimetière du Père-Lachaise, on est surpris par la modestie de sa tombe qui fait contraste avec l'imposante sépulture de son ami Cherubini. Encore s'agit-il de la tombe de 1822, édifiée grâce aux dons de ses élèves. On peut supposer que celle de 1817 était encore plus modeste.

 

L'inventaire après décès

 

        Deux jours après l'inhumation, l'appartement parisien est mis sous scellés, de même que la propriété de Pantin.

        L'inventaire après décès réalisé le mercredi 26 novembre 1817 par le notaire Jallabert, en présence de la veuve Méhul, Marie-Madeleine Gastaldy, et du neveu Daussoigne, nous permet de connaître la propriété telle qu'elle était à la mort de Méhul. Le mobilier de la maison de Pantin est prisé 2 839 francs (celui de l'appartement parisien 18 000 francs).

 

         Le principal corps de logis comporte au rez-de-chaussée une cuisine avec croisée sur la cour, un petit caveau sous l'escalier, une salle à manger éclairée par une porte vitrée donnant sur le jardin, prolongée par un petit office avec vitrage.

         Dans la cuisine, on trouve une cheminée et une cuisinière avec des chaudrons en cuivre jaune. Le mobilier se compose de deux tables de chêne, de deux bas de buffet, de quatre chaises et un fauteuil à fond de paille. Les buffets contiennent des ustensiles de cuisine et des pièces de vaisselles courantes.

         La salle à manger est décorée par deux grands tableaux. Elle comporte deux colonnes en plâtre imitant le marbre, chacune surmontée d'une « figure » en plâtre bronzé et d'un candélabre à trois branches en cuivre doré. Quatre supports également en imitation marbre portent quatre bustes en plâtre. Comme mobilier, on trouve une table en acajou, six chaises, deux fauteuils, une bergère de bois peint en gris, muni de sa couverture bleue et blanche. Un buffet au dessus de marbre fait corps avec la boiserie. Il est surmonté d'une glace en deux parties. Il renferme des pièces de vaisselles.

         Le petit office qui suit contient une grande armoire en noyer contenant une assez grande quantité d'assiettes (36 en porcelaine et 56 autres). On trouve également deux dessertes (« servantes ») en noyer à dessus de marbre.

         Le premier étage comporte deux chambres à coucher. La première, éclairée par une croisée, constitue à l'évidence la chambre de Méhul. On y voit une cheminée surmontée par la pièce principale de l'ameublement : une glace de 1,58 mètre de haut sur 1,28 de large prisée 400 francs, ce qui est la somme la plus élevée de l'inventaire. L'éclairage est assuré par une paire de petits flambeaux en cuivre doré.

         L'alcôve attenante, certainement assez vaste, contient le lit à colonnes de bois jaune avec ses accessoires et sa literie. C'est dans cette alcôve que l'on découvre un piano dans sa boîte en acajou. Elle est assez grande pour contenir également une causeuse, une bergère, un petit bonheur-du-jour, un guéridon en acajou, six fauteuils et quatre chaises à dossiers couverts de velours d'Utrecht jaune, ainsi qu'une chaise de merisier à fond de paille. Elle est fermée par un rideau d'alcôve glissant sur une tringle de fer. Un cabinet situé derrière sert de débarras.

         Une petite pièce voisine avec une fenêtre donnant sur le jardin est un cabinet de toilette muni de son nécessaire. Elle contient une malle en cuir où sont surtout entreposés des rideaux, et une commode regroupant les vêtements. Ceux-ci, qui sont peu nombreux (un seul pantalon et veste) montrent que l'essentiel de son vestiaire a été ramené sur de Montholon, son domicile parisien.

         Une seconde chambre à coucher se trouve au même étage. Elle possède aussi une cheminée au-dessus de laquelle se tient une glace en deux parties. On ne voit pas de lit proprement dit mais un sommier de crin, deux matelas de bonne laine, traversin et couvertures. Le mobilier comporte aussi six fauteuils, deux chaises, une table en acajou, un bonheur-du-jour, et une commode à quatre tiroirs contenant draps, taies d'oreiller, courtepointe et rideaux. Un cabinet de garde-robe prolonge la chambre.

         Au second étage, on retrouve sensiblement la même disposition avec deux chambres disposant chacune d'une cheminée surmontée d'une glace.

         La première chambre dispose d'une petite table à écrire en noyer et une autre en acajou, un chiffonnier à sept tiroirs en bois rose, un fauteuil et cinq chaises, une armoire en noyer à deux portes, une couchette à deux dossiers en bois peint avec sa literie, ainsi qu'une chaise de paille et une table de nuit en noyer.

         La seconde chambre possède un cabinet de toilette. Le mobilier se compose d'un canapé et six fauteuils, d'une couchette à deux dossiers et trois matelas, d'une table en pupitre acajou, d'une petite table à écrire en noyer, d'une commode plaquée en bois de rose à dessus de marbre et d'un fauteuil de bureau en acajou.

         Le belvédère servant de troisième étage, contient une chambre de domestique.

 

         Ce recensement des biens fait apparaître un ensemble plutôt disparate, de valeur assez modeste mais comportant un mobilier important, nombre d'ustensiles de cuisine, de la vaisselle en abondance, et suffisamment de literie pour héberger plusieurs personnes.

         Les dépendances

         À la porte d'entrée donnant sur la place de l'église, on trouve une remise comportant une petite écurie. Elle abrite des outils de jardinage. Elle possède un grenier auquel on accède par une échelle.

         Un bûcher contient également des outils de jardinage.

         La resserre, avec ses deux étages, est le bâtiment le plus important. Au rez-de-chaussée, éclairé par trois ouvertures (une sur la cour et deux sur le jardin) se trouvent des caisses de plantes. Au dessus, dans une pièce ayant la même vue, il y a également des caisses de plantes mais aussi un mobilier : deux tables, trois chaises, une couchette à deux places avec sa literie. Une autre pièce à deux fenêtres sur la cour sert d'orangerie. On y trouve un mauvais poêle en terre, un fauteuil à fond de paille, deux tables dont une pliante, une couchette à deux dossiers et un petit poêle roulant en faïence. Au deuxième étage, une pièce avec fenêtre sur cour contient quelques éléments de couchage (deux châssis de baldaquin), deux dessus de tabourets fixés sur une planche, une chaise de jardin, des clayettes à pruneaux. Cette importante construction peut, à la rigueur, servir de logement sommaire.

         Un fruitier à une fenêtre sur la cour contient des châssis et de mauvaises chaises de jardin.

         Une cave renferme, comme au domicile de la rue de Montholon, des bouteilles de vin rouge (et nombre de bouteilles vides). Le vin rouge a dû être recommandé à Méhul comme fortifiant par son médecin le docteur Esparon.

         Dans le jardin, on signale deux figures en plâtre sur socles en bois, quatre chaises et un banc de jardin.

         Cet état de la propriété en 1817 permet d'apporter une solution définitive à « l'énigme de la gravure de 1831 ».
 

L'énigme de la gravure de 1831
maison-du-gardien-copie-1.JPG
         En 1831, soit quatorze ans après le décès de Méhul et alors que le propriétaire est Nicolas de Saint-Allais, un éditeur parisien publie un album intitulé « Habitations des personnages les plus célèbres de France de 1790 à nos jours ». Cet album contient la gravure de la maison de Méhul dessinée « d'après nature » par Augustin Regnier et lithographiée par Champlin. Elle est reproduite dans l'ouvrage de Maurice Foulon « les Pantinois sous l'ancien régime ». On y voit sur une place une petite maison à un étage, à deux fenêtres par niveau, surmontée par un toit pointu couvert de tuiles et par une haute cheminée. À sa gauche, se trouve une porte plutôt étroite coiffée d'un chapiteau. Elle est prolongée par un mur d'angle. On a vu qu'en 1817 ce bâtiment n'était qu'une remise et non une maison d'habitation. Comme le précise Charles Cormiolle, « pourvue d'un étage, elle est aujourd'hui la maison du jardinier, mais autrefois le rez-de-chaussée devait être l'écurie car on y remarque encore de longs crochets de bois qui servaient certainement à pendre les harnais ».  La maison de Méhul se trouvait derrière...

 

Les successeurs

 

         La propriété de Pantin fait l'objet d'un partage entre la sœur et la femme de Méhul selon une convention en date du 5 mai 1818 ; Mme Méhul a droit à la moitié « comme représentante universelle en usufruit du dit sieur son mari conformément au contrat de mariage du 3 frimaire an IX ». De son côté, la sœur a aussi droit à la moitié « comme représentant la nue propriété de la totalité de la dite maison qui lui appartient comme seule héritière de M. Méhul, son frère ». En marge de l'acte de succession, on lit la note suivante : « La dame Daussoigne a cédé sa nue propriété à la veuve Méhul, par acte devant Maître Trutat, notaire à Paris, le 5 mai 1818 enregistré le 7 pour 12 000 francs et les dettes ».

         À qui Mme Méhul vend-elle la propriété?

         Le premier acquéreur est Claude-François Maradan qui l'achète 14 000 francs. Maradan n'est pas tout à fait un inconnu. Il est libraire et éditeur 16 rue des Marais-Saint-Germain (rue Visconti). Un lien ténu le relie à Méhul par le truchement du jeune Guizot dont il édite les premières oeuvres de 1809 à 1816. Selon Gabriel de Broglie, Guizot a connu le couple Méhul et a même publié dans « le Journal de l'Empire » du 26 février 1807 un poème en vers à la gloire de l'auteur de « Joseph ».

         En date du 25 mai 1822, Maradan vend la propriété pour 25 000 francs au comte de La-Chaussée, sans toutefois quitter Pantin puisqu'il s'installe rue de la Villette-Saint-Denis (rue Hoche).

         La propriété est une nouvelle fois vendue le 24 juillet 1829. L'acquéreur est le plus connu des successeurs puisqu'il a les honneurs du dictionnaire. Il s'agit de Nicolas Viton de Saint-Allais (1773-1842). Né à Langres, fils d'un épicier, il monte à Paris après de bonnes études, s'enrôle dans l'armée puis se consacre à l'art héraldique et généalogique. Il ouvre un cabinet de consultation nobiliaire au 10 rue de la Vrillière qui connaît un grand succès par ses recherches généalogiques et l'authentification des titres nobiliaires. Il publie de nombreux ouvrages dont le monumental « Nobiliaire universel de France ».

         Le propriétaire suivant est Urbain Joseph Stanislas Tenin, caissier de la conservation des hypothèques de Paris domicilié 41, rue de Paradis-Poissonnière. Il achète la propriété pour 15 000 francs et l'agrandit de plusieurs parcelles.

         Alexandre Joseph Cormiolle, charcutier dans le quartier de Saint-Germain-des-Prés à Paris en devient propriétaire le 26 octobre 1844, soit 27 ans après la mort du compositeur. L'acte de vente comporte la description suivante :

         « Une maison de campagne à Pantin sur la grande place vis-à-vis de l'église ayant son entrée par une porte cochère ; sur cette place et à l'extrémité du jardin une sortie donnant sur le Pré-Saint-Gervais. Cette maison consiste en deux corps de bâtiments principaux élevés de deux étages distribués en plusieurs appartements, cuisine, office, écurie, cave et grenier. Une cour principale et basse cour. Plus un jardin séparé de la cour par un mur à hauteur d'appui dont une partie est plantée à l'anglaise et l'autre partie en fruitiers et potager est entourée de murs et contient, y compris les bâtiments, 90 ares ».

         Cette description correspond à l'état de la propriété qu'a connue son petit-fils Charles Cormiolle dans sa jeunesse. Dans son souvenir, il l'a voit ainsi :

         « Sur un terrain rectangulaire dont l'une des petites bases bordait la place de l'église, auprès de la fontaine publique, s'élevaient trois corps de logis : deux petits au nord dans deux angles de terrain et un plus vaste qui occupait la grande base ».

         Sur la maison d'habitation elle-même, Charles Cormiolle apporte plusieurs précisions intéressantes qu'il confie à Maurice Foulon :

         « Le rez-de-chaussée comprenait une cuisine dont la fenêtre s'ouvrait au sud, une grande salle ornée de cheminées de marbre monumentales et un salon qui, par un petit retour, communiquait sur la cour. Au premier et à gauche se trouvaient une grande chambre et un cabinet de toilette et, à droite, une autre chambre avec une alcôve. Un beau balcon, garni d'une magnifique rampe en fer forgé, dominait les jardins et leurs grands arbres, à l'ouest. Le deuxième étage comportait également une chambre à coucher et une grande salle de billard ancien, « à blouses », dont les angles s'agrémentaient de gueules de lion en bronze ».

         La « grande salle » se substitue à l'ancienne salle à manger et un salon à l'office. Au rez-de-chaussée, on a aussi ouvert une seconde cheminée. Au second étage, le billard ne provient pas de la succession de Méhul. De même, l'existence dans le jardin de « six magnifiques vases d'admiration » n'est pas confirmée par l'inventaire après décès.

 

La disparition de la propriété

 

         La maison de Méhul est démolie en 1889-1890 dans des conditions que Germaine Artaud, l'arrière-petite-fille d'Alexandre Cormiolle, rapporte en 1983 à Philippe Delorme[5].

         « Quand mon grand-père s'est remarié, sa seconde femme n'a pas aimé la maison. Elle l'a fait démolir. À ce qu'il paraît, il y avait un escalier avec une rampe en fer forgé. Sur cette photo, voilà la maison que mon grand-père avait fait refaire. La propriété donnait sur la place de l'église. Là c'était mitoyen avec une ferme qui donnait rue de Montreuil (rue Charles-Auray) et quand cette ferme a disparue, les Delizy (les distillateurs) qui habitaient rue du Centre (rue Jules-Auffret) l'ont rachetée et avaient la propriété depuis la rue du Centre jusqu'à la rue de Montreuil ».

         C'est dans la nouvelle maison que naît Germaine Antoinette Cormiolle le 11 mars 1895. La démolition des bâtiments anciens ouvre un large espace. Face à la nouvelle maison (n°22 place de l'église), la vue s'étend sur les parterres et les jardins. De nouvelles constructions s'élèvent du côté de la place de l'église et le long de la rue du Centre (rue Jules-Auffret).

         Cette situation dure moins de quarante ans.

         Issue d'une famille de charcutiers, Germaine Cormiolle reste dans l'alimentation en épousant en janvier 1919 un négociant en gros de produits fermiers (beurre, œufs, fromages), Charles Artaud. Ce dernier installe ses entrepôts dans la propriété et fait ouvrir une voie privée à la limite de celle des Delizy. En novembre 1925, il obtient de la municipalité la cession des pavés pour le pavage de la chaussée qui devient la rue de la Paix en février 1928. L'ouverture de cette voie fait naturellement disparaître la maison d'habitation qui se situait en face du n°23 de la rue de la Paix.

         Les nouvelles constructions existent encore aujourd'hui :

         Au n°21 s'étendent autour d'une cour intérieure des bâtiments en briques datant de 1926. Ils servaient d'entrepôts, de magasins, de dépendances et de bureaux de commerce de M. Artaud. Mis en vente en 1964, ils sont actuellement affectés à d'autres usages (ateliers de confection en 2002).

         Au n°23, on peut voir le pavillon d'habitation de la famille Artaud, construit dans le même style que les bâtiments voisins. Il sert actuellement de presbytère de la paroisse Saint-Germain de Pantin.

         À l'angle de la rue de la Paix et de la rue Jules-Auffret (n°15 rue du Centre) s'élève une maison d'habitation de cinq étages construite par Charles Cormiolle pour y résider. Il y décède en 1944.

         Les n°3 et 5 de la rue de la Paix appartenaient également à Charles Artaud. Démolis en 1957-1958, ils ont été remplacés par un immeuble neuf.

 

 

                                                  André Caroff


 Le chant du départ (sur youtube)



 

[1]    Éloge historique de Louis Joseph Pirolle, Mémoires de l'académie de Metz, 28ème année, 1846-1847.
[2]    Arthur Pougin, Méhul, sa vie, son génie, son caractère, Paris, 1889.
[3]    Comme réparations, Méhul s'inscrit pour 300 fr au titre des bâtiments et 300 fr pour le mobilier (AM Pantin).
[4]    Vieillard de Boismartin (1788-1862), Méhul, sa vie et ses œuvres, 1859.

[5]     Bulletin de la SVPH, Histoire locale n°1, 1983, p.18 et 19.

Repost 0
Published by Hélène Richard
commenter cet article
18 mars 2009 3 18 /03 /mars /2009 16:17
         Hélène Brion n'est pas connue du grand public. Pionnière du féminisme pendant la première moitié du 20ème siècle, elle n'atteint pas la notoriété d'une Flora Tristan ou d'une Louise Michel aux destinées plus romanesques. Comme on connaît peu de choses sur sa vie privée, il n'existe sur elle aucune biographie complète.

         Peu connue, elle n'est pas pour autant oubliée. La plupart des ouvrages traitant du féminisme la citent, lui consacrent une ligne, un paragraphe ou un chapitre. 
 On écrit sur elle des études et des On écrit sur elle des études et des articles. En 2005, une délibération du conseil municipal du 13ème arrondissement de Paris décide de donner son nom à une rue d'un quartier neuf et le « dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français » lui consacre une importante notice.


       

         Hélène Brion mérite donc d'être mieux connue des Pantinois.

 

 

La jeunesse d'une orpheline

 

         Hélène Rose Louise Brion naît le 27 janvier 1882, au 31 de l’avenue des Paulines, à Clermont-Ferrand. Sa famille est originaire de l'est de la France, à la limite de la Marne et des Ardennes. Le père, Léon Pierre Hubert Brion, né le 16 août 1849 à Rouvroy en Dormois (Marne), est le fils d'un garçon brasseur. Son parcours professionnel est pour le moins atypique ; adolescent, il monte à Paris sans doute pour faire des études de droit puisqu'il devient clerc d'avoué. À 18 ans, il s'engage pour neuf ans dans l'armée. Il est promu caporal en 1869 puis sergent l'année suivante. Il participe aux combats de la guerre de 1870 au cours de laquelle il est fait prisonnier à la bataille de Mézières. Après 6 mois de captivité, il se présente au concours d'entrée de l'école militaire de Saint-Cyr. Admis 45ème sur 320, il est nommé sous-lieutenant deux ans plus tard. Très bien noté par ses supérieurs, il était appelé à faire une brillante carrière militaire. Pourtant il démissionne le 1er août 1876 et se marie le 17 août à Vouziers (Ardennes) à Octavie Cautel née dans cette ville le 26 mars 1855 d'un père menuisier et d'une mère couturière. Il entre ensuite à la compagnie des chemins-de-fer PLM où il occupe la fonction de sous-chef de gare à Cône-sur-Loire puis à Clermont-Ferrand.        « Dès le berceau, elle fut démunie de ses soutiens naturels. Le père manqua pour la guider de son expérience, cette nature primesautière et confiante. La mère fit défaut pour l'assouplir par une tendresse avertie. Elle n'eût que son aïeule pour l'aimer. » Hélène Brion rectifie en marge : « Faux ! Le père fut là et un peu là ! C'est à lui et à sa mère, ma bien-aimée grand-mère, que je dois tout... » Elle a donc connu son père jusqu'à un âge assez avancé.

         Que se passe-t-il dans le ménage  pour que les parents se séparent de leur fille et confient son éducation à la grand-mère paternelle résidant dans les Ardennes ? La seule confidence sur son enfance provient d'une réaction à la lecture d'un article de la journaliste Séverine, ancienne collaboratrice de Jules Valles qui écrit le 2 janvier 1918 :

 

         Après ses études primaires, elle part à Paris pour y poursuivre des études secondaires. De nombreuses interrogations se posent à ce sujet : Qui l'a inscrite à l'école primaire supérieure Sophie-Germain ? Qu'a-t-elle donné comme correspondant à prévenir en cas d'urgence ? Qui lui a trouvé une chambre au 18 de la rue Chanoinesse près de Notre-Dame occupée par une entreprise commerciale ? Avec quelles ressources vit-elle ? Il est improbable qu'une jeune fille de 12 ans soit venue seule et sans soutien dans la capitale.

         Sur ses études, nous avons le témoignage de Jeanne Brochard qui l'a côtoyée pendant cinq ans à Sophie-Germain, comme enseignante :

          « Studieuse et désintéressée, elle aimait le travail pour le travail lui-même, plus que pour ses résultats, notes, points, etc. Sans la rechercher, elle jouissait de la sympathie de ses compagnes, même celles qui, par leur éducation première, se trouvaient le plus différentes d'elle. Restée seule à Paris à l'âge où les autres jeunes filles sont couvées par leur famille, elle vécut seule, absolument isolée sans jamais se plaindre, ni sans réclamer une pitié contre laquelle sa fierté ombrageuse l'aurait fait se cacher. Sa dignité instinctive fut toujours sa seule sauvegarde : privée des tendresses de la famille, elle fut obligée d'apprendre bientôt à se diriger seule dans la vie[1]. »

         À Sophie-Germain, elle passe tous les examens qui lui sont accessibles : certificat d'études primaires supérieures en 1898, brevet élémentaire en 1899, brevet supérieur en 1900. Que sont devenus alors ses parents ? On sait seulement qu'ils divorcent par jugement rendu par le tribunal de première instance de la Seine, le 19 octobre 1892. Hélène, qui a maintenant 20 ans, vient de terminer ses études secondaires. En fin de carrière, son père sera affecté à un emploi sédentaire à Paris comme sous-chef de bureau à la compagnie P.L.M. Ce transfert est-il motivé par des raisons de santé? Il décède le 24 février 1902 à l'hôpital Villejuif alors asile d'aliénés. Il n'a que 52 ans. Elle passe un certificat de sténographie. Ayant obtenu une bourse de séjour du conseil municipal, elle fait un séjour d'une année en Allemagne. À son retour, elle obtient le certificat d'études en langue allemande de la « Société pour la propagande des langues vivantes en France ». Souhaitant faire carrière dans l'enseignement, elle est admise en 1905 au concours d'auxiliaires. À la rentrée de 1905, elle est affectée à divers postes de la région parisienne et au début de 1906 dans le 19ème arrondissement. En janvier 1907, elle obtient un congé « pour raisons familiales ». Elle quitte à nouveau son service en novembre 1907 car elle a obtenu un contrat pour une traduction d'allemand. Elle suit sa commanditaire jusqu'à Saint-Pétersbourg. Libre à la fin de l'année, elle obtient une prolongation de congé jusqu'en avril qui lui permet d'étudier le fonctionnement des écoles de la ville grâce à une recommandation de l'ambassade de France. De retour, elle demande sa réintégration. Elle reçoit un avis favorable de son inspectrice :

         Après ses classes à Sophie-Germain, Hélène Brion donne des cours de français à l'école anglaise de la rue des Acacias. 

         « Mlle Brion est intelligente, elle s'occupe avec zèle et dévouement des élèves qu'on lui confie. Elle est tout à fait dépourvue de ressources. Ce sont des raisons pour que je transmette sa demande avec avis favorable ».

         Elle est nommée stagiaire suppléante dans le 10ème et le 19ème arrondissement. Le 24 avril 1911, elle devient enfin titulaire à l'école maternelle de la rue Candale à Pantin où elle obtient un logement de fonction. Cette titularisation couronne ses années d'auxiliariat où elle a montré des qualités pédagogiques certaines, comme le confirme son inspectrice :

         « Mlle Brion est auxiliaire depuis cinq ans. Elle est très appréciée des directrices qui l'ont eue sous leur direction ; elle est douce avec les enfants. Je souhaite de la voir arriver bientôt à un poste de titulaire à Paris ».

         Plusieurs années après, un autre rapport d'inspection complète cette appréciation :

         « Sous des dehors volontairement un peu rudes, Mme Brion cache son affection pour les enfants. Ceux-ci ne s'y trompent pas ; aussi sont-ils disciplinés, attentifs, toujours près à l'effort et progressent rapidement. Mme Brion sait les captiver, créer l'élan vers le progrès et c'est plaisir de voir se dérouler cette classe vivante au possible ». Il lui est toutefois recommandé « d'attacher plus d'importance aux habitudes de soin matériel, d'ordre, aux qualités extérieures ».

         Dès son entrée dans l'enseignement, elle adhère à l'organisation créée en 1905, « la fédération nationale des syndicats d'instituteurs et d'institutrices » (FNSI) ainsi qu'au nouveau parti socialiste SFIO (Section française de l'Internationale ouvrière) fondé la même année. Mais, de son propre aveu, son engagement « féministe » a précédé son adhésion syndicale et politique. Elle cite le nom de plusieurs organisations dont elle est membre : « Suffrage des femmes, Union fraternelle des femmes, Union française pour le suffrage des femmes, ligue nationale du vote, etc. » Dès 1902, elle se lance dans la gigantesque entreprise de « L'encyclopédie féministe » qui va l'occuper toute sa vie. On aimerait connaître les influences qui l'ont conduites si tôt à un pareil engagement. Son action féministe et syndicale lui impose une intense vie sociale. Elle va de réunions en réunions, tenues souvent dans les écoles ou appartements de ses collègues, ou encore à la section socialiste de Pantin, rue Berthier. Elle entretient des liens amicaux avec de nombreuses collègues dont Henriette Izambart qui accueille des réunions dans son appartement de l'école de la rue du Général-Brunet dans le 19ème arrondissement. Ces obligations l'amènent à prendre quelque liberté avec l'administration : n'obtenant pas l'autorisation de s'absenter le samedi après-midi, elle passe outre, d'où la réaction de l'inspecteur d'académie :

         « Je suis d'autre part surpris que Mlle Brion ait cru pouvoir sans autorisation se faire remplacer par une femme de service. Je compte que ce fait ne se renouvellera pas. Mlle Brion devra accuser réception de mes instructions. »

 

burion.jpg 

La syndicaliste

 

         En 1884, la loi Waldeck-Rousseau avait reconnu le droit syndical aux ouvriers dans le cadre de leur spécialité professionnelle. Les fonctionnaires en étaient exclus. Pour contourner cette interdiction, les instituteurs se regroupent en « amicales » permises par la loi de 1901 sur la liberté d'association. Mais ces amicales tendent progressivement à se transformer en syndicats. Le 13 juillet 1905 se crée la « Fédération nationale des syndicats d'instituteurs » (FNSI) qui ont adhéré à la CGT en 1909. Selon la conjoncture politique, les gouvernements passent de la tolérance à la répression. En période de statu-quo, la position officielle renvoie à une loi ultérieure portant statut de la fonction publique. Cette loi n'interviendra qu'en 1946.

         En 1912, le projet d'extension à trois ans du service militaire oppose la droite belliciste et revancharde à la gauche pacifiste et internationaliste. Au congrès de la FNSI de Chambéry en 1912, une initiative paraissant anodine met le feu aux poudres : c'est « le sou du soldat », qui est ainsi défini :

         « Afin de maintenir les relations existantes entre les camarades syndiqués soldats et leur groupement, il est institué dans chaque syndicat une œuvre spéciale dite « sou du soldat » destinée à leur venir en aide moralement et pécuniairement ».

         La réaction ne se fait pas attendre. Cette initiative est jugée antimilitariste par le gouvernement : « Il est maintenant avéré que les syndicats d'instituteurs deviennent des centres d'agitation politique, des foyers de désagrégation nationale ». Une circulaire du ministre de l'instruction publique Guist'Hau du 4 octobre demande la dissolution des syndicats d'instituteurs sous peine de sanctions. Plusieurs d'entre-eux obtempèrent, d'autres refusent, notamment celui de la Seine dont Chalopin prend la direction avec comme adjoint un instituteur pantinois, Maurice Foulon. Un manifeste de protestation est signé par le conseil fédéral dont Hélène Brion fait partie. Une action disciplinaire s'engage contre les signataires. Hélène Brion reçoit le 19 octobre 1912 une réprimande du directeur de l'enseignement primaire de la Seine, Maurice Foulon une mesure de « censure ».

         Après le congrès de Chambéry, elle est admise comme membre du conseil fédéral et comme déléguée de la Fédération de l'enseignement au comité confédéral de la CGT. Par suite de la démission du secrétaire général Joly en 1913, elle devient secrétaire adjointe auprès de son successeur Cottet en janvier 1914.

 

 

La grande guerre

 

         L'utopie de la solidarité internationale des ouvriers contre la guerre n'a pas résisté à la vague nationaliste. L'assassinat du pacifiste Jean Jaurès marque le début du ralliement de la majorité de la gauche à la lutte contre l'agresseur allemand. C'est « l'union sacrée ».

         Après la mobilisation générale, l'état-major de la fédération s'est réduit au trésorier Loriot et à Hélène Brion qui prend le poste de secrétaire générale. Celle-ci n'a pas craint d'afficher ses positions pacifistes dès le 30 juillet 1914 dans un article de « la bataille syndicaliste ». Toutefois, en militante disciplinée, elle se rallie à la position majoritaire de la SFIO et de la confédération qui soutient « la guerre du droit ». Pourtant le courant pacifiste, quoique minoritaire, se développe. Au congrès de la Grange-aux-belles en août 1915, le conseil fédéral, en opposition avec les positions nationales, se prononce en faveur de la propagande pacifiste. Hélène Brion y adhère avec soulagement, comme elle l'avouera à un ami : « C'est vrai, dira-t-elle, j'ai cru, entraînée comme tant d'autres, à la guerre du droit et de la justice ; mais je reconnais maintenant que je me suis trompée et je considère cette erreur comme la plus grande faute de ma vie. »

         Au congrès de Paris en 1915, elle milite pour le rétablissement de « L'internationale » et devient membre du comité pour la reprise des relations internationales.

         Dès lors, elle mène une intense action de propagande pacifiste, participe à de nombreuses réunions, à la diffusion de tracts, de publications interdites, etc. Elle poursuit aussi son action féministe en adhérant au « comité intersyndical d'action contre l'exploitation de la femme ».

         À Pantin, en dehors de ses devoirs pédagogiques, elle se montre admirable de dévouement envers les personnes les plus touchées par la guerre. C'est elle qui organise notamment les « soupes populaires », n'hésitant pas à éplucher elle-même les légumes.

         La police la surveille de près. On perquisitionne à son domicile pour y trouver des documents compromettants. On enquête sur elle. On demande un rapport à son inspectrice pour savoir si elle se sert de ses élèves pour la diffusion de tracts pacifistes. Déjà plusieurs membres de l'enseignement, dont les époux Mayoux, des Charentes, ont été poursuivis.

         Inculpée et suspendue sans traitement le 27 juillet 1917, elle n'est officiellement arrêtée que le 17 novembre et incarcérée à la prison pour femmes de Saint-Lazare où avaient été enfermées Louise Michel et l'anarchiste Jeanne Humbert. Elle comparait devant le Conseil de guerre du 25 au 31 mars 1918, avec son filleul, frère d'une de ses amies, Gaston Mouflard, accusé pour les mêmes motifs.

 

 

Le Conseil de guerre

 

         Devant ses juges, elle se montre d'une grande pugnacité, faisant preuve d'un tempérament de « battante ». Elle se défend pied à pied contre ses accusateurs, souvent avec plus d'habileté que de bonne foi. Ce procès déchaîne une campagne de presse de la part des journaux nationalistes comme Le Matin qui accumule les griefs contre elle. On lui reproche sa tenue de cycliste : « Habillée en zouave, musette de côté, elle passait par la fenêtre, s'asseyait sur les tables. » On l'a vue, une échelle sur le dos, un pot de colle à la main, apposer des affiches. On l'accuse de propagande anticonceptionnelle, d'être une espionne pour être allée en vélo vers les lignes ennemies. Profitant d'un congé de Noël où elle était allée à Londres rejoindre les suffragettes, elle aurait cassé quelques vitres et « descendu » quelques réverbères. De retour à Pantin quinze jours plus tard, elle avait présenté un certificat médical. On l'accuse aussi de s'être écriée dans le préau de son école le 1er août 1914 : « Ah ! Je voudrais mettre le feu au ministère de la guerre », etc.

         Devant de tels agissements, on envisagera de la soumettre à un examen psychiatrique, même si elle nie tout en bloc. Au cours du procès, les témoins à charge, ne font pas le poids face aux témoins à décharge, nombreux et chaleureux, qui sont souvent des personnalités connues, comme la féministe Marguerite Durand ou le député Jean Longuet, petit-fils de Karl Marx.

           Ce pacifisme découle directement de son féminisme : « Je suis ennemie de la guerre parce que féministe. La guerre est le triomphe de la force brutale, le féminisme ne peut triompher que par la force morale et la valeur intellectuelle ».

         Dans sa déclaration finale, elle se sert de son droit de parole pour exprimer ses idées. Elle avance pour sa défense l'argument sans doute le plus irréfutable : « Je comparais ici comme inculpée de délit politique ; or je suis dépouillée de tous les droits politiques... »

         Bien disposé à son égard, le tribunal ne la condamne pas moins à trois de prison avec sursis. Libérée après ce jugement, elle est révoquée de l'enseignement avec effet au 17 novembre 1917. Les autorités académiques lui intiment l'ordre de quitter son logement de fonction mais la municipalité de Pantin, propriétaire des locaux, la maintient rue Candale. Le 19 octobre 1919 les députés discutent du projet de loi d'amnistie qui pose le délicat problème de la réintégration des fonctionnaires révoqués. Cette réintégration après amnistie intervient-elle de droit comme le soutient l'avocat Pierre Laval ? Le Garde des sceaux est d'un avis contraire : elle ne peut intervenir que par un acte de bienveillance du gouvernement après étude de chaque cas. Hélène Brion ne sera réintégrée qu'en 1925 sous le gouvernement du « Cartel des gauches », près de huit ans après sa suspension.

 

 

Après la guerre

 

         Les combats terminés, les mobilisés reviennent et reprennent leurs postes. Découragée par sa condamnation, Hélène Brion cède sa place de secrétaire générale à son collègue et ami pantinois Maurice Foulon, ancien secrétaire adjoint. C'est lui organise le congrès de Tours de la FNSI, toujours illégal, en août 1919. Les institutrices révoquées pour leurs opinions – Hélène Brion, Marie Mayoux et Julia Bertrand - sont désignées d'enthousiasme comme assesseurs. En décembre de la même année, Hélène Brion et Maurice Foulon signent l'appel des « comités syndicalistes révolutionnaires » sur lequel figure cet objectif d'ordre général : « Nous ferons de la propagande pour la disparition du salariat et du patronat ». Tous deux se situent donc à l'aile gauche de la fédération. En février 1920, on les retrouve côte à côte pour créer à Pantin « l'université populaire », lui comme secrétaire général, elle comme membre du conseil d'administration.

         Privée d'enseignement à Pantin, elle apporte son concours à son amie le docteur Madeleine Vernet pour la seconder à « l'avenir social » d'Epône (Seine-et-Oise). Cette œuvre, dirigée par des militants socialistes, se propose d'assurer à des orphelins de familles ouvrières une enfance aussi proche que possible de celle qu'ils auraient connue dans leur famille.

         Elle reprend également sa lutte en faveur des femmes par la création d'une publication, La Lutte Féministe, « organe unique et rigoureusement indépendant du féminisme intégral ». Elle porte en exergue deux citations, l'une de Félix Pécaud : « Femme, ose être », l'autre de Madeleine Pelletier : « Quiconque est vraiment digne de la liberté n'attend pas qu'on la lui donne, il la prend ».

         Le premier numéro est du 20 février 1919. En principe mensuelle, La Lutte Féministe paraît de façon irrégulière jusqu'au numéro 18, du 20 octobre 1921. Hélène Brion assure la rédaction de l'éditorial comme celui de 3 juillet 1919 intitulé « leur paix » : « Leur paix, révisable à brefs délais dans l'intérêt supérieur de l'humanité. »

         Dans un autre éditorial, elle s'élève envers la recrudescence de sévérité contre l'avortement, l'adultère. « La reconnaissance des droits d'être humain de femme vient une fois de plus d'être remise aux calendes grecques ». La Lutte Féministe comporte des rubriques régulières : tribune législative, coin des lecteurs et lectrices, morceaux choisis littéraires, mœurs et morale sexuelle, sport, mode, etc. On relève également la rubrique « le coin de l'au-delà » tenue par Hélène Brion elle-même qui montre ainsi son intérêt pour le spiritisme. Dans les derniers numéros, apparaissent des témoignages et articles sur la révolution bolchevique. Dans un éditorial « Retour de Russie », Hélène Brion s'entretient avec une dénommée « Flora » de retour en France. Elle l'interroge sur la condition des femmes. Son interlocutrice lui répond : « Là-bas, notre cause a vaincu ; là-bas nous sommes dans la lutte aussi, non en auxiliaires, en inférieures mais en égales. Notre égalité est admise en principe et l'émancipation nous est prêchée comme un devoir. »

         Après l'avoir entendue, elle change le titre de sa publication qui devient : La lutte féministe pour le communisme. C'est une femme convaincue qui va partir à son tour pour connaître la Russie devenue soviétique.

 

 

Le séjour en Russie soviétique

 

         À partir du 15 juillet 1920, le gouvernement soviétique doit réunir à Moscou le IIèmeCongrès du Komintern. Y sont conviés les adhérents au « Comité pour l'adhésion à la IIIème internationale » dont Alfred Rosmer est le représentant pour la France. Le parti socialiste qui cherche à s'informer sur les événements et savoir à quelles conditions il pourrait être admis à la « IIIèmeinternationale », envoie sur place une mission comprenant deux parlementaires chevronnés : Marcel Cachin et Ludovic Oscar Frossard.

         Hélène Brion est l'un des délégués du « Comité pour l'adhésion à la IIIème internationale ». Elle est accueillie à Petrograd par le révolutionnaire Victor Serge et à Moscou par Suzanne Depollier, institutrice française installée en Russie. On la loge à l'hôtel Dielovoï Dvor réservé aux visiteurs de second rang. Elle relate son séjour dans un manuscrit encore inédit : « Choses et gens de Russie rouge », qui a été analysé dans une étude de Sophie Coeuré[2].

         Vivant une période d'exaltation heureuse, elle privilégie les contacts directs. Elle obtient quelques minutes d'entretien avec Lénine (« Le masque est rébarbatif, oui, mais le regard est bon, si intelligent ! Et le sourire est si rayonnant ! »), côtoie Trotski au congrès des femmes communistes. Elle cultive l'amitié de plusieurs militantes. Mais elle préfère aux débats idéologiques, les rencontres et les témoignages vécus. Elle vibre et s'émeut en entendant des femmes écrasées par la misère, garder leur foi en l'avenir. Ses considérations sur « l'expérience sociale magnifique » du communisme la conduisent à apprécier surtout les acquis immédiats de la classe ouvrière. Elle se réjouit des mesures en faveur des femmes et voit l'influence du féminisme dans le progrès des mœurs : « Dans l'enthousiasme, la propreté morale, la pureté de vie, l'espèce de fanatisme du bien qui galvanise le parti, on peut reconnaître l'influence des femmes. » Elle reconnaît toutefois que le modèle reste le travailleur viril et fort, et que les femmes restent peu représentées dans les classes dirigeantes. Il en est de même du spiritisme pratiqué par quelques révolutionnaires, mais qui n'est pas suffisamment reconnu : « Et je rêve du jour où cette jeune science officielle, qu'ici nos bourgeois sont seuls à cultiver, répandant sa lumière là-bas indifféremment sur tous les humains, achèvera de donner sa sanction scientifique au communisme et au beau rêve réalisé de la solidarité humaine. »

         De retour en France après un séjour de six semaines, elle se lance dans une campagne de propagande au cours de laquelle elle ne fait pas moins de 85 réunions au printemps de 1921. Tout en conservant sa liberté d'expression, elle ne met jamais en cause le régime soviétique.

         Dans l'Hérault, on annonce ainsi sa venue : « La camarade Hélène Brion, de retour de Russie, sera dans la région à partir du 23 mai pour une tournée de propagande. Elle traitera le sujet si passionnant pour les militants communistes et syndicalistes révolutionnaires. »

         Depuis le congrès de Tours de 1920 qui a consacré la scission du parti socialiste, Hélène Brion adhère au nouveau parti communiste français. Le parti n'assure pas sa promotion en lui confiant des responsabilités en son sein comme il le fait pour son amie Suzanne Dépollier devenue membre du bureau politique. Il faut dire que ni le féminisme ni le spiritisme ne constituent pour lui des thèses prioritaires. De son côté, Hélène Brion s'éloigne progressivement à la fois du syndicalisme et du communisme. « Socialisme et syndicalisme s'efforcent surtout d'aménager le sort des travailleurs et des classes pauvres. Or les femmes sont plus exploitées par la collectivité masculine en tant que femmes qu'elles ne le sont par le capital en tant que productrices... » On ne doit donc pas leur reprocher de s'occuper elles-mêmes des questions qui les concernent. C'est ce qu'Hélène Brion va s'efforcer de faire par une action indépendante des partis et des syndicats.

 

 

Réintégrée dans l'enseignement

 

         Au mois de décembre 1924, le ministre de l'instruction publique enfin favorable à une mesure de réintégration, demande au directeur de l'enseignement primaire de la Seine de la convoquer « et lui faire comprendre le sens exact de la mesure que je vous suggère. C'est une mesure d'oubli et de pardon, et nullement une justification rétrospective des actes regrettables commis dans le passé ». La décision intervient le 16 janvier 1925. Hélène Brion retrouve son poste à l'école maternelle de la rue Candale où elle continue à résider. Son logement sert à l'hébergement de nombreux hôtes de passage, ce qui ne va pas sans quelques frictions avec ses voisins. Il a accueilli notamment Suzanne Dépollier à son retour de Russie.

 

         En mai 1932, elle assure pendant plus de quatre mois en donnant pleine satisfaction la direction de son école.

         Au cours de ses années d'exercice, une situation conflictuelle met en évidence son sens de la justice. Le 26 avril 1928, jour de l'ouverture de l'école de plein-air de la rue Méhul, elle écrit à son inspectrice pour se plaindre de la façon dont le recrutement de cette école a été réalisé. Elle s'élève contre l'admission de filles d'institutrices alors que l'école de plein-air est réservée aux enfants de familles nécessiteuses.

         En dehors de cet incident, aucun fait notable n'est à révéler en ce qui concerne l'activité de cette excellente institutrice. Elle exercera ses fonctions à Pantin jusqu'à la veille de la seconde guerre mondiale.

 

 

Les deux dominantes

 

         La lutte féministe a mobilisé Hélène Brion tout au long de sa vie. Par son adhésion à de nombreuses associations, des conférences (notamment sur Flora Tristan), des congrès, des manifestations, des publications ou des interventions auprès de parlementaires, elle a contribué à l'adoption de mesures significatives. Cette pression à failli déboucher sur le droit de vote des femmes : en 1919, par 344 voix contre 97, la chambre des députés accorde aux femmes le droit de vote et l'éligibilité. Cette loi est rejetée par le sénat. Elle milite également pour l'accession des femmes à tous les emplois à égalité de salaire et pour l'égalité des droits de la femme mariée par rapport au mari.

         La seconde guerre n'interrompt pas son action. À la libération, elle assure la présidence de l'association « femmes de la libération humaine ». En mars 1945, au nom d'un groupe de femmes du 12ème arrondissement où elle réside, elle écrit à Mme Roosevelt : « Il faut qu'il y ait des femmes dans les assemblées et conférences qui élaborent les statuts futurs de la paix mondiale, autant de femmes que d'hommes.

         Il est cependant certain que sa grande œuvre demeure la monumentale « Encyclopédie féministe » commencée dès sa vingtième année. C'est une entreprise un peu folle, restée inachevée et dont quelques dizaines de volumes existants sont impubliables. Elle y travaille surtout pendant l'Occupation dans les Vosges où elle s'est repliée. Cette encyclopédie se présente sous forme de cahiers dans lesquels sont regroupées par ordre alphabétique, généralement du nom de famille, des notices sur des femmes jugées exemplaires. Dans chaque cahier, le principe de classement est le même en recommençant par le début de l'alphabet. À la fin, les notices font l'objet d'un regroupement thématique et géographique. Ce texte disparate n'aurait peut-être pas nui à une publication dans un dispositif plus méthodique si le contenu avait été plus homogène. Hélène Brion choisit ses sujets de manière extensive : à côté de femmes connues pour leurs activités littéraires, scientifiques, artistiques et même sportives, elle inclut des femmes inconnues citées dans des faits-divers des journaux. Par ailleurs, en dehors de fiches rédigées par elle-même, elle introduit des articles de journaux, des extraits de revues, des photographies. Dans ses archives, on trouve des cartons entiers de coupures de journaux en attente.

         Quel est l'objectif visé par une encyclopédie qui n'existe qu'à un seul exemplaire ? Cette entreprise demeure un mystère. En 1912, elle avait essayé d'en tirer des sous-produits sous forme de fascicules départementaux sur le modèle des « guides Joanne ». Elle en a confectionné plusieurs maquettes cartonnées sur lesquelles ont lit avec surprise le titre suivant :

« Les Joannes Féministes.

Guide Brion pour le département de...

gravures et cartes.

H. Brion et Cie Éditeurs.

Imprimerie, 1 rue Candale, Pantin ».

Qu'en aurait pensé son inspectrice ?

         Le spiritisme constitue son second intérêt permanent. On trouve dans ses archives de nombreuses lettres qui témoignent de ses relations avec le milieu de l'occultisme : Miss Hamida professeur de sciences occultes, André Dumas secrétaire général de la « Maison des spirites », etc. Elle s'informe par le moyen de revues spécialisées comme La Revue spirite, journal « d'études psychologiques et de spiritualisme expérimental ». Elle participe à des séances de spiritisme. Une lettre à sa collègue Mme Grimmer du 15 janvier 1952 nous éclaire sur ses croyances fondées sur la communication avec « l'au-delà » :

         « ... Et puis, bien sûr, je vous aurais parlé spiritisme et j'aurais eu l'air d'une soldate de l'armée du salut partant à la conquête d'une âme et utilisant pour cette œuvre pie, tous les avatars que les divers seigneurs de l'au-delà déversent à tire-lire sur notre pauvre monde. Or je n'ai pas quand même l'outrecuidance de prétendre que tous ceux qui ne « croient » pas en ma vérité sont « perdus ». Au contraire, je suis absolument sûre que tout un chacun est sacré, c'est à dire sûr de la survivance au-delà de la mort. Matérialistes féroces et négateurs absolus n'en abordent pas moins l'autre rive et y retrouvent les leurs, ainsi que les conséquences, bonnes ou mauvaises, de leur comportement ici bas ».

Elle fait des conférences sur ce thème. À l'issue de l'une d'elles devant des jeunes de Pantin, une amie lui écrit : « Bravo pour votre conférence à Pantin, mais chère camarade, vous leur avez dégoisé toute la lyre du spiritisme, il n'y a plus rien à leur dire à ces jeunes gens ! »

 

 

Vie privée

 

         Si l'on est informé sur son action militante, une grande obscurité entoure la vie privée d'Hélène Brion. Plusieurs articles mentionnent l'existence de deux enfants qu'elle aurait eus d'un émigré russe. On n'en trouve aucune trace. Plus récemment, des chercheurs ont trouvé dans ses archives des lettres qui semblent plutôt aller dans le sens d'amitiés féminines. On avance les noms d'Henriette Izambart, de Marguerite Othon, de Suzanne Dépollier, d'Angelica Balabanoff. Il faut toutefois rappeler qu'au moment de son procès de 1918, aucun de ses détracteurs les plus virulents n'ont émis une telle hypothèse, malgré ses vêtements masculins et son comportement viril.

         Une même incertitude plane sur l'évolution de son état de santé. De la correspondance échangée à partir de son nouveau domicile du 7 rue Michel-Chasles dans le 12ème arrondissement, on peut isoler quelques phrases qui indiquent une détérioration de son état physique, notamment dans les lettres de 1955 :

         « ... Enfin votre doctoresse a commencé à vous soigner normalement. J'espère que ce moyen sera le bon. »

         « Je voudrais bien savoir que votre traitement « radio » vous soulage ; que votre tremblement diminue et que vous redevenez valide. »

         Elle écrit : « Je suis malade », « j'ai vomi du sang » .

         Pour le nouvel an 1955 : « Je vous souhaite pour cette nouvelle année une grande amélioration de votre santé... »

         Elle fait plusieurs séjours en clinique. Le dernier s'effectue à la clinique « Diététique et gérontologie d'Ennery » (Seine-et-Oise) où elle décède le 31 août 1962. Le décès est déclaré à la mairie par le directeur de la clinique. Son cousin René Cholet, instituteur dans les Ardennes, qu'elle a hébergé pendant l'Occupation, lui évite la fosse commune du cimetière d'Ennery en lui achetant une concession de trente ans et en lui élevant une sépulture maintenant à l'abandon.

 

         Ses archives ont été déposées pour partie à la bibliothèque du féminisme « Marguerite-Durand », pour partie à « l'Institut français d'histoire sociale » (Archives nationales).

         Celle que l'on a appelée « la jeune Louise Michel », « la fille spirituelle de Jaurès » ou « l'ardente Ardennaise » est une personnalité d'exception. Pour devenir célèbre, il lui aurait fallu rencontrer des circonstances lui permettant d'exprimer pleinement sa nature profonde, qui est celle d'une héroïne. Faute d'une telle célébrité, sa lutte opiniâtre pour arriver à une meilleure égalité entre les deux sexes, devrait lui assurer la reconnaissance des femmes.

 

                                                                        André Caroff





Bibliographie :
- Colette Avrane,  Hélène Brion, une institutrice féministe, Extrait du Bulletin Archives du féminisme, n° 5, juin 2003
- Préface, notes et commentaires de Huguette Bouchardeau dans Hélène Brion, La Voie féministe, Syros, 1978



[1]   Cité par Madeleine Vernet, Hélène Brion, une belle conscience et une sombre affaire, Éditions d’ Epône, 1918.

[2]   « Une passagère du communisme », dans Le mouvement social n° 204, 2003/4, Éditions de l'atelier.

Sur plusieurs points des charges retenues contre elle, Hélène Brion ne peut toujours nier l'évidence : oui, elle a bien transmis des documents pacifistes à des soldats au front, mais uniquement à des instituteurs syndiqués. Elle ne peut être responsable de la diffusion qui aurait pu en être faite auprès d'autres soldats. Au reste, être pacifiste n'est pas être antinational et antimilitariste. D'ailleurs elle ne fait partie d'aucune association pacifiste.
Repost 0
Published by Hélène Richard
commenter cet article
18 mars 2009 3 18 /03 /mars /2009 15:58

          Même s'il a effectué une partie de sa carrière à Aubervilliers, Maurice Foulon reste un enfant de Pantin où il a passé sa jeunesse, a été instituteur, s'est marié. Il mérite la reconnaissance des Pantinois à un double titre. Il est un des rares à avoir réalisé des recherches d'archives pour faire connaître l'histoire de notre ville avant la Révolution. Son livre Les Pantinois sous l'ancien régime est encore souvent cité, voire utilisé par ses successeurs. Il a été aussi à l'origine de « l’Université populaire de Pantin » (UPP) qui a connu un grand succès entre les deux guerres.

         Fils d'ouvrier, il s'est élevé jusqu'au plus hautes responsabilités gouvernementales grâce à son travail opiniâtre et une volonté sans faille. Mais s'il a été un homme politique, il n'a jamais été politicien. Porté par les circonstances et par son expérience de responsable syndical, il s'est mis au service des plus déshérités en faisant preuve, avec la plus grande modestie, de qualités exceptionnelles d'administrateur toujours soucieux de réalisations concrètes. Quel que soit le jugement que l'on porte sur son parcours politique, ses qualités humaines et son sens social ne peuvent lui être contestés.

 

I. L'INSTITUTEUR ENGAGÉ

 

Une jeunesse studieuse

 

         Maurice Foulon naît à Pantin le 16 septembre 1886 au 115 de la rue de Paris (aujourd'hui avenue Jean-Lolive) dans l'une des dernières maisons à un étage qui subsistent encore. Quelques années après sa naissance, la famille quitte le 115 pour le 113 de la même rue afin de laisser la place au rez-de-chaussée à l'installation d'une boutique d'alimentation qui s'appellera « l'épicerie du centre ».

         Le père, François Joseph Foulon, originaire de Serain près de Saint-Quentin, exerce le métier de corroyeur. Il est marié à Léonie Eugénie Fourès qui lui a donné quatre enfants, une fille et trois garçons, dont Maurice est l'aîné.

         Maurice effectue sa scolarité primaire à l'école du Centre, rue des Grilles. Excellent élève, il obtient son certificat d'études à 11 ans. Comme il n'existe pas d'établissement d'enseignement secondaire à Pantin, il poursuit ses études au cours complémentaire de la rue Tandou dans le 19ème arrondissement. Au bout de deux ans, il passe le certificat d'études complémentaires. Il possède toutes les qualités pour continuer des études au lycée. À la même époque, André Breton qui habite au 33 rue Étienne-Marcel, prend le train tous les matins à la gare de Pantin pour rejoindre le lycée Chaptal.

         Outre le fait que l'enseignement secondaire n'est pas encore gratuit, il semble qu'un accident survenu à son père l'ait contraint à entrer prématurément dans la vie active pour aider sa famille. Il trouve un emploi de bureau, dans la comptabilité. Malgré de longues heures de travail (la journée de huit heures n'est pas encore votée), il prépare seul le brevet élémentaire qu'il obtient en 1903 et le brevet supérieur qu'il réussit en 1904. Pendant ses rares moments de loisirs, il pratique l'athlétisme et joue d'un instrument de musique. C'est sans doute en pensant à lui-même qu'il écrira dans un article du « Peuple » :

         « Entre le jeune homme qui a appris en se jouant au lycée, et le prolétaire qui a peiné pour faire ou refaire très tard sa propre éducation, c'est incontestablement le second qui bénéficie de la plus forte personnalité et du plus ferme caractère. »

         En 1905, il est admis au concours préfectoral de recrutement d'instituteurs. Nommé le 1er mai 1905 « instituteur auxiliaire en banlieue », il est affecté à Montreuil, à Paris 18ème, puis à Bobigny comme stagiaire suppléant. Il habite alors avec ses parents au 149 rue de Paris (avenue Jean-Lolive). Le père travaille à présent comme journalier chez Delizy, la grande distillerie. Peu après, on le retrouve avec sa femme à la manufacture des tabacs de la rue Courtois.

         Maurice passe en 1908 (il a 22 ans), son certificat d'aptitude professionnelle d'instituteur, mais ne sera titularisé qu'après son retour de service militaire qu'il effectue pendant deux ans à Soissons. Libéré, il est affecté à l'école de garçons de la rue Thiers (aujourd'hui rue Condorcet) à Pantin le 1er octobre 1910 dans une classe de cours élémentaire 2ème année de 50 élèves (dont 47 présents). L'inspecteur primaire qui lui rend visite, reconnaît ses qualités pédagogiques. Il lui recommande toutefois « de prendre pour l'enseignement le ton de la conversation calme, posé, enjoué même à l'occasion ». Autant dire que c'est un jeune maître plutôt sévère.

         Comme la plupart de ses collègues, il adhère à la fédération nationale des syndicats d'instituteurs (FNSI). Membre depuis 1907 du syndicat des instituteurs de la Seine, il en devient le secrétaire adjoint. À sa nomination à Pantin en 1910, il est également membre de la section socialiste locale dont le siège se situe rue Berthier. Il fait la connaissance d'une jeune divorcée, Louise Augustine Savoret, ouvrière en parfumerie (probablement aux établissements Pivert de la rue de Paris), qui habitait avec son mari Léonce Joly, 149 rue de Paris. Lorsque le couple se sépare, l'épouse vient habiter au 51 rue Pasteur, tandis que la famille Foulon s'installe au 149. Le 10 janvier 1911, Maurice Foulon et Louise se marient à Pantin. Les époux s'installent dans le quartier des Quatre-Chemins au 1 rue Berthier.

 

 

Le militant

 

         Secrétaire adjoint du syndicat des instituteurs et institutrices de la Seine, membre du conseil syndical, Maurice Foulon participe aux côtés du secrétaire André Léon Chalopin au congrès qui se tient à Chambéry en août 1912. Ce congrès est illégal puisque les instituteurs ne jouissent pas du droit syndical. En 1907, un accord gouvernemental allait toutefois dans le sens de la tolérance mais la situation internationale qui justifiait les tendances militaristes et revanchardes de la droite, ne favorisait pas l'indulgence envers un mouvement affilié à la confédération générale du travail (CGT) pacifiste et internationaliste.

         Les congrès de la fédération des instituteurs sont organisés à tour de rôle par l'un des syndicats départementaux ; à Chambéry, le syndicat du Morbihan.

         Ce que l'on a appelé « le cauchemar de Chambéry » se déclenche à la suite d'une initiative apparemment anodine, « le sou du soldat » qui consiste à apporter une aide financière et morale aux instituteurs syndiqués mobilisés. Mais cette initiative arrive au moment où le gouvernement veut porter à trois ans la durée du service militaire, mesure combattue par les partis de gauche et par la CGT. Dans ce contexte, l'initiative est perçue comme une provocation antimilitariste. Barthou, devant le sénat, parlera de la « campagne abominable que poursuit le « sou du soldat » qui n'envoie de secours aux soldats que s'ils aident à la propagande du syndicalisme et de l'anarchie ». Le gouvernement réagit en exigeant la dissolution des syndicats d'instituteurs ou leur transformation en amicales. Le syndicat du Morbihan annonce sa dissolution et conseille aux autres de l'imiter. Le syndicat de la Seine avec Chalopin et Foulon prend alors la tête de l'opposition et, avec le soutien des autres syndicats protestataires, organise en dépit de l'interdiction un autre congrès fédéral au Havre en septembre 1912. Le 16 septembre, il lance un manifeste reproduit par plusieurs journaux avec le nom des signataires. Le 4 octobre, le ministre de l'instruction publique Gabriel Guist'Hau adresse aux instituteurs syndiqués une circulaire comminatoire :

         « Toute tentative de reconstitution des syndicats, toute adhésion nouvelle à une manifestation que le gouvernement a jugée contraire à la discipline, constituerait une faute... et entraînerait pour les auteurs de nouvelles sanctions. »

         En réponse, le conseil fédéral publie le 6 octobre un ordre du jour déniant au ministre toute compétence en la matière, seuls les tribunaux étant aptes à fixer la jurisprudence. D'ailleurs, la cour de cassation par un arrêt du 11 mai 1912 avait reconnu « que les travaux du congrès d'instituteurs sont non seulement indépendants de toute subordination hiérarchique mais encore étrangers aux actes professionnels et à la qualité d'instituteur public ».

         Sur avis du conseil départemental, le directeur de l'enseignement primaire de la Seine, considérant qu'en signant le manifeste et l'ordre du jour Maurice Foulon a « contribué à provoquer et à entretenir une agitation contraire aux intérêts de l'école laïque », lui inflige le 19 octobre 1912 « la peine de censure ». Sur instruction du ministre de l'éducation publique, cette peine est annulée le 25 novembre 1913.

         Après la trêve de l'action répressive du gouvernement, Chalopin reconstitue le bureau fédéral de la Seine sous la direction de Charles Joly et participe en 1913 au congrès de Bourges. Lorsque Joly fait défection, le secrétariat passe à Marcel Cottet assisté notamment par Maurice Foulon et Hélène Brion, sa collègue institutrice à Pantin.

         La guerre désorganise la direction du bureau fédéral. En l'absence de Chalopin qui sera l'une des premières victimes, de Cottet et de Foulon, c'est Hélène Brion qui prend en charge le secrétariat du syndicat.

 

Sous les drapeaux

 

         Maurice Foulon est mobilisé le 2 août 1914 au 19ème escadron du train à Paris. Il est envoyé au front le 1er juin 1915 avec le 36ème régiment d'infanterie. Il se bat avec courage puisqu'il est cité à l'ordre du régiment et reçoit la croix de guerre. Pendant qu'il est aux armées, madame Foulon s'engage comme infirmière à l'hôpital militaire auxiliaire 216 pour la durée des hostilités, en remplissant les fonctions d'infirmière-major. Son mari n'est officiellement démobilisé avec le grade de caporal que le 25 mars 1919 mais il est probable qu'il a bénéficié d'un congé libérable puisqu'il a pu reprendre ses activités syndicales pour préparer le congrès de Tours d'août 1919. S'agissant de son travail pédagogique, il poursuit sa carrière d'instituteur à l'école primaire de garçons du 7 rue Jomard, dans le 19ème arrondissement de Paris.

 

La réorganisation de la fédération syndicale

 

         Au syndicat de la Seine, les anciens militants reprennent leurs postes. De ce fait, Hélène Brion s'efface devant Maurice Foulon qui s'en explique dans le rapport moral qu'il présente au congrès de Tours : « Désigné tout d'abord pour aider Hélène Brion comme autrefois Chalopin ou Cottet, j'ai peu à peu, sans le rechercher, pris la totalité de ses fonctions. »

         Le congrès est présidé par Anatole France dont le discours inaugural prêche le pacifisme :

         « L’instituteur devra faire aimer à l'enfant la paix et ses travaux ; il lui apprendra à détester la guerre. Il bannira de l'enseignement tout ce qui excite à la haine de l'étranger, même à la haine de l'ennemi d'hier... »

         Le congrès prononce la transformation de la fédération (FNSI) en « Fédération des membres de l'enseignement laïque de France, des colonies et pays protectorats » (FMEL) avec Louis Bouët comme secrétaire général pour deux ans. Cette nouvelle fédération se dote de syndicats départementaux ouverts à tous les ordres d'enseignement et d'un organe officiel, « l'école émancipée ». Elle laisse toutefois en dehors la fédération des amicales d'instituteurs. La discussion est vive pour définir les rapports avec les amicales. Syndicaliste révolutionnaire, Louis Bouët se montre hostile à toute entente pour ne pas introduire dans la fédération des éléments défavorables à la disparition du salariat et du patronat. Maurice Foulon s'oppose à lui en demandant l'union avec les amicales. Il rend compte des discussions dans un style vigoureux : « Vieilles barbes et néophytes se heurtèrent sans ménagement mais l'ardeur même de ces antagonismes et la chaleur de leurs convictions prouvèrent que l'on pourrait beaucoup attendre d'un tel groupement si, à côté d'un squelette robuste et d'un système nerveux hyper excité, la fédération possédait les muscles et la puissance massique seuls capables de permettre la passage des velléités aux actes. »

         En septembre 1919, la fédération des amicales se transforme en syndicat national doté de sections départementales (SNI) dirigé par E. Glay et L. Roussel. Ce syndicat demande à rejoindre le mouvement ouvrier en adhérant à la CGT. Mais, à la confédération, la place est occupée par la FMEL.

         En décembre 1920, le congrès de Tours du parti socialiste décide sa scission et donne naissance au parti communiste inféodé au régime bolchevique. En 1921, c'est au tour de la CGT de se scinder en créant la CGTU. La FMEL rallie la CGTU, ce qui permet au SNI d'entrer à la CGT au début de 1922.

         Le congrès de la fédération se déroule toujours dans l'illégalité. La majorité du « Front national » élue aux législatives de novembre 1919 qui doit faire face à de nombreuses grèves, n'est pas portée à l'indulgence à l'égard des syndicats d'instituteurs. Le ministre de l'instruction publique Honnorat par circulaire du 17 juin 1920 ordonne à nouveau la dissolution des syndicats. En janvier 1921, des responsables sont inculpés. En mars 1922, plusieurs représentants syndicaux parmi lesquels on trouve notamment Foulon, Glay et Roussel sont traduits devant le tribunal correctionnel mais une fois de plus, le parlement interrompt l'action judiciaire. Maurice Foulon, condamné à 700 francs d'amende, est amnistié en raison de sa croix de guerre et de ses bonnes notes pédagogiques.

 

Révolutionnaire ou réformiste ?

 

         À la déclaration de la guerre, Maurice Foulon se rangeait dans la minorité pacifiste du parti socialiste. Pendant les hostilités, tout en faisant son devoir avec courage, il poursuit ses relations avec ceux qui militent pour la reprise des relations internationales et pour une paix négociée. Après la guerre, il signe l'appel des « comités syndicalistes révolutionnaires » qui fixent comme objectif général « la disparition du salariat et du patronat ». Pourtant il reste au parti socialiste (SFIO) lorsque se crée en 1920 au congrès de Tours le parti communiste. De même, à la scission de la CGT, il n'adhère pas à la CGTU « courroie de transmission du parti communiste ». En cela il reste fidèle à la « charte d'Amiens » d'octobre 1906 qui consacre l'indépendance du syndicat par rapport aux partis politiques.

         Affilié à la CGT de Léon Jouhaux, favorable à un syndicalisme réformiste qui accepte de discuter avec le gouvernement et le patronat, il collabore pendant deux ans à partir de janvier 1921 au journal Le peuple, organe officiel de la CGT.

         Pendant cette période, il publie une trentaine d'articles dont les thèmes principaux portent sur des questions pédagogiques et sur des sujets historiques.

         Parmi les problèmes pédagogiques, on relève notamment les sujets suivants : l'éducation populaire, les manuels scolaires, la littérature enfantine, l'initiation sexuelle par l'école, le cinéma dans l'enseignement, le développement du travail manuel, les conférences pédagogiques, etc. Les sujets historiques sont très divers, comme la Commune de Paris, les grèves d'autrefois, le programme d'éducation de 1849, le déchiffrage des hiéroglyphes par Champollion, etc.

         Bien que plus rares, plusieurs articles traitent des problèmes d'actualité : l'unité corporative, la liberté d'expression des fonctionnaires, le délit d'opinion, la réforme de l'enseignement secondaire, l'éclipse de soleil à Paris, etc.

         Écrits dans un style simple, toujours bien documentés, parfois polémiques, soucieux d'applications pratiques, ces articles témoignent d'un réel talent de journaliste vulgarisateur.

 

Entre deux communes

 

         Alors que les législatives de 1919 ont élu la « chambre bleu-horizon » très à droite, les municipales ont porté aux affaires des candidats de gauche, notamment dans les communes de la banlieue nord-est de la région parisienne. Ainsi, à Pantin le socialiste Charles Auray est élu maire, comme à Aubervilliers le socialiste Michel Georgen. Lorsque ce dernier crée un dispensaire municipal, il fait appel pour le diriger à madame Foulon, qui a été infirmière pendant la guerre. Ce dispensaire ouvre ses portes le 1er juillet 1920 dans les locaux de la rue Achille-Domart. Les époux Foulon s'installent alors à Aubervilliers au 11 bis de la même rue et Maurice Foulon s'inscrit à la section socialiste de sa nouvelle résidence.

         Il ne se désintéresse pas pour autant de sa commune natale. Sous l'autorité de Charles Auray, il crée « l'université populaire de Pantin » (UPP) dont il devient le secrétaire général. Cette université est constituée lors de la réunion du 17 février 1920, qui en a adopté les statuts. Parmi les membres élus du conseil d'administration, on relève le nom d'Hélène Brion, institutrice à Pantin, condamnée et révoquée pour propagande pacifiste en temps de guerre. Amnistiée, elle reste révoquée. La municipalité qui lui avait conservé son logement de fonction de l'école de la rue Candale malgré les autorités académiques, avait voté le 16 janvier 1920 un vœu en faveur de sa réintégration. Participent également au conseil d'administration des délégués du parti socialiste, du comité intersyndical, du syndicat des tabacs et de la jeunesse socialiste.

         Le mouvement des universités populaires naît dans les dernières années du 19ème siècle grâce notamment au pionnier Georges Deherme, porté par le courant scientiste issu de la philosophie d'Auguste Comte. Dans l'esprit de Deherme, l'enseignement proposé n'aura pas une visée immédiatement utilitaire. Le but n'est pas l'instruction mais l'éducation sociale du peuple. Il doit être une « amitié entre intellectuels et manuels » et « faire des hommes, des volontés énergiques, des consciences hautes et claires, des cœurs ardents, des intelligences saines ». Cette conception utopique rejoint, en moins chimérique, celle de Maurice Foulon. Selon lui, l'éducation ouvrière doit être avant tout l'école du militant et seulement en second lieu un moyen d'acquérir des connaissances utiles. Son rôle de délassement ne vient qu'après. Bien entendu, l'organisation qui se met en place à Pantin est plus ouverte et s'efforce de répondre à tous les désirs. L'ensemble des programmes rassemblés aux archives municipales et qui couvrent la période 1920-1940, montre l'extraordinaire essor de cette entreprise. En dehors des 24 cours du soir professionnels, d'art et d'agrément gratuits ouverts à tous, elle propose des conférences toujours accompagnées d'une partie artistique, musicale ou théâtrale. Les plus grands artistes y apportent leur concours. Elle comporte également des activités sportives ou de loisirs avec le soutien de nombreuses associations locales. Pris par d'autres obligations, Maurice Foulon ne se consacrera à l'UPP que pendant les deux premières années mais il aura lancé le mouvement, pour le plus grand profit des Pantinois.

         À Aubervilliers, la municipalité traverse une période de turbulence. En 1922, le parti communiste devient majoritaire d'une voix et empêche le vote du budget. Le préfet dissout alors le conseil municipal. De nouvelles élections se déroulent les 25 février et 4 mars 1923. Le maire socialiste Georgen s'associe avec le socialiste indépendant Pierre Laval pour former une liste socialiste. Sur cette liste figure le nom de Maurice Foulon, qui a connu Laval en tant qu'avocat des syndicats d'instituteurs. Comme lui, il a quitté la SFIO pour organiser le groupe des socialistes indépendants. La liste Laval l'emporte devant celle des socialistes SFIO et des communistes. Maurice Foulon est élu conseiller municipal d'Aubervilliers. S'ouvre pour lui une nouvelle période dans sa carrière.

 

 

II. L'HOMME POLITIQUE

 

Au conseil municipal d'Aubervilliers

 

         Maurice Foulon va rapidement devenir l'un des proches collaborateurs de Pierre Laval, notamment quand il sera son premier adjoint chargé de l'intérim du maire en son absence. À ce poste, il exprime pleinement toutes ses qualités d'organisateur et ses compétences de gestionnaire. On reconnaît ses qualités de grand travailleur, modeste et efficace. On lit dans une notice municipale de 1925 cette appréciation de son caractère : « Il a cette habitude invétérée de n'accepter aucune fonction qu'autant qu'il est résolu à la remplir de toutes ses forces. Et comme très sollicité il en accepte beaucoup, il se multiplie chaque jour davantage sans se lasser. »

         Il est secrétaire du conseil municipal et des plus importantes commissions : administration, finances, enseignement, personnel, contrôle et économies. Aidé par ses connaissances en comptabilité, il devient le spécialiste des finances municipales, rapporteur de l'établissement du budget. Il reste aussi très attaché aux problèmes scolaires : création du service d'assistantes scolaires, demande de postes de professeur d'éducation physique, organisation de cours du soir gratuits, construction du groupe scolaire de Montfort, etc. Administrateur délégué du bureau de bienfaisance, il s'efforce de venir en aide aux plus démunis. Laval le charge de mettre au point le service médical de nuit, d'installer un dispensaire anti-tuberculeux, de prévoir des distributions gratuites de lait.

         Ancien instrumentiste et adepte de l'athlétisme, il administre trois sociétés de sports et de musique. En 1925, comme secrétaire général du comité d'organisation, il a mené au succès un festival de musique. Il écrit aussi des articles, notamment pour La cité, journal municipal. On ne peut citer toutes ses réalisations, dont la plupart n'aurait pu aboutir sans le soutien constant de Pierre Laval grâce à ses postes de député, de sénateur, de ministre ou de chef du gouvernement. Georges Poisson en rappelle quelques-unes :

         « De grands travaux furent entrepris de 1929 à 1932 par la municipalité présidée nominativement depuis 1923 par Pierre Laval, mais dirigée par Maurice Foulon : prolongation de l'avenue de la République entre la mairie et l'avenue Saint-Denis, travaux de voirie, d'adduction d'eau, reconstruction du pont de Stains, construction d'HLM, de bains-douches, etc[1] .»


Sans-titre.jpg


        


























          Surchargé de travail, où a-t-il pris le temps de faire les recherches d'archives nécessaires à la publication en 1925 de son livre les Pantinois sous l'ancien régime, préfacé par Charles-Auray ?

         Cette même année 1925, il est élu conseiller général de la circonscription d'Aubervilliers.

 

Au conseil général

 

         Le candidat socialiste indépendant Foulon est élu le 21 juin 1925 contre une coalition socialo-communiste. La majorité le portera au secrétariat du conseil général.

         Pour une large part, les travaux du conseil prolongent et étendent les réalisations engagées à Aubervilliers en matière de voirie, de transports, d'hygiène, d'HLM, d'assistance, d'assainissement, etc.

         Dans son compte-rendu de mandat, il marque toutefois où vont ses intérêts principaux : « A l'assemblée départementale, je me suis spécialisé dans les questions relatives à l'enfance malheureuse, m'occupant tout particulièrement des aveugles, des sourds-muets, des orphelins, des indisciplinés et de ceux que la pauvreté prive, aux vacances, d'un séjour à la campagne. » Ces intérêts sociaux se reflètent dans une « carte de visite électorale » révélatrice :  

Administrateur de l'Orphelinat Départemental de Cempuis,

de l'Institut des Aveugles de Saint-Mandé,

de l'Institut des Sourds-Muets d'Asnières.

 

Secrétaire de la Commission des Habitations Ouvrières

et du Plan d'Extension du Département de la Seine.

 

Membre de la Commission de l'Enseignement du Conseil Général

 

Membre de la Commission de Surveillance

et de Perfectionnement des Bibliothèques.

 

Rapporteur des Subventions aux Amicales d'Anciens Élèves

et aux Patronages Laïques du Département.

 

Membre de la Commission pour la Suppression des Passages à Niveau.

En séance, il prend une part active aux travaux et intervient avec pertinence et compétence dans les discussions. On peut s'en rendre compte notamment à la lecture du Bulletin officiel de 30 juin 1926 sur l'enseignement des enfants du peuple.

 

À la chambre des députés

 

         Après une première tentative en 1924 où il a été battu par le « Cartel des gauches », il se représente aux législatives de 1928 pour le siège de Pierre Laval qui quitte la chambre des députés pour le sénat. Élu, il siégera pendant deux législatives, jusqu'en 1936. Au cours de cette période, il ne connaîtra pas moins de 21 gouvernements, dont quatre présidés par Pierre Laval.

         Député, il change de statut social. Au recensement de la population de 1931, il est domicilié dans un pavillon situé au 29 boulevard Anatole-France, avec sa femme, son beau-frère et une domestique. On peut penser que son travail à la chambre lui laisse quelques loisirs puisqu'il publie trois livres : en 1929, le vieil Aubervilliers avant 1789, avec Léo Demode (préface de Pierre Laval), en 1934, Eugène Varlin, relieur et membre de la Commune, en 1935, enfin Aubervilliers sous la Révolution et l'Empire, également avec Léo Demode (préface de Pierre Laval).

         Il faut dire que ses interventions à la chambre sont peu nombreuses, trois ou quatre par an. Mais il ne manque pas de prendre part aux discussions lorsque le sujet fait appel à sa compétence ou à ses intérêts : discussion du budget général et des crédits sur l'organisation de l'éducation physique, sur l'aménagement des fortifications déclassées de Paris, sur la construction d'HLM, sur le budget de l'instruction publique, etc.

         En 1930 et 1931, il est associé à l'étude du grand projet de loi relatif au « perfectionnement de l'outillage national » en qualité de rapporteur de la commission de l'administration générale, départementale et communale.

         Dû à l'initiative d'André Tardieu, ce projet ambitieux vise à lutter contre la montée du chômage en modernisant l'appareil de production. Retardé par des manœuvres politiciennes (75 séances et 41 questions de confiance), il ne peut être voté avant la crise et perd de ce fait de son efficacité.

         En 1934, on lui confie la charge de rapporteur de la commission de l'administration générale chargée de donner un avis sur un projet de loi portant réforme fiscale.

         Au total, il joue un rôle de député relativement modeste jusqu'à son échec aux législatives de 1936 où il est battu par le communiste Charles Tillon.

 

Au gouvernement

 

         En récompense de ses bons et loyaux services, Pierre Laval trouve une place à Maurice Foulon dans son gouvernement du 27 janvier 1931. Il est nommé sous-secrétaire d'état au ministère du travail et de la prévoyance sociale en remplacement du sénateur Mounié. Il dépend donc du ministre en titre Adolphe Landry. Transfuge de la SFIO, Maurice Foulon entre ainsi dans un gouvernement de centre droit.

         Trois fois chef du gouvernement en 1931 et 1932, Laval poursuit les politiques du gouvernement Tardieu et fait aboutir d'anciens projets, plus particulièrement la création des assurances sociales et le vote de la loi sur l'outillage national. Il reprend également le projet Loucheur sur les logements sociaux. Comme il est novice au gouvernement, Pierre Laval assiste Maurice Foulon de collaborateurs expérimentés : par son fidèle André Guénier et, dans son cabinet, par un maître des requêtes, un rédacteur de l'enregistrement et un ancien instituteur que Laval nommera plus tard préfet.

         Laval cède sa place le 20 février 1932 à son ami André Tardieu qui conserve Maurice Foulon comme sous-secrétaire à l'intérieur. Mais ce gouvernement n'a que trois mois devant lui avant les législatives de juin 1932, autant dire qu'il ne s'y passe plus rien d'important. Lorsque Édouard Herriot remplace André Tardieu, Maurice Foulon aura achevé son court passage au gouvernement. Il reste toutefois député jusqu'à l'avènement du Front populaire.

 

La fin d'une carrière publique

 

         Après son échec aux législatives de 1936, il ne reste plus à Maurice Foulon comme mandat électif que celui de conseiller municipal d'Aubervilliers. Comme instituteur, il a été autorisé en raison de ses états militaires à être en congé pour convenance personnelle à partir du 19 mai 1936 jusqu'à sa retraite. Sa femme, malade, demande également sa mise à la retraite. Elle obtient satisfaction à compter du 1er janvier 1941.

         Jusqu'en 1940, Maurice Foulon assure le plus généralement l'intérim du maire d'Aubervilliers. Il préside les séances du conseil municipal jusqu'au 23 avril 1940. En juin, les événements se précipitent. Le 11, le préfet de la Seine ordonne aux personnels municipaux de rester à leurs postes. À Aubervilliers, « les élus municipaux quittent leur cité accompagnés de la majorité du personnel communal en réquisitionnant les cars de la ville[2] ». Maurice Foulon part le 13 juin avec sa femme. Le même jour, Paris est déclaré ville ouverte. Le 14, les Allemands entrent dans Aubervilliers.

         Le 27 juin se tient la première réunion du conseil municipal de l'occupation. Ne sont présents qu'une dizaine de conseillers. En l'absence de Maurice Foulon, premier adjoint, et du second adjoint Demars hospitalisé en raison d'une chute accidentelle, Louis Pagès assure la présidence. Comme ses règles démocratiques de fonctionnement sont suspendues, le préfet de la Seine procède à la nomination des membres du conseil par délégation spéciale. Laval est reconduit comme maire et Pagès comme vice-président. Maurice Foulon est considéré comme démissionnaire. De retour à Aubervilliers, il est placé devant le fait accompli. S'il avait été présent, il n'est pas douteux qu'il aurait pu assurer les fonctions de maire par intérim jusqu'en 1944. Il ne s'est pas expliqué sur son absence, à moins que les archives aient disparues. Faute de celles-ci, on peut avancer des hypothèses : refus de servir sous régime allemand, lassitude de la vie politique, soucis de demeurer auprès de sa femme malade, entraînement circonstanciel dû à l'exode, etc. En l'absence de témoignages, ce point reste dans l'ombre.

 

         À partir de 1944, il vit dans l'anonymat le plus complet. On pense qu'il s'est d'abord réfugié dans sa maison de campagne du 69 boulevard d'Andilly à Soisy-les-Montmorency. Il quitte ensuite Aubervilliers pour s'installer à Paris au 20 rue de Rivoli où sa femme décède le 11 janvier 1954. Le 15 juillet de la même année, il se remarie à une veuve de 58 ans, Germaine Marguerite Lachaume. Dans l'acte de mariage, il indique comme profession « conseiller technique ». Ses deux témoins étant des ingénieurs, il est probable qu'il travaille au service d'une entreprise industrielle. Il continue par ailleurs ses travaux historiques : en 1967, il publie un ouvrage sur Fernand Pelloutier (1867-1901), syndicaliste, secrétaire de la fédération des bourses du travail.

 

         Maurice Foulon meurt sans descendance à son domicile du 20 rue de Rivoli, le 20 février 1968. Cette disparition passe inaperçue.

 

 

 

André Caroff

 

 



[1]    Georges Poisson,  Evocation du Grand Paris, Tome III – Banlieue nord-est, 1961.

[2]    Témoignage de Mme Gonzalès, cité dans Mémoire de ville, mémoires de communaux,  Archives municipales de Pantin, 2001.

Repost 0
Published by Hélène Richard
commenter cet article

Profil

  • Histoire de Pantin
  • Textes : André Caroff. Recherches : André Caroff et Hélène Richard. Contact : hr4545 (chez) gmail.com

Rechercher