Mercredi 18 mars 2009 3 18 /03 /Mars /2009 16:50

 

 
 Résumé :
Construite sous le Directoire par l’architecte Perrard de Montreuil pour le financier Louis Pierlot, puis transformée en maison de rapport au cours du XIX° siècle, la folie de Pantin devrait faire l’objet d’une restauration dans le cadre de la future base de loisirs.




         Sous l'Ancien régime, s'étendait au pied des hauteurs de Romainville une terre ecclésiastique sise au lieu-dit Les Godefins. Cette terre faisait partie du bénéfice du Prieur de la Chapelle de la Vierge de l'église de Pantin. C'est sur cet emplacement que s'élèvera la construction appelée improprement Folie de Romainville puisqu'elle se situera sur le territoire de Pantin. Pour établir l'historique de cet édifice, il convient de partir de la nomination de l'abbé de Combles à Pantin.


Avant la Folie, la maison de l'abbé Colin de Combles

 

         Claude Jean Baptiste Colin est né en 1733 à Bar-le-Duc, d'un père marchand. Il ajoute à son nom celui du petit village de Combles où habitent ses parents.

         Après sa prêtrise, il est entre au service du duc de Lorraine Stanislas Leszczynski puisqu'il se dira « prédicateur du roi de Pologne ».  On le trouve en poste comme vicaire de l'église Saint-Benoît à Paris où il réside. Il est ensuite nommé à Pantin comme prieur « sans charge d'âmes » et non comme curé responsable d'une paroisse. Mais son bénéfice est important puisqu'il comprend, outre des parcelles à Pantin, un grand immeuble de rapport dans le Marais.

         Le sous-sol des Godefins recèle d'importants gisements de gypse (la fameuse pierre à plâtre) qui ont été antérieurement exploités. Le nouveau prieur y trouve les vestiges d'une ancienne carrière ainsi que les ruines d'une maison de carrier. L'abbé Il voit tout le profit qu'il pourrait en tirer en reprenant à son compte la fabrication du plâtre. A partir de 1770, il achète des parcelles avoisinantes, ouvre des carrières, construit des fours, élève une nouvelle maison. L'état des lieux qu'il fait réaliser en 1775 nous permet de connaître cette dernière construction qui précède la future Folie, ainsi que les bâtiments annexes :

         Située entre cour et jardin, elle se compose d'un corps de logis de cinq croisées et comporte quatre niveaux : un sous-sol, un rez-de-chaussée, un étage d'attique et un comble. Les murs sont ravalés en plâtre à l'exception de leur partie haute. Le bâtiment est couronné d'une corniche d'entablement couverte de tuiles et décoré de divers ornements d'architecture.

         On entre dans le corps de logis par un perron à trois marches de pierre qui permet d'accéder par le jardin à un vestibule carré pavé de grands carreaux de terre cuite, entre cour et jardin. Un escalier muni d'une rampe de fer, à barreaux droits conduit aux différents paliers, également carrelés, éclairés par une lucarne au-dessus de la porte du vestibule côté jardin, et par la fenêtre médiane du premier étage.         L'étage de cour est un sous-sol voûté à deux berceaux doté de deux soupiraux.

         Le rez-de-chaussée comprend le vestibule avec la cuisine à gauche et sans doute une salle à manger à droite.

         Le premier étage ou étage carré comprend deux pièces (antichambre et chambre) toutes deux carrelées et plafonnées en corniches. Elles sont éclairées chacune par une fenêtre sur la cour et deux sur le jardin.

         L'étage d'attique, carrelé et lambrissé de plâtre, est plus compartimenté : le côté jardin comporte deux chambres dont une avec cheminée. Le côté cour ménage un dégagement sur lequel s'ouvre une chambre à deux fenêtres et une chambre avec cheminée éclairée par une fenêtre à châssis.

         Le corps de logis est encadré par deux édifices du côté cour : à droite une petite grange, à gauche une remise. Une basse-cour occupe la gauche de la cour. À proximité s'élève un petit édifice couvert de tuiles en appentis et à égout sur la chaussée conduisant à la carrière par une gouttière de bois.

         Rapidement, l'exploitation prend de l'extension. Dès 1771, elle rapportait déjà un loyer de 2400 livres. Peu après, elle pouvait fournir en une année 160 000 livres de plâtre. Cette extension conduit l'abbé de Combles à en louer une partie. Un bail est signé en 1777 avec le sieur Dumesnil mais le choix n’est pas heureux : Dumesnil cède rapidement le bail au sieur Garnier de la Cetrée, ancien capitaine à la Rochelle qui, poursuivi par ses créanciers, le cède à son tour aux sieurs Beaumont et Flandre de Brunville. S'engage alors un long contentieux avec ces locataires indélicats.

         L'abbé de Combles loue une autre carrière et la maison qu'il a fait construire à Nicolas Henri Sulleau, marchand de vins de Pantin. Il n'aura pas plus de chance avec lui mais son caractère irascible et son goût pour la chicane sont à l'origine de maintes difficultés. C'est ainsi qu'il est condamné à une amende pour avoir fait travailler ses ouvriers le dimanche. Il rédige ses baux de manière tellement tatillonne, qu'il trouve toujours matière à procès. Au besoin il se fait justice lui-même. Voulant récupérer des ustensiles prêtés à Sulleau, il s'en prend à lui avec violence.

 


         Un autre procès lui est intenté à propos de l'alimentation en eau. En dehors de quelques puits, Pantin bénéficie des sources de Romainville dont les eaux parviennent au village par des conduites enterrées. Un des tuyaux passe sous la basse-cour de l'abbé. Sans vergogne, celui-ci branche un robinet et s'approvisionne en eau aux dépens de la communauté. Il est condamné et doit remettre la tuyauterie en état. En 1780, il se résout à forer un puits. Ce puits existe encore dans la cour de la Folie. Le bel amandier qui jaillit de son centre a descellé les pierres de la margelle.       

        À la Révolution, l'abbé quitte l'état ecclésiastique et devenu « citoyen Decomble », il exerce maintenant les fonctions de secrétaire du conseil municipal et de greffier du tribunal de paix.

         Après la constitution civile du clergé, son bénéfice de prieur de la chapelle Notre-Dame est mis en vente comme bien national. Il ne peut conserver sa maison parisienne mais est en mesure de racheter les parcelles de Pantin. S'appuyant sur l'expertise de 1775, il prouve qu'il l'avait trouvée en friche à son arrivée. Il ne paie donc que le prix du terrain, soit 1810 livres. Avec un couple de domestiques, il s'installe dans une petite maison, à proximité de la propriété qu’il met en vente en 1795. L'acquéreur de sa propriété est un notable parisien, Louis Pierlot.

 

La Folie de Louis Pierlot

 

Fils de petits cultivateurs du Luxembourg, Louis Pierlot
est venu josephine.jpgchercher fortune à Paris. D'abord employé
dans les fermes du roi, il se lance dans les affaires et fait fortune sous la Révolution. Lorsque la recette générale des impôts est créée, il devient receveur
général du département de l'Aube, tout en participant à la fourniture de lits pour les armées. De 1801 à 1806,
il remplit la charge de régent de la Banque de France.
On le trouve ensuite comme intendant général de l'impératrice Joséphine après son divorce.  

Celle-ci lui donnera d'ailleurs en cadeau son portrait conservé au Musée Masséna de Nice (photo).

Le citoyen Decomble vend donc le 20 mai 1795 à
Louis Pierlot négociant, une propriété « ayant
son entrée sur le chemin de la carrière » d'environ
3 arpents et demi, consistant « en un corps de logis simple entre cour et jardin contenant la dite cour, jardins et bâtiments, le tout clos de mur ».

        
Cette vente est conclue pour la somme de 25 000 francs. Une rente viagère de 12 000 francs sera versée au citoyen Decomble, qui aura la possibilité de continuer à exploiter une carrière à plâtre. L'acheteur demande en outre que l'on procède à des « augmentations et embellissements » pour la somme importante de 75 000 francs (dont 50 000 francs à payer comptant).

        Ces travaux ne relèvent plus d'un simple entrepreneur local mais imposent l'intervention d'un architecte. Ce sera François Victor Perrard de Montreuil, à qui Decomble fournissait déjà du plâtre. Par ailleurs son père, Nicolas Antoine Perrard, avait réalisé l'expertise de 1775 et effectué des travaux dans la maison de Paris.

        Un devis ayant été établi, les travaux devront être terminés « dans le cours de la présente année ». Si les délais ont bien été respectés, la Folie telle que nous la connaissons a été édifiée avant la fin de 1795, c'est à dire au début du Directoire.

         L'architecte François Victor Perrard avait été le maître d'œuvre de nombreux hôtels particuliers, notamment celui commandé par le vicomte de Ségur (le fils du seigneur de Romainville) pour sa maîtresse. Loué ensuite à Joséphine de Beauharnais, il était vendu à Bonaparte en 1796. C'est dans cet hôtel qu'est préparé dès le retour d'Égypte le coup d'état du 18 Brumaire.

         Architecte du grand prieuré de France, Perrard avait édifié la « rotonde du Temple » et s’était chargé des travaux des commanderies de l'ordre de Malte. Nommé inspecteur des bâtiments en 1787, il revoit à la baisse les projets dispendieux de Ledoux pour l'impopulaire construction de la « barrière des fermiers généraux ». Mais en raison de deux faillites, il est publiquement discrédité.

 

        










          
À Pantin, l'édifice flambant neuf de la  Folie présente une belle façade néo-classique avec ses lignes horizontales de refends creusées pour simuler les joints entre les pierres, ainsi qu'une remarquable porte d'entrée surmontée d'une lucarne en demi-lune. Le corps central du bâtiment est encadré par deux pavillons comportant chacun un fronton triangulaire où s'inscrit un bas relief d'inspiration mythologique. 
         Celui de droite (aujourd’hui disparu) figurait peut-être une scène de récompenses attribuées par Minerve à des artistes car il portait l'inscription « Aux Arts ». Celui de gauche semble consacré à Hercule à cause de la massue tenue par le personnage féminin de droite. 
     
           
         Par rapport aux descriptions antérieures, on voit que les deux ailes du côté cour ont été prolongées symétriquement côté jardin conférant ainsi à l'édifice la forme d'un « H ». Il semble également que l'entrée principale donnant jusqu'ici dans le jardin ait été transférée dans la cour face à la porte de la propriété située impasse de Romainville. L'aménagement intérieur est plus difficile à apprécier compte tenu du cloisonnement ultérieur. La pièce principale paraît avoir été celle du rez-de-chaussée à droite. Ses panneaux, ses faux marbres, ses trompe-l'oeil, laissent à penser que les embellissements ont aussi porté sur la décoration intérieure. Certains placent dans l'aile ouest un salon en hémicycle.

         Accaparé par ses multiples affaires, il est peu probable que Louis Pierlot ait eu le loisir d'y mener une vie mondaine. Il loue rapidement la Folie à des locataires. Dans les recensements de 1800 et de 1804, on trouve le nom de madame de Montesson (photo).



        
          

         Charlotte Jeanne Béraud de la Haie du Riou, née en 1738, se marie à 17 ans au septuagénaire marquis de Montesson. Devenue veuve, elle rencontre le duc d’Orléans, Louis Philippe dit « le gros » qui en fait son épouse morganatique. Le couple habitera le château du Raincy jusqu'à la mort du duc d'Orléans en 1785. La marquise se réfugie dans un couvent puis occupe son hôtel particulier de la Chaussée d'Antin. Amie de Joséphine de Beauharnais, elle bénéficie de la protection de Bonaparte. Elle achète en 1802 le château du Moulin de Romainville (à l'emplacement de l'ancien fort) où elle reçoit une société choisie.  
         À la suite de ses déboires financiers, Louis Pierlot se sépare de la Folie en 1811 en l'échangeant pour une maison sise 18 rue Blanche qui appartient au comte de Valence, petit-neveu par alliance de Mme de Montesson.

         Celui-ci la cède par contrat sous seing privé au chevalier de Fonvielle qu'il a connu à Toulouse et qui a repris contact avec lui à son arrivée à Paris en 1798.

 

Le spectateur de la Folie

 

         Bernard François Anne Fonvielle (dit le chevalier de), né à Toulouse en 1760, est un aventurier. Il a exercé diverses activités dans le sud de la France avant de participer au mouvement révolutionnaire dans le parti girondin. Il s'établit à Marseille où il fonde une entreprise commerciale aux activités plus ou moins douteuses qui l'enrichissent. Mêlé à des actions de propagande royaliste en compagnie du père d'Adolphe Thiers, il mène une vie mouvementée dans différents pays étrangers. Il se marie en 1796 à Virginie Templier dont il aura cinq enfants. Lorsqu'il s'installe à Pantin, il occupe un poste de sous-chef de bureau à la section de l'habillement du ministère de la guerre. Il commence par jouir d'une vie agréable dans son domaine et reçoit beaucoup.

         A la mort de l’abbé Decombles, il décide de reprendre l’exploitation du plâtre ; il fait sonder la carrière pour estimer la masse de gypse qu’elle renferme, achète des chevaux, embauche 30 ouvriers et fait réparer les fours.

        Mais les troupes coalisées contre Napoléon envahissent la France et s'approchent de la capitale. Ils arrivent aux portes de Paris à la fin du mois de mars 1814. Alors que les habitants de Pantin ont déserté leur village, Fonvielle demeure à la Folie pour les accueillir. Il est même prêt à héberger les souverains. Dans ses « Mémoires historiques » où il se donne le beau rôle et cherche à faire oublier son passé révolutionnaire, il relate la bataille de Pantin du 30 mars. Des hauteurs de son jardin, il observe le mouvement des troupes. Son domaine est occupé, la Folie dévastée par les soldats russes. Il avait pris la précaution de déménager l'essentiel de son mobilier quelques jours auparavant mais ce qui reste est entièrement brisé. Pendant les combats, la Folie se trouve sous le feu des batteries postées sur le plateau de Romainville. Elle ne semble pas avoir été sérieusement touchée puisque Fonvielle ne demandera que 100 francs de dédommagement au titre des bâtiments alors qu'il réclamera 1300 francs pour le mobilier.

         Après les évènements de 1815, Fonvielle quitte définitivement Pantin.  

 

Les nouveaux propriétaires

 

         Dès 1816 le domaine passe à Étienne Antoine Minet-Montreuil qui, par décision de justice, doit le céder à son épouse Émilie de Couliboeuf au moment de son divorce le 5 juillet 1818. Dans le cadre de cette procédure, un inventaire réalisé en 1817 montre que les dégâts dûs à la guerre et à l'occupation ont été réparés et le mobilier entièrement renouvelé.

         La propriété est ensuite rapidement vendue à Pierre Dumontier le 20 octobre 1821. Elle restera près de vingt ans dans la même famille, ses deux fils Abel et François Guillaume poursuivent l'exploitation des carrières et fabriquent de la chaux hydraulique.

         À partir du milieu du siècle, les propriétaires cessent d'être des exploitants de carrières et leur domaine tend à se limiter à l'enclos où se trouve la Folie et le jardin d'agrément (appelé « jardin anglais » dans le cadastre de 1855).  

         À quel moment s'est-elle cloisonnée en logements locatifs? Les recensements de la population laissent penser que cette transformation intervient après la guerre de 1870, ou peu de temps auparavant. Ces recensements ne nous renseignent pas sur les locataires du seul bâtiment de la Folie car plusieurs constructions existant sur le site hébergent aussi des locataires. Le recensement de 1876 mentionne 6 familles regroupant 18 personnes dans ces bâtiments dont nous avons la description dans l'acte de vente du 24 septembre 1881 :

         « Premièrement, un principal corps de logis élevé sur caves, de deux étages avec combles, ailes à droite et à gauche, élevées d'un rez-de-chaussée. Deuxièmement, petite maison élevée d'un rez-de-chaussée sur terre-plein, grande cour au devant de la maison avec réservoir, autre cour dans laquelle se trouvent des hangars, de petits logements et un puits, jardin et terrain ayant été exploité en carrière, le tout d'une contenance superficielle de 12 075 m2 ».

         En 1870, le propriétaire s'appelle Jean-Pierre Rouquette, libraire, habitant passage Choiseul. À cette date, il a déjà des locataires, dont Jean-Pierre Apollinaire Henri Blanc, fabricant de vernis, qui lui rachète la maison en 1881. Il en demeurera propriétaire pendant 25 ans, jusqu'en 1902. Celui qui lui succède, Antoine Daudiné, y habitera pendant 15 ans, jusqu'en 1917. Le propriétaire suivant, André Boucherat, le reste pendant 19 ans de 1917 à 1936. Commence ensuite une longue période de 50 ans où la propriété demeure dans la famille Collinot.

         La population des locataires est essentiellement ouvrière. Les chefs de famille travaillent dans l'industrie et le commerce, parfois dans l'administration. Les femmes restent en majorité au foyer. Lorsqu'elles travaillent, elles sont parfois ouvrières dans l'industrie (laboratoires, industrie du caoutchouc...) mais surtout dans la confection, la vente ou le secrétariat.

         La Folie et ses annexes hébergent entre 9 et 13 ménages pour un effectif variant entre 18 à 39 personnes suivant le nombre d'enfants (3 à 22). Cette population est relativement stable. Entre 1891 et 1906, plus de la moitié des ménages est présente dans au moins trois recensements successifs. La première guerre mondiale opère une nette coupure. Le renouvellement des locataires est total entre 1911 et 1921, alors que la seconde guerre ne rompt pas cette stabilité. La population a tendance à vieillir sur place ; de ce fait les personnes de plus de 50 ans sont parfois plus nombreuses que celles de moins de 20 ans, comme en 1881 et 1946. Le nombre de personnes seules est généralement élevé pouvant atteindre la moitié des ménages.

 

La gestion municipale

 

         Après le décès d'Isidore Frédéric Collinot, la propriété passe à sa femme puis à sa fille Germaine et à ses neveux. C'est à eux que la municipalité de Pantin achète le domaine le 13 novembre 1986. Il comprend, outre le bâtiment principal « un pavillon d'habitation élevé sur caves, d'un rez-de-chaussée, composé d'une entrée, une grande cuisine, un bureau, salle à manger et trois chambres ». Ce pavillon en briques rouges, visible de la rue Charles-Auray, se trouve à la droite de l'entrée de la propriété. La municipalité confie la gestion de la location des logements à la société d'économie mixte immobilière de Pantin (S.E.M.I.P) puis à l'O.P.H.L.M à partir de 1992. La répartition des logements dans le bâtiment principal est le suivant : au rez-de-chaussée, un studio et un « deux pièces » (F2), au premier étage trois logements F2, au deuxième étage deux logements F2.

 














Un monument historique en péril

 

         Dans les années 1980, on commence à s'intéresser à l'histoire de l'édifice et à sa valeur architecturale. On constitue un dossier en vue de son inscription à l'inventaire supplémentaire des monuments historiques. Depuis la démolition dans les années trente de la maison de la Seigneurie, la Folie reste avec l'église Saint-Germain le seul vestige d'un passé révolu. Après un avis favorable, sa façade et sa toiture sont inscrites à l’inventaire supplémentaire (arrêté du 21 décembre 1984 notifié le 15 avril suivant).

         Mais les propriétaires successifs ont laissé la Folie se dégrader faute de l'entretien et des réparations nécessaires. Aussi, en prenant en charge le bâtiment, la municipalité a eu le souci de faire procéder à son état sanitaire. On constate que le ruissellement des eaux de pluie a endommagé les matériaux de construction à base de plâtre et de gypse. Il a causé notamment le décollement des plaques de la façade qui constitue un réel danger. En revanche les sondages ont révélé qu'aucun vice particulier n'affecte les fondations du bâtiment. Une restauration de la Folie pourrait donc être envisagée. Mais des travaux urgents s'avèrent nécessaires et les détériorations intérieures excluent le maintien des locataires :

         « Dans le corps principal, les déformations des sols et des murs ont rendu impossible l'ouverture des portes et des fenêtres, faussé les chambranles et les dormants, décollé et ruiné les lambris de la décorations, fracturé les carreaux ; exposant aux intempéries tous les niveaux du bâtiment ».

         A la fin de l'année 1994, des circonstances malheureuses provoquent l'écroulement de l'aile droite de l'édifice. Les travaux nécessaires à la restauration de la Folie paraissant hors de portée des ressources communales, comment sauver la Folie ? Un projet de base de loisirs régional vient opportunément apporter une solution d'avenir.

 

La base de loisirs et de plein air de la corniche des forts

 

         La région d'Ile-de-France forme le projet de créer un certain nombre de bases de loisirs. Le site des buttes de Romainville s'y prête particulièrement par les espaces constitués par les parcs communaux de Romainville, des Lilas et de Pantin, le parc départemental de la « Sapinière », ainsi que par des terrains situés à Noisy-le-Sec.

         En concertation avec les communes intéressées et le département, le Conseil Régional a décidé le 21 septembre 2000 d'installer sur ce site une base de loisirs et le plein air « la corniche des forts » sous la houlette d’un syndicat mixte d'étude et de gestion.

         À partir des avant-projets envisagés, on peut se faire une idée de ce que deviendra la Folie à l'horizon 2012, même s'ils ne sont que provisoires. La Folie de Pantin serait l'une des portes principales de la future base. Outre les services d'accueil, le bâtiment devrait abriter une « Maison de la nature » dédiée à la faune et à la flore. À proximité, les squares de Pantin réhabilités (Henri-Barbusse et République) et de nouveaux espaces de détente et de divertissement : une prairie de jeux, la basse-cour, la ferme des poneys, les jardins de découverte et un peu plus loin, l'école d'escalade ».

         S'agissant plus particulièrement de la Folie, on apprend que « le bâtiment existant sera réhabilité sur la base de son organisation d'origine : rez-de-chaussée plus deux étages, desservis par l'escalier central. L'aile démolie sera reconstruite suivant son volume extérieur d'origine, l'intérieur sera réorganisé pour mieux s'adapter au programme ». Il est précisé en outre que « le mur d'enceinte et le portail seront remontés. Le parvis du bâtiment est un dallage de pierre qui fait le tour de la Folie. Le puits et l'amandier, indissociables, sont conservés dans leur surprenant enlacement ».

         L'entrée principale où s'arrêteront les cars se situera côté sud. L'entrée actuelle qui donne sur l'impasse de Romainville, deviendra l'accès secondaire réservé au personnel et aux groupes d'enfants.

         Puisque rien n'est encore définitivement arrêté, on peut former le voeu que ce projet ambitieux fasse une place à l'histoire locale, ne serait-ce que pour perpétuer le souvenir des hôtes de la Folie pendant la période où elle était encore une belle maison de plaisance.  


Sources :
H. Richard, A. Caroff :

- Les Malheurs d'un exploitant plâtrier, La Lettre blanche, n°13, 2002

 

 

- La folie de Pantin et l’exploitation des carrières de gypse. Association Pantin-Seine-Saint-Denis-Patrimoine, 2006. 

Par Hélène Richard
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Mercredi 18 mars 2009 3 18 /03 /Mars /2009 16:19

         Ce n'est que tardivement qu'Étienne Nicolas Méhul a pu réaliser son rêve de cultiver des fleurs. Son collègue et ami Chérubini situe en 1810 son installation à Pantin : « Il acheta en 1810 une maison de campagne à Pantin où il alla souvent se délasser de ses travaux et soigner les oeillets, les oreilles d'ours et surtout les renoncules, les jacinthes et les tulipes, ses fleurs les plus favorites ».

         Méhul aurait donc 47 ans et il ne lui resterait que sept ans à vivre. Quelle a été sa vie avant son installation à Pantin?

 


Un enfant des Ardennes

 

         Étienne Nicolas Méhul naît le 22 juin 1763 à Givet (Ardennes), ville fortifiée située à l'endroit où la Meuse pénètre en Belgique. Son père, d'abord maître d'hôtel du comte de Montmorency devient restaurateur. Marié à Cécile Keuly, il a eu quatre enfants dont deux sont parvenus à l'âge adulte, Étienne et sa soeur Marie-Catherine, qui épousera Jacques Daussoigne, boulanger à Givet.

         L'organiste aveugle du couvent des Récollets de Givet lui donne ses premiers rudiments de musique. À l'âge de 11 ans, il devient pensionnaire à l'abbaye des Prémontrés de Laval-Dieu, dirigée par l'abbé Lissoir. À l'occasion d'une tournée d'inspection en Allemagne, celui-ci fait venir à Laval-Dieu pour qu'il fonde une école de musique, le savant Guillaume Hanser de l'abbaye de Schussenried. Méhul y reçoit pendant cinq ans une formation musicale théorique à base de fugue et de contrepoint ainsi qu'une pratique d'organiste.

         Suivant l'exemple des frères Novoigille partis à Paris quelques années plus tôt, Méhul souhaite à son tour faire carrière dans la capitale. À la fin de 1778 ou au début de 1779, sans doute accompagné par un colonel de la garnison, il s'installe à Paris hébergé par une certaine Madame de Lissy. Selon la légende, il aurait vu Gluck et assisté à la première représentation « d'Iphigénie en Tauride » le 18 mai 1779.

 

Les débuts dans la capitale

 

         Méhul complète sa formation musicale en prenant des leçons avec le compositeur Edelmann, maître de clavecin. Ainsi armé, il est en mesure de vivre en prenant des élèves. Bon organiste, il a pu aussi faire les remplacements grâce à l'appui des Prémontrés de Paris. Son ambition est de parvenir à la gloire en composant pour le théâtre mais l'opéra est monopolisé par la joute entre Gluck et Piccini. L'opéra-comique offre plus de possibilités mais il lui faut d'abord faire ses preuves. Il compose deux séries de sonates pour clavecin ou piano-forte qu'il dédie à ses élèves Mme de Frenilly et Mme des Entelles. Il publie également un arrangement de deux airs de ballet du Belge Gossec qui lui a certainement apporté son appui par solidarité nordiste.

         Il compose enfin des œuvres vocales pour le « concert spirituel » qui sont bien accueillies et le classent parmi les compositeurs d'avenir.

         Après douze années de besognes alimentaires, il parvient en quatre ans, de 1790 à 1794 (il a maintenant la trentaine) au sommet de la notoriété.

 

 


La gloire

 

         Il parvient à la notoriété par deux voies : l'opéra-comique et la musique révolutionnaire.

         Peu à peu dégagé des spectacles de foire, l'opéra-comique avait déjà acquis ses lettres de noblesse sous l'ancien régime avec Philidor, Grétry, Monsigny et Dalayrac. À partir de situations et de caractères proches de la vie courante, ils avaient su écrire une musique plaisante et gaie, souvent sentimentale, parfois même pathétique. Avec l'aide du librettiste François Hoffman, Méhul réalise un coup d'éclat avec Euphrosine ou le Tyran corrigé représenté en septembre 1790 à la salle Favart. D'emblée il fut placé, selon Arnault, « entre le Molière et le Corneille de la musique, entre Gluck et Grétry ». De fait, il introduisait un ton nouveau jusqu'ici réservé au grand opéra, par un puissant sentiment dramatique et « des explosions de passion d'une violence et d'une vérité effrayante » (Berlioz). Sur des livrets du même auteur, il continue sa percée notamment avec Stratonice en 1792 et Mélidor et Phrosine en 1794. Aussitôt suivi par Chérubini, Lesueur et Berton, il apparaît comme le chef de file de la nouvelle génération de compositeurs d'ouvrages lyriques.

         Il n'adoptera la veine patriotique que plus tardivement mais avec une sincérité évidente puisqu'il écrira en 1794 : « Pour moi, il me semble que le peuple doit chanter et que c'est à l'opéra à adopter le chant du peuple ».

         C'est avec le même décalage qu'il s'est engagé en novembre 1793 dans la musique de la garde nationale parisienne constituée dès 1789 par Bernard Sarrette, bientôt rejoint par Gossec et son élève Catel. Il compose dans ce cadre pour les fêtes nationales plusieurs hymnes et chants patriotiques dont le célèbre Chant du Départ à la mi-juin 1794 sur des paroles de Marie-Joseph Chénier. À l'égal de la Marseillaise de son ami Rouget de Lisle, cette composition confère la gloire à son auteur. Aussi, lorsque le Conservatoire national de musique se crée en 1795, Méhul est choisi pour être l'un des cinq inspecteurs de cette institution avec un traitement de 5000 livres par an et un logement de fonction. C'est également lui qui est nommé la même année pour représenter la musique à l'Institut de France fondé par le Directoire, préféré à d'illustres aînés comme Gossec, Grétry ou Monsigny. L'estime dont il jouit se poursuit sous Napoléon : il est le premier musicien avec Gossec et Grétry appelé à faire partie du nouvel ordre de la légion d'honneur en 1804. De même qu'il avait été l'un des chantres de la Révolution, il figure parmi les compositeurs attitrés de l'Empire en écrivant pour diverses cérémonies officielles de belles cantates fort laudatives.

 


L'acquisition de la propriété de Pantin

        
Au début de l'année 1796, à l'occasion d'un voyage à Givet, sa ville natale, Étienne Nicolas Méhul s'aperçoit que son neveu Joseph Daussoigne âgé de six ans manifeste d'indiscutables dons musicaux. En accord avec ses parents, il l'emmène avec lui à Paris pour assurer sa formation au conservatoire de musique. L'année suivante, il fait venir à Paris pour tenir son ménage la soeur de sa mère Marie-Françoise Keuly qui n'est pas mariée. Sa situation étant assurée, il organise sa vie comme s'il devait demeurer célibataire, entre sa tante et son neveu.

         De façon inattendue, à la fin de l'année 1800, à presque trente-huit ans, il épouse la fille du Dr Gastaldy, médecin chef à l'hôpital psychiatrique de Charenton auquel est attachée une réputation de mondain, de joueur et de gastronome. Ce mariage s'avère désastreux. L'épouse, Marie-Madeleine Gastaldy, entre autres griefs, ne supporte pas la tante Keuly. Une séparation intervient (sans doute en 1806), assortie d'un accord financier. Mme Méhul s'installe à Lyon où elle va vivre jusqu'à son décès en 1857 à quatre-vingt-un ans.

         Commence alors pour Méhul une période d'épreuves et de déceptions. En plus de ses déboires conjugaux, il ressent douloureusement la désaffection de son public, notamment avec le demi-succès de son chef-d'œuvre « Joseph ». Il commence aussi à souffrir de la phtisie qui l'emportera.

         C'est alors que Marie-Françoise Keuly, qui a liquidé ses biens à Givet, achète une propriété à Pantin. Cette acquisition s'effectue en trois étapes.

         Elle achète d'abord le 13 décembre 1809 à M. de Saint-Georges (dont le nom apparaît à l'occasion des élections communales de l'an IX), domicilié à Paris rue Notre-Dame-des-Victoires, « maison, bâtiment, cour et 34 ares de jardin ». Elle y ajoute le 30 mars 1812 une autre pièce de terre puis une troisième, ce qui forme une superficie totale de 83 ares 53.

         Partant du fond de la place de l'église et s'allongeant sur 300 mètres à l'ouest jusqu'à un sentier qui deviendra la rue Jules-Auffret, la propriété comporte un grand jardin de 74 ares 20 et un plus petit de 3 ares 93 du côté de la place de l'église.

         Maurice Foulon, au cours de ses recherches, découvre une affiche annonçant la vente en avril 1786 d'une maison sise place de l'église appartenant aux enfants mineurs de Jeanne Boullot, qui sera celle qu'occupera Méhul vingt quatre ans plus tard. Il reproduit les informations qui figurent sur cette affiche dans son livre « Les Pantinois sous l'ancien régime ».

         « Cette maison qui est à porte cochère est située derrière la fontaine, et consiste en un vestibule, salle à manger. À droite office et à gauche cuisine. Le premier et le deuxième étage distribués de même. Et au troisième un belvédère en forme de pavillon. Escalier dans œuvre. Plus deux autres corps de logis, le premier élevé d'un rez-de-chaussée, et d'un étage carré. Et le deuxième aussi élevé d'un rez-de-chaussée, deux étages carrés et une pointe de grenier, le tout couvert de tuiles. Une grande cour, remise et écurie, caves, puits, lieux d'aisances et dépendances. Ensuite est un jardin potager garni d'arbres fruitiers, séparé par une grille de fer d'un autre jardin planté d'ormes et de marronniers, au fond duquel est une porte de sortie donnant sur le chemin des Pré-Saint-Gervais ».

         Grâce à sa tante, Méhul peut enfin à la fois assouvir sa passion pour l'horticulture (sa « fleurissomanie ») et trouver loin de la ville au milieu des fleurs, consolation et sérénité.

         En cela, comme beaucoup de ses contemporains, il est bien l'adepte de Rousseau et de Bernardin de Saint-Pierre. Ce goût pour l'horticulture s'est manifesté très tôt, dès son séjour à l'abbaye de Laval-Dieu dans les Ardennes où il put disposer « d'un petit jardin qu'on avait abandonné à ses soins » (Fétis). Par la suite, il saisira toutes les occasions pour retrouver la nature, s'informer sur la botanique, observer la culture des fleurs : à la Malmaison chez Joséphine de Beauharnais, chez Mme de Récamier à Clichy, chez Mme Lesénéchal à Montrouge, chez l'éditeur Hacquart qui a acquis à Gentilly le château de Mme de Villeroy. Beaucoup de ses amis partagent ses goûts comme Boieldieu, Catel et Chérubini.

         Si Méhul n'est pas en titre le propriétaire, il se conduit comme tel car la tante Keuly a fait de son neveu son héritier par testament en date du 1er octobre 1809.

         Victor Paquet a décrit le jardin de Méhul dans un style fleuri :

         « Figurez-vous un vaste parc carré, encadré d'un beau gazon, planté de tulipes ornant la terre avec leurs feuilles d'un vert uni, glauque, du centre desquelles s'élevaient des tiges libres, fermes, couronnées par un beau vase qui pourrait bien avoir servi de modèle à celui de la ravissante Hébé ; à la régularité de la corolle enchanteresse des tulipes de choix comme celles de Méhul, ajoutons la régularité des étamines qui en garnissent l'intérieur, le velouté des pétales, le port élancé, noble, gracieux de chaque fleur, l'élégance de ses contours, nous n'aurions qu'une faible idée de l'effet que produisait sur l'imagination des curieux l'ensemble de toutes les nuances de ce brillant tableau, lorsque, par un beau matin, le soleil se dégageant des nuages, un doux zéphyr venait agiter leurs colonnettes, toutes ces fleurs qui balançaient amoureusement leurs légers chapiteaux diaprés d'or, de pourpre, d'ivoire et d'azur sur un fond blanc d'argent ».[1]

         Toutes les fleurs intéressent Méhul mais il est surtout « fou tulipier » : « J'ai des collections de roses, de jacinthes, d'œillets, de renoncules et d'oreilles d'ours que j'aime beaucoup, mais j'ai une affection particulière pour la tulipe : ses variétés m'enchantent » (lettre du 5 décembre 1813). Collectionneur, il établit des relations avec plusieurs horticulteurs pour des conseils, des échanges... et des dons. Dans la région parisienne, il fréquente dans ce but son collègue Catel ainsi que les peintres Vandael et Van Spaendonck ; en province, il correspond avec Dathis de Lille et Pirolle père et fils de Metz. Ces derniers surtout lui sont précieux, c'est pourquoi on peut suivre Pougin[2] quand il croit que Méhul a dû faire un séjour à Metz pour admirer leurs jardins. Il a pu l'effectuer au retour d'un voyage à Givet, peut-être en 1812 à la mort de sa mère.

         Aidé par des journaliers recrutés sur place, car il ne peut se permettre d'efforts, il réussit en deux ans à conduire à bien son entreprise et à mener son jardin à maturité. Sans pour autant oublier sa maladie et ses déceptions, on peut le croire lorsqu'il parle du « calme heureux » que la culture des fleurs répand sur sa vie.

         Ce calme heureux ne va pas durer car les évènements vont assombrir les dernières années qui lui restent à vivre.



 

Les années sombres

 

         Lorsqu'il s'installe en 1810 à Pantin, c'est un homme brisé physiquement et moralement. De santé fragile dès son enfance, son état physique l'empêcha d'embrasser la carrière ecclésiastique alors qu'il suivait des études musicales sous la direction de l'organiste Guillaume Hanser à l'abbaye de l'ordre des Prémontrés à Laval-Dieu. Les deux beaux portraits que nous possédons de lui, l'un de Ducreux peint sous le Directoire, l'autre de Gros daté de 1799, le représentent de façon flatteuse dans ses habits d'apparat sans déceler la moindre trace de faiblesse physique. Mais le contraste est saisissant si on les compare à la gravure de Kennedey faite au moment qui nous occupe : le visage a perdu tout agrément, les traits sont émaciés, son nez devient proéminent. De fait, depuis quatre ou cinq ans, ses amis commencent à s'inquiéter : il maigrit, tousse, se fatigue. La tuberculose le ronge.

         Peut-être faut-il attribuer à cet état de santé, entre autres raisons, quatre refus à des propositions pourtant pleines d'intérêt : c'est ainsi qu'il renonce à accompagner Bonaparte en Égypte, à accepter la direction de la chapelle consulaire après la démission de Paisiello, à partir à la cour de Saint-Pétersbourg comme Boieldieu, à succéder à Cherubini pour faire jouer ses opéras à Vienne. Atteint physiquement, meurtri affectivement, Méhul souffre aussi de la désaffection du public à son égard.

         Le public de l'opéra-comique finit par se lasser des drames sérieux et de la musique sévère. Il aspire à plus de légèreté, à plus de gaîté. Méhul tente de se plier à ce goût mais avec des bonheurs divers, en forçant sa nature. Comme le dit Chérubini : « C'était plutôt le Michel-Ange que le Raphaël de la musique. C'est pour cette raison que ses compositions manquent généralement de légèreté, d'élégance et de grâce, surtout dans le genre comique, pour lequel son style était moins porté que dans le genre sérieux ». Le goût du public est-il sensible à l'engouement pour les poésies d'Ossian ? Il écrit Uthal, qui paraît en mai 1806, œuvre sombre qui est loin d'éclipser l' Ossian ou les Bardes de Lesueur, représenté en 1804 à l'académie impériale de musique avec un énorme succès et apprécié par Napoléon. Lui qui disait : « Je ne crois pas être envieux, et pourtant les succès des autres me font mal ; je l'avoue pour l'expier en le disant », a vu sans trop de jalousie les succès de Cherubini, de Catel et de Lesueur mais le triomphe de Spontini, étranger au conservatoire, avec la Vestale en décembre 1807 et Fernand-Cortez en 1808 a du être ressenti de façon d'autant plus douloureuse que son Joseph représenté en février de la même année n'obtient qu'un succès d'estime, salué par la critique mais boudé par le public français.

         Ajoutons à ces nombreux soucis le fait que Méhul se retrouve à présent seul avec sa vieille tante. Son neveu, qu'il a fait entrer au conservatoire et qu'il considère comme un fils, vient d'obtenir le grand prix de Rome et part à la fin de 1809 pour la Villa Médicis.

         On comprend dès lors qu'il cherche la consolation et la paix au sein de la nature. Pour oublier ses préoccupations, il pourra se consacrer à sa passion pour les fleurs, la « fleurissomanie » qu'il n'a pas eu l'occasion d'assouvir complètement jusqu'ici.

 


Les dernières années de Méhul

 

         Comme la plupart des musiciens, il est passé sans encombre d'un régime à l'autre. Bien que patriote, il reste en marge de la politique. On le trouve en 1786 membre de la loge maçonnique « l'olympique de la parfaite estime » mais pour des raisons plus corporatistes qu'idéologiques. Pendant la Révolution, il entretient des relations avec Barère et Louis David qui militent à la Montagne, mais aussi avec M. J. Chénier du Marais. Dans le même temps, il fréquente des royalistes et correspond même avec une « altesse royale » non identifiée. Il se place ensuite sous la protection du président du Directoire La Revellière-Lepeaux et bénéficie de la bienveillance de Napoléon. Il y faut pour le moins une grande discrétion. On pourrait dire qu'il est passé entre les gouttes. Aussi ses préoccupations sont-elles d'abord professionnelles.

         Ce n'est pas par hasard si la première mention de la maison de Pantin dans une lettre à Méhul se situe au moment même où celui-ci essuie l'échec total de son opéra Les Amazones, représenté le 7 décembre 1811. La tentation du renoncement et de l'isolement loin des intrigues de Paris s'insinue dans son esprit. Déjà l'académie impériale de musique l'avait fait lanterner pendant deux ans et demie avant de monter son opéra, si bien qu'il s'était décidé à en écrire un autre, pour l'opéra-comique cette fois. Ce sera Valentine de Milan qui ne verra le jour qu'en 1822, cinq ans après la mort du compositeur.

         L'échec des Amazones, que Méhul n'impute qu'à lui seul, nous vaut cette plainte pathétique : « Je suis meurtri, je suis écrasé, dégoûté, découragé ! Il faut du bonheur, le mien est usé, je dois, je veux ma retrancher dans mes goûts paisibles. Je veux vivre au milieu de mes fleurs, dans le silence de la retraite, loin du monde, loin des coteries... Je ne suis plus jeune, je sens le besoin de repos » (décembre 1811). Il ne goûtera pas le repos dont il a tant besoin car l'histoire le rejoint.

         Il reçoit le premier coup en décembre 1812. De même qu'il avait recueilli l'aîné de ses neveux, il avait fait venir le cadet auprès de lui. Comme celui-ci se destinait à l'armée, il le fait entrer à l'école militaire de Saint-Cyr dont il paie la pension. Il l'équipe quand il sort sous-lieutenant et lui donne un pécule lorsqu'il rejoint l'armée de Russie. Il fait malheureusement partie des soldats qui meurent au cours de la retraite.

         Pendant la campagne de France de 1814, c'est la maison de Pantin qui est directement menacée. En mars, les armées coalisées se dirigent vers Paris. Les souverains alliés établissent leur quartier général au château de Bondy. Le 29, leurs troupes prennent position à l'entrée du village, prête à attaquer. Le 30 est la journée décisive où Pantin fut le centre des opérations militaires. Heureusement sa maison ne reçoit que des atteintes relativement légères[3]. Dans une lettre de juin 1814, donc assez proche des évènements, Méhul ne fait aucunement mention d'éventuels dommages. Dans une autre lettre de décembre, il remercie son correspondant pour son envoi de 36 oignons de fleurs en précisant que « presque tous ceux qui ont fleuri sont d'un choix très distingué ». Puisqu'ils sont venus à maturité au cours de l'année 1814, on peut supposer que le jardin n'a pas trop souffert.

         Ce n'est pas le cas de celui des Pirolle de Metz qui a été saccagé. Le fils, futur auteur de « l'horticulteur français » vient à Paris et cherche protection auprès de Méhul. La veuve Pirolle a pu sauver quelques planches du désastre. Elle confie à Méhul ce qui restait de la collection de tulipes et d'oreilles d'ours de son mari. La contribution de Louis-Joseph Pirolle à l'embellissement du jardin de Pantin nous vaut cet émouvant témoignage : « Quand nous calculions avec le bon Méhul ces effets sous le rapport des réflexions de la lumière, et sous celui des formes et des couleurs de ces plantes, il disait qu'un parc de renoncules bien choisies et bien distribuées était à l'œil ce qu'était à l'oreille la musique de Mozart et de Gluck : moins modeste, il eût pu citer la sienne... »

         Un heureux événement familial vient opportunément le consoler de ses soucis. Son neveu Joseph Daussoigne s'est marié à une très jeune fille Marie Adélaïde Bellet issue d'une ancienne famille d'entrepreneurs du bâtiment. Son installation au 13 bis de la rue de Montholon (n°25 en 1817) dans une petite maison appartenant à la famille de la mariée sécurise Méhul qui ne peut plus compter sur l'aide de la tante Keuly. De plus, fin 1816, la jeune femme attend « un heureux évènement ». Pourtant un troisième coup l'atteint profondément. Il résulte du gouvernement de la Restauration qui suit l'abdication de l'empereur. Le nouveau gouvernement supprime le Conservatoire, condamné en raison de ses origines révolutionnaires. Sarrette est destitué de son poste de directeur, Catel démissionne, Gossec est poussé vers la retraite. Pendant les Cent-Jours, Sarrette et Catel sont réintégrés puis renvoyés de nouveau à la seconde Restauration.

         Ces déboires contribuent, avec sa maladie, à accentuer une tendance naturelle à la mélancolie. Son ami Vieillard[4] constate cette évolution : « L'année 1816 avait porté les atteintes les plus cruelles à la santé de ce grand artiste, de cet homme excellent ». Le docteur Esparon le presse de partir pour la Provence afin de trouver un climat plus favorable à son état. Mais deux choses le retiennent à Paris : la santé de la tante Keuly qui décédera au cours de l'année et la représentation de son opéra-comique La journée aux aventures qui n'aura lieu qu'en novembre (son dernier succès). Ce n'est qu'ensuite qu'il se décide enfin à partir se soigner en Provence.

         En janvier 1817, il se rend d'abord à Montpellier où il est recommandé auprès du docteur La Fabry et où il connaît Joseph Roger, ancien élève du Conservatoire, qui tient dans cette ville un commerce de musique.

         On est effrayé à l'idée qu'il entreprend tout seul, dans son état, au milieu de l'hiver, un voyage aussi long. Il faut en effet quinze longues journées pour atteindre Montpellier. Parti de Paris le 18 janvier, il arrive le 23 à Lyon où il reste une semaine. Revoit-il sa femme qui y réside ? C'est peu probable. Avant le 6 février, il est à destination, épuisé : « Le voyage m'a causé une fatigue dont je ne puis me remettre », écrit-il à Hérold. De plus, le climat de Montpellier ne lui convient pas du tout. De lui même, il part se fixer à Hyères où il fait plus doux. Il séjourne à l'hôtel Europe dont le bâtiment existe encore. Une plaque apposé à l'entrée commémore le passage de ... Lamartine en juin 1840.

         De retour à Paris le 3 mai, il fait le tour de ses relations et assiste même à une séance à l'Institut. Dès la mi-mai, il retrouve son jardin et le printemps pantinois. Pirolle a veillé sur ses fleurs qui, encore une fois, tiennent leurs promesses.

         Méhul reste quatre mois à Pantin, les derniers où il jouit encore d'un certain répit. Ses amis viennent le voir, notamment Vieillard qui le décrit ainsi :

         « À son retour à Paris, au mois de mai, Méhul nous paru avoir éprouvé peu de changement dans son état de maladie ; nous reconnûmes surtout avec douleur que la maigreur et la toux avaient augmenté d'une manière sensible ». Son comportement se modifie : « Sa conversation était moins vive, sans doute ; elle avait perdu cette légère teinte de causticité qui donnait chez lui du jeu à la conversation, sans que ce fût jamais aux dépens du cœur ».

         Inexorablement l'inévitable arrive : « L'été tout entier se passa ainsi dans une période d'affaiblissement graduel ; mais à la chute des feuilles, il ne fut plus possible de s'abuser sur l'imminence d'un désolante catastrophe ». Dès le 28 août, le Journal des débats avait publié ce communiqué laconique : « M. Méhul, l'un de nos plus célèbres compositeurs de musique, est gravement malade ». Fin septembre, on le transporte à son domicile parisien, 26 rue de Montholon.

         Aucun récit, aucun témoignage ne nous renseigne sur ses deux dernières semaines de vie. Qui l'a veillé ? A-t-il reçu les derniers sacrements? A-t-il formulé ses dernières volontés ? Nous ne saurons rien. Il meurt à six heures du matin le 18 octobre 1817. Son décès est déclaré à la mairie par son neveu et par M. Dourlen, un collègue du conservatoire.

         Les funérailles se déroulent dès le lundi 20 octobre. La cérémonie religieuse a lieu à l'église Saint-Vincent-de-Paul située au bas de la rue de Montholon (entre les n°6 et 8). À l'office, les musiciens du la chapelle « n'ont chanté qu'en faux-bourdon le Dies Irae au grand étonnement des assistants ». Le convoi s'est dirigé directement au cimetière du Père-Lachaise, alors que pour les funérailles de Grétry en 1813, il s'était arrêté au théâtre Feydeau, puis devant l'Opéra. Sur sa tombe, les discours sont prononcés par le secrétaire perpétuel de l'académie des Beaux-Arts Quatremère de Quincy, par l'écrivain Bouilly et par son vieil ami Pradher.

          La femme de Méhul, présente le mercredi 22 octobre pour la pose des scellés de l'appartement, a-t-elle assisté aux funérailles de son mari ? On ne sait. Toujours est-il que personne ne veut payer la note des pompes funèbres qui se monte à 1134,40 francs. L'entrepreneur est obligé de faire opposition à la succession.


   

      
Si l'on visite le cimetière du Père-Lachaise, on est surpris par la modestie de sa tombe qui fait contraste avec l'imposante sépulture de son ami Cherubini. Encore s'agit-il de la tombe de 1822, édifiée grâce aux dons de ses élèves. On peut supposer que celle de 1817 était encore plus modeste.

 

L'inventaire après décès

 

        Deux jours après l'inhumation, l'appartement parisien est mis sous scellés, de même que la propriété de Pantin.

        L'inventaire après décès réalisé le mercredi 26 novembre 1817 par le notaire Jallabert, en présence de la veuve Méhul, Marie-Madeleine Gastaldy, et du neveu Daussoigne, nous permet de connaître la propriété telle qu'elle était à la mort de Méhul. Le mobilier de la maison de Pantin est prisé 2 839 francs (celui de l'appartement parisien 18 000 francs).

 

         Le principal corps de logis comporte au rez-de-chaussée une cuisine avec croisée sur la cour, un petit caveau sous l'escalier, une salle à manger éclairée par une porte vitrée donnant sur le jardin, prolongée par un petit office avec vitrage.

         Dans la cuisine, on trouve une cheminée et une cuisinière avec des chaudrons en cuivre jaune. Le mobilier se compose de deux tables de chêne, de deux bas de buffet, de quatre chaises et un fauteuil à fond de paille. Les buffets contiennent des ustensiles de cuisine et des pièces de vaisselles courantes.

         La salle à manger est décorée par deux grands tableaux. Elle comporte deux colonnes en plâtre imitant le marbre, chacune surmontée d'une « figure » en plâtre bronzé et d'un candélabre à trois branches en cuivre doré. Quatre supports également en imitation marbre portent quatre bustes en plâtre. Comme mobilier, on trouve une table en acajou, six chaises, deux fauteuils, une bergère de bois peint en gris, muni de sa couverture bleue et blanche. Un buffet au dessus de marbre fait corps avec la boiserie. Il est surmonté d'une glace en deux parties. Il renferme des pièces de vaisselles.

         Le petit office qui suit contient une grande armoire en noyer contenant une assez grande quantité d'assiettes (36 en porcelaine et 56 autres). On trouve également deux dessertes (« servantes ») en noyer à dessus de marbre.

         Le premier étage comporte deux chambres à coucher. La première, éclairée par une croisée, constitue à l'évidence la chambre de Méhul. On y voit une cheminée surmontée par la pièce principale de l'ameublement : une glace de 1,58 mètre de haut sur 1,28 de large prisée 400 francs, ce qui est la somme la plus élevée de l'inventaire. L'éclairage est assuré par une paire de petits flambeaux en cuivre doré.

         L'alcôve attenante, certainement assez vaste, contient le lit à colonnes de bois jaune avec ses accessoires et sa literie. C'est dans cette alcôve que l'on découvre un piano dans sa boîte en acajou. Elle est assez grande pour contenir également une causeuse, une bergère, un petit bonheur-du-jour, un guéridon en acajou, six fauteuils et quatre chaises à dossiers couverts de velours d'Utrecht jaune, ainsi qu'une chaise de merisier à fond de paille. Elle est fermée par un rideau d'alcôve glissant sur une tringle de fer. Un cabinet situé derrière sert de débarras.

         Une petite pièce voisine avec une fenêtre donnant sur le jardin est un cabinet de toilette muni de son nécessaire. Elle contient une malle en cuir où sont surtout entreposés des rideaux, et une commode regroupant les vêtements. Ceux-ci, qui sont peu nombreux (un seul pantalon et veste) montrent que l'essentiel de son vestiaire a été ramené sur de Montholon, son domicile parisien.

         Une seconde chambre à coucher se trouve au même étage. Elle possède aussi une cheminée au-dessus de laquelle se tient une glace en deux parties. On ne voit pas de lit proprement dit mais un sommier de crin, deux matelas de bonne laine, traversin et couvertures. Le mobilier comporte aussi six fauteuils, deux chaises, une table en acajou, un bonheur-du-jour, et une commode à quatre tiroirs contenant draps, taies d'oreiller, courtepointe et rideaux. Un cabinet de garde-robe prolonge la chambre.

         Au second étage, on retrouve sensiblement la même disposition avec deux chambres disposant chacune d'une cheminée surmontée d'une glace.

         La première chambre dispose d'une petite table à écrire en noyer et une autre en acajou, un chiffonnier à sept tiroirs en bois rose, un fauteuil et cinq chaises, une armoire en noyer à deux portes, une couchette à deux dossiers en bois peint avec sa literie, ainsi qu'une chaise de paille et une table de nuit en noyer.

         La seconde chambre possède un cabinet de toilette. Le mobilier se compose d'un canapé et six fauteuils, d'une couchette à deux dossiers et trois matelas, d'une table en pupitre acajou, d'une petite table à écrire en noyer, d'une commode plaquée en bois de rose à dessus de marbre et d'un fauteuil de bureau en acajou.

         Le belvédère servant de troisième étage, contient une chambre de domestique.

 

         Ce recensement des biens fait apparaître un ensemble plutôt disparate, de valeur assez modeste mais comportant un mobilier important, nombre d'ustensiles de cuisine, de la vaisselle en abondance, et suffisamment de literie pour héberger plusieurs personnes.

         Les dépendances

         À la porte d'entrée donnant sur la place de l'église, on trouve une remise comportant une petite écurie. Elle abrite des outils de jardinage. Elle possède un grenier auquel on accède par une échelle.

         Un bûcher contient également des outils de jardinage.

         La resserre, avec ses deux étages, est le bâtiment le plus important. Au rez-de-chaussée, éclairé par trois ouvertures (une sur la cour et deux sur le jardin) se trouvent des caisses de plantes. Au dessus, dans une pièce ayant la même vue, il y a également des caisses de plantes mais aussi un mobilier : deux tables, trois chaises, une couchette à deux places avec sa literie. Une autre pièce à deux fenêtres sur la cour sert d'orangerie. On y trouve un mauvais poêle en terre, un fauteuil à fond de paille, deux tables dont une pliante, une couchette à deux dossiers et un petit poêle roulant en faïence. Au deuxième étage, une pièce avec fenêtre sur cour contient quelques éléments de couchage (deux châssis de baldaquin), deux dessus de tabourets fixés sur une planche, une chaise de jardin, des clayettes à pruneaux. Cette importante construction peut, à la rigueur, servir de logement sommaire.

         Un fruitier à une fenêtre sur la cour contient des châssis et de mauvaises chaises de jardin.

         Une cave renferme, comme au domicile de la rue de Montholon, des bouteilles de vin rouge (et nombre de bouteilles vides). Le vin rouge a dû être recommandé à Méhul comme fortifiant par son médecin le docteur Esparon.

         Dans le jardin, on signale deux figures en plâtre sur socles en bois, quatre chaises et un banc de jardin.

         Cet état de la propriété en 1817 permet d'apporter une solution définitive à « l'énigme de la gravure de 1831 ».
 

L'énigme de la gravure de 1831

        
En 1831, soit quatorze ans après le décès de Méhul et alors que le propriétaire est Nicolas de Saint-Allais, un éditeur parisien publie un album intitulé « Habitations des personnages les plus célèbres de France de 1790 à nos jours ». Cet album contient la gravure de la maison de Méhul dessinée « d'après nature » par Augustin Regnier et lithographiée par Champlin. Elle est reproduite dans l'ouvrage de Maurice Foulon « les Pantinois sous l'ancien régime ». On y voit sur une place une petite maison à un étage, à deux fenêtres par niveau, surmontée par un toit pointu couvert de tuiles et par une haute cheminée. À sa gauche, se trouve une porte plutôt étroite coiffée d'un chapiteau. Elle est prolongée par un mur d'angle. On a vu qu'en 1817 ce bâtiment n'était qu'une remise et non une maison d'habitation. Comme le précise Charles Cormiolle, « pourvue d'un étage, elle est aujourd'hui la maison du jardinier, mais autrefois le rez-de-chaussée devait être l'écurie car on y remarque encore de longs crochets de bois qui servaient certainement à pendre les harnais ».  La maison de Méhul se trouvait derrière...

 

Les successeurs

 

         La propriété de Pantin fait l'objet d'un partage entre la sœur et la femme de Méhul selon une convention en date du 5 mai 1818 ; Mme Méhul a droit à la moitié « comme représentante universelle en usufruit du dit sieur son mari conformément au contrat de mariage du 3 frimaire an IX ». De son côté, la sœur a aussi droit à la moitié « comme représentant la nue propriété de la totalité de la dite maison qui lui appartient comme seule héritière de M. Méhul, son frère ». En marge de l'acte de succession, on lit la note suivante : « La dame Daussoigne a cédé sa nue propriété à la veuve Méhul, par acte devant Maître Trutat, notaire à Paris, le 5 mai 1818 enregistré le 7 pour 12 000 francs et les dettes ».

         À qui Mme Méhul vend-elle la propriété?

         Le premier acquéreur est Claude-François Maradan qui l'achète 14 000 francs. Maradan n'est pas tout à fait un inconnu. Il est libraire et éditeur 16 rue des Marais-Saint-Germain (rue Visconti). Un lien ténu le relie à Méhul par le truchement du jeune Guizot dont il édite les premières oeuvres de 1809 à 1816. Selon Gabriel de Broglie, Guizot a connu le couple Méhul et a même publié dans « le Journal de l'Empire » du 26 février 1807 un poème en vers à la gloire de l'auteur de « Joseph ».

         En date du 25 mai 1822, Maradan vend la propriété pour 25 000 francs au comte de La-Chaussée, sans toutefois quitter Pantin puisqu'il s'installe rue de la Villette-Saint-Denis (rue Hoche).

         La propriété est une nouvelle fois vendue le 24 juillet 1829. L'acquéreur est le plus connu des successeurs puisqu'il a les honneurs du dictionnaire. Il s'agit de Nicolas Viton de Saint-Allais (1773-1842). Né à Langres, fils d'un épicier, il monte à Paris après de bonnes études, s'enrôle dans l'armée puis se consacre à l'art héraldique et généalogique. Il ouvre un cabinet de consultation nobiliaire au 10 rue de la Vrillière qui connaît un grand succès par ses recherches généalogiques et l'authentification des titres nobiliaires. Il publie de nombreux ouvrages dont le monumental « Nobiliaire universel de France ».

         Le propriétaire suivant est Urbain Joseph Stanislas Tenin, caissier de la conservation des hypothèques de Paris domicilié 41, rue de Paradis-Poissonnière. Il achète la propriété pour 15 000 francs et l'agrandit de plusieurs parcelles.

         Alexandre Joseph Cormiolle, charcutier dans le quartier de Saint-Germain-des-Prés à Paris en devient propriétaire le 26 octobre 1844, soit 27 ans après la mort du compositeur. L'acte de vente comporte la description suivante :

         « Une maison de campagne à Pantin sur la grande place vis-à-vis de l'église ayant son entrée par une porte cochère ; sur cette place et à l'extrémité du jardin une sortie donnant sur le Pré-Saint-Gervais. Cette maison consiste en deux corps de bâtiments principaux élevés de deux étages distribués en plusieurs appartements, cuisine, office, écurie, cave et grenier. Une cour principale et basse cour. Plus un jardin séparé de la cour par un mur à hauteur d'appui dont une partie est plantée à l'anglaise et l'autre partie en fruitiers et potager est entourée de murs et contient, y compris les bâtiments, 90 ares ».

         Cette description correspond à l'état de la propriété qu'a connue son petit-fils Charles Cormiolle dans sa jeunesse. Dans son souvenir, il l'a voit ainsi :

         « Sur un terrain rectangulaire dont l'une des petites bases bordait la place de l'église, auprès de la fontaine publique, s'élevaient trois corps de logis : deux petits au nord dans deux angles de terrain et un plus vaste qui occupait la grande base ».

         Sur la maison d'habitation elle-même, Charles Cormiolle apporte plusieurs précisions intéressantes qu'il confie à Maurice Foulon :

         « Le rez-de-chaussée comprenait une cuisine dont la fenêtre s'ouvrait au sud, une grande salle ornée de cheminées de marbre monumentales et un salon qui, par un petit retour, communiquait sur la cour. Au premier et à gauche se trouvaient une grande chambre et un cabinet de toilette et, à droite, une autre chambre avec une alcôve. Un beau balcon, garni d'une magnifique rampe en fer forgé, dominait les jardins et leurs grands arbres, à l'ouest. Le deuxième étage comportait également une chambre à coucher et une grande salle de billard ancien, « à blouses », dont les angles s'agrémentaient de gueules de lion en bronze ».

         La « grande salle » se substitue à l'ancienne salle à manger et un salon à l'office. Au rez-de-chaussée, on a aussi ouvert une seconde cheminée. Au second étage, le billard ne provient pas de la succession de Méhul. De même, l'existence dans le jardin de « six magnifiques vases d'admiration » n'est pas confirmée par l'inventaire après décès.

 

La disparition de la propriété

 

         La maison de Méhul est démolie en 1889-1890 dans des conditions que Germaine Artaud, l'arrière-petite-fille d'Alexandre Cormiolle, rapporte en 1983 à Philippe Delorme[5].

         « Quand mon grand-père s'est remarié, sa seconde femme n'a pas aimé la maison. Elle l'a fait démolir. À ce qu'il paraît, il y avait un escalier avec une rampe en fer forgé. Sur cette photo, voilà la maison que mon grand-père avait fait refaire. La propriété donnait sur la place de l'église. Là c'était mitoyen avec une ferme qui donnait rue de Montreuil (rue Charles-Auray) et quand cette ferme a disparue, les Delizy (les distillateurs) qui habitaient rue du Centre (rue Jules-Auffret) l'ont rachetée et avaient la propriété depuis la rue du Centre jusqu'à la rue de Montreuil ».

         C'est dans la nouvelle maison que naît Germaine Antoinette Cormiolle le 11 mars 1895. La démolition des bâtiments anciens ouvre un large espace. Face à la nouvelle maison (n°22 place de l'église), la vue s'étend sur les parterres et les jardins. De nouvelles constructions s'élèvent du côté de la place de l'église et le long de la rue du Centre (rue Jules-Auffret).

         Cette situation dure moins de quarante ans.

         Issue d'une famille de charcutiers, Germaine Cormiolle reste dans l'alimentation en épousant en janvier 1919 un négociant en gros de produits fermiers (beurre, œufs, fromages), Charles Artaud. Ce dernier installe ses entrepôts dans la propriété et fait ouvrir une voie privée à la limite de celle des Delizy. En novembre 1925, il obtient de la municipalité la cession des pavés pour le pavage de la chaussée qui devient la rue de la Paix en février 1928. L'ouverture de cette voie fait naturellement disparaître la maison d'habitation qui se situait en face du n°23 de la rue de la Paix.

         Les nouvelles constructions existent encore aujourd'hui :

         Au n°21 s'étendent autour d'une cour intérieure des bâtiments en briques datant de 1926. Ils servaient d'entrepôts, de magasins, de dépendances et de bureaux de commerce de M. Artaud. Mis en vente en 1964, ils sont actuellement affectés à d'autres usages (ateliers de confection en 2002).

         Au n°23, on peut voir le pavillon d'habitation de la famille Artaud, construit dans le même style que les bâtiments voisins. Il sert actuellement de presbytère de la paroisse Saint-Germain de Pantin.

         À l'angle de la rue de la Paix et de la rue Jules-Auffret (n°15 rue du Centre) s'élève une maison d'habitation de cinq étages construite par Charles Cormiolle pour y résider. Il y décède en 1944.

         Les n°3 et 5 de la rue de la Paix appartenaient également à Charles Artaud. Démolis en 1957-1958, ils ont été remplacés par un immeuble neuf.

 

 

                                                  André Caroff


 Le chant du départ (sur youtube)



 

[1]    Éloge historique de Louis Joseph Pirolle, Mémoires de l'académie de Metz, 28ème année, 1846-1847.
[2]    Arthur Pougin, Méhul, sa vie, son génie, son caractère, Paris, 1889.
[3]    Comme réparations, Méhul s'inscrit pour 300 fr au titre des bâtiments et 300 fr pour le mobilier (AM Pantin).
[4]    Vieillard de Boismartin (1788-1862), Méhul, sa vie et ses œuvres, 1859.

[5]     Bulletin de la SVPH, Histoire locale n°1, 1983, p.18 et 19.

Par Hélène Richard
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Mercredi 18 mars 2009 3 18 /03 /Mars /2009 16:17
         Hélène Brion n'est pas connue du grand public. Pionnière du féminisme pendant la première moitié du 20ème siècle, elle n'atteint pas la notoriété d'une Flora Tristan ou d'une Louise Michel aux destinées plus romanesques. Comme on connaît peu de choses sur sa vie privée, il n'existe sur elle aucune biographie complète.

         Peu connue, elle n'est pas pour autant oubliée. La plupart des ouvrages traitant du féminisme la citent, lui consacrent une ligne, un paragraphe ou un chapitre. 
 
On écrit sur elle des études et des On écrit sur elle des études et des articles. En 2005, une délibération du conseil municipal du 13ème arrondissement de Paris décide de donner son nom à une rue d'un quartier neuf et le « dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français » lui consacre une importante notice.


       

         Hélène Brion mérite donc d'être mieux connue des Pantinois.

 

 

La jeunesse d'une orpheline

 

         Hélène Rose Louise Brion naît le 27 janvier 1882, au 31 de l’avenue des Paulines, à Clermont-Ferrand. Sa famille est originaire de l'est de la France, à la limite de la Marne et des Ardennes. Le père, Léon Pierre Hubert Brion, né le 16 août 1849 à Rouvroy en Dormois (Marne), est le fils d'un garçon brasseur. Son parcours professionnel est pour le moins atypique ; adolescent, il monte à Paris sans doute pour faire des études de droit puisqu'il devient clerc d'avoué. À 18 ans, il s'engage pour neuf ans dans l'armée. Il est promu caporal en 1869 puis sergent l'année suivante. Il participe aux combats de la guerre de 1870 au cours de laquelle il est fait prisonnier à la bataille de Mézières. Après 6 mois de captivité, il se présente au concours d'entrée de l'école militaire de Saint-Cyr. Admis 45ème sur 320, il est nommé sous-lieutenant deux ans plus tard. Très bien noté par ses supérieurs, il était appelé à faire une brillante carrière militaire. Pourtant il démissionne le 1er août 1876 et se marie le 17 août à Vouziers (Ardennes) à Octavie Cautel née dans cette ville le 26 mars 1855 d'un père menuisier et d'une mère couturière. Il entre ensuite à la compagnie des chemins-de-fer PLM où il occupe la fonction de sous-chef de gare à Cône-sur-Loire puis à Clermont-Ferrand.        « Dès le berceau, elle fut démunie de ses soutiens naturels. Le père manqua pour la guider de son expérience, cette nature primesautière et confiante. La mère fit défaut pour l'assouplir par une tendresse avertie. Elle n'eût que son aïeule pour l'aimer. » Hélène Brion rectifie en marge : « Faux ! Le père fut là et un peu là ! C'est à lui et à sa mère, ma bien-aimée grand-mère, que je dois tout... » Elle a donc connu son père jusqu'à un âge assez avancé.

         Que se passe-t-il dans le ménage  pour que les parents se séparent de leur fille et confient son éducation à la grand-mère paternelle résidant dans les Ardennes ? La seule confidence sur son enfance provient d'une réaction à la lecture d'un article de la journaliste Séverine, ancienne collaboratrice de Jules Valles qui écrit le 2 janvier 1918 :

 

         Après ses études primaires, elle part à Paris pour y poursuivre des études secondaires. De nombreuses interrogations se posent à ce sujet : Qui l'a inscrite à l'école primaire supérieure Sophie-Germain ? Qu'a-t-elle donné comme correspondant à prévenir en cas d'urgence ? Qui lui a trouvé une chambre au 18 de la rue Chanoinesse près de Notre-Dame occupée par une entreprise commerciale ? Avec quelles ressources vit-elle ? Il est improbable qu'une jeune fille de 12 ans soit venue seule et sans soutien dans la capitale.

         Sur ses études, nous avons le témoignage de Jeanne Brochard qui l'a côtoyée pendant cinq ans à Sophie-Germain, comme enseignante :

          « Studieuse et désintéressée, elle aimait le travail pour le travail lui-même, plus que pour ses résultats, notes, points, etc. Sans la rechercher, elle jouissait de la sympathie de ses compagnes, même celles qui, par leur éducation première, se trouvaient le plus différentes d'elle. Restée seule à Paris à l'âge où les autres jeunes filles sont couvées par leur famille, elle vécut seule, absolument isolée sans jamais se plaindre, ni sans réclamer une pitié contre laquelle sa fierté ombrageuse l'aurait fait se cacher. Sa dignité instinctive fut toujours sa seule sauvegarde : privée des tendresses de la famille, elle fut obligée d'apprendre bientôt à se diriger seule dans la vie[1]. »

         À Sophie-Germain, elle passe tous les examens qui lui sont accessibles : certificat d'études primaires supérieures en 1898, brevet élémentaire en 1899, brevet supérieur en 1900. Que sont devenus alors ses parents ? On sait seulement qu'ils divorcent par jugement rendu par le tribunal de première instance de la Seine, le 19 octobre 1892. Hélène, qui a maintenant 20 ans, vient de terminer ses études secondaires. En fin de carrière, son père sera affecté à un emploi sédentaire à Paris comme sous-chef de bureau à la compagnie P.L.M. Ce transfert est-il motivé par des raisons de santé? Il décède le 24 février 1902 à l'hôpital Villejuif alors asile d'aliénés. Il n'a que 52 ans. Elle passe un certificat de sténographie. Ayant obtenu une bourse de séjour du conseil municipal, elle fait un séjour d'une année en Allemagne. À son retour, elle obtient le certificat d'études en langue allemande de la « Société pour la propagande des langues vivantes en France ». Souhaitant faire carrière dans l'enseignement, elle est admise en 1905 au concours d'auxiliaires. À la rentrée de 1905, elle est affectée à divers postes de la région parisienne et au début de 1906 dans le 19ème arrondissement. En janvier 1907, elle obtient un congé « pour raisons familiales ». Elle quitte à nouveau son service en novembre 1907 car elle a obtenu un contrat pour une traduction d'allemand. Elle suit sa commanditaire jusqu'à Saint-Pétersbourg. Libre à la fin de l'année, elle obtient une prolongation de congé jusqu'en avril qui lui permet d'étudier le fonctionnement des écoles de la ville grâce à une recommandation de l'ambassade de France. De retour, elle demande sa réintégration. Elle reçoit un avis favorable de son inspectrice :

         Après ses classes à Sophie-Germain, Hélène Brion donne des cours de français à l'école anglaise de la rue des Acacias. 

         « Mlle Brion est intelligente, elle s'occupe avec zèle et dévouement des élèves qu'on lui confie. Elle est tout à fait dépourvue de ressources. Ce sont des raisons pour que je transmette sa demande avec avis favorable ».

         Elle est nommée stagiaire suppléante dans le 10ème et le 19ème arrondissement. Le 24 avril 1911, elle devient enfin titulaire à l'école maternelle de la rue Candale à Pantin où elle obtient un logement de fonction. Cette titularisation couronne ses années d'auxiliariat où elle a montré des qualités pédagogiques certaines, comme le confirme son inspectrice :

         « Mlle Brion est auxiliaire depuis cinq ans. Elle est très appréciée des directrices qui l'ont eue sous leur direction ; elle est douce avec les enfants. Je souhaite de la voir arriver bientôt à un poste de titulaire à Paris ».

         Plusieurs années après, un autre rapport d'inspection complète cette appréciation :

         « Sous des dehors volontairement un peu rudes, Mme Brion cache son affection pour les enfants. Ceux-ci ne s'y trompent pas ; aussi sont-ils disciplinés, attentifs, toujours près à l'effort et progressent rapidement. Mme Brion sait les captiver, créer l'élan vers le progrès et c'est plaisir de voir se dérouler cette classe vivante au possible ». Il lui est toutefois recommandé « d'attacher plus d'importance aux habitudes de soin matériel, d'ordre, aux qualités extérieures ».

         Dès son entrée dans l'enseignement, elle adhère à l'organisation créée en 1905, « la fédération nationale des syndicats d'instituteurs et d'institutrices » (FNSI) ainsi qu'au nouveau parti socialiste SFIO (Section française de l'Internationale ouvrière) fondé la même année. Mais, de son propre aveu, son engagement « féministe » a précédé son adhésion syndicale et politique. Elle cite le nom de plusieurs organisations dont elle est membre : « Suffrage des femmes, Union fraternelle des femmes, Union française pour le suffrage des femmes, ligue nationale du vote, etc. » Dès 1902, elle se lance dans la gigantesque entreprise de « L'encyclopédie féministe » qui va l'occuper toute sa vie. On aimerait connaître les influences qui l'ont conduites si tôt à un pareil engagement. Son action féministe et syndicale lui impose une intense vie sociale. Elle va de réunions en réunions, tenues souvent dans les écoles ou appartements de ses collègues, ou encore à la section socialiste de Pantin, rue Berthier. Elle entretient des liens amicaux avec de nombreuses collègues dont Henriette Izambart qui accueille des réunions dans son appartement de l'école de la rue du Général-Brunet dans le 19ème arrondissement. Ces obligations l'amènent à prendre quelque liberté avec l'administration : n'obtenant pas l'autorisation de s'absenter le samedi après-midi, elle passe outre, d'où la réaction de l'inspecteur d'académie :

         « Je suis d'autre part surpris que Mlle Brion ait cru pouvoir sans autorisation se faire remplacer par une femme de service. Je compte que ce fait ne se renouvellera pas. Mlle Brion devra accuser réception de mes instructions. »

 

 

La syndicaliste

 

         En 1884, la loi Waldeck-Rousseau avait reconnu le droit syndical aux ouvriers dans le cadre de leur spécialité professionnelle. Les fonctionnaires en étaient exclus. Pour contourner cette interdiction, les instituteurs se regroupent en « amicales » permises par la loi de 1901 sur la liberté d'association. Mais ces amicales tendent progressivement à se transformer en syndicats. Le 13 juillet 1905 se crée la « Fédération nationale des syndicats d'instituteurs » (FNSI) qui ont adhéré à la CGT en 1909. Selon la conjoncture politique, les gouvernements passent de la tolérance à la répression. En période de statu-quo, la position officielle renvoie à une loi ultérieure portant statut de la fonction publique. Cette loi n'interviendra qu'en 1946.

         En 1912, le projet d'extension à trois ans du service militaire oppose la droite belliciste et revancharde à la gauche pacifiste et internationaliste. Au congrès de la FNSI de Chambéry en 1912, une initiative paraissant anodine met le feu aux poudres : c'est « le sou du soldat », qui est ainsi défini :

         « Afin de maintenir les relations existantes entre les camarades syndiqués soldats et leur groupement, il est institué dans chaque syndicat une œuvre spéciale dite « sou du soldat » destinée à leur venir en aide moralement et pécuniairement ».

         La réaction ne se fait pas attendre. Cette initiative est jugée antimilitariste par le gouvernement : « Il est maintenant avéré que les syndicats d'instituteurs deviennent des centres d'agitation politique, des foyers de désagrégation nationale ». Une circulaire du ministre de l'instruction publique Guist'Hau du 4 octobre demande la dissolution des syndicats d'instituteurs sous peine de sanctions. Plusieurs d'entre-eux obtempèrent, d'autres refusent, notamment celui de la Seine dont Chalopin prend la direction avec comme adjoint un instituteur pantinois, Maurice Foulon. Un manifeste de protestation est signé par le conseil fédéral dont Hélène Brion fait partie. Une action disciplinaire s'engage contre les signataires. Hélène Brion reçoit le 19 octobre 1912 une réprimande du directeur de l'enseignement primaire de la Seine, Maurice Foulon une mesure de « censure ».

         Après le congrès de Chambéry, elle est admise comme membre du conseil fédéral et comme déléguée de la Fédération de l'enseignement au comité confédéral de la CGT. Par suite de la démission du secrétaire général Joly en 1913, elle devient secrétaire adjointe auprès de son successeur Cottet en janvier 1914.

 

 

La grande guerre

 

         L'utopie de la solidarité internationale des ouvriers contre la guerre n'a pas résisté à la vague nationaliste. L'assassinat du pacifiste Jean Jaurès marque le début du ralliement de la majorité de la gauche à la lutte contre l'agresseur allemand. C'est « l'union sacrée ».

         Après la mobilisation générale, l'état-major de la fédération s'est réduit au trésorier Loriot et à Hélène Brion qui prend le poste de secrétaire générale. Celle-ci n'a pas craint d'afficher ses positions pacifistes dès le 30 juillet 1914 dans un article de « la bataille syndicaliste ». Toutefois, en militante disciplinée, elle se rallie à la position majoritaire de la SFIO et de la confédération qui soutient « la guerre du droit ». Pourtant le courant pacifiste, quoique minoritaire, se développe. Au congrès de la Grange-aux-belles en août 1915, le conseil fédéral, en opposition avec les positions nationales, se prononce en faveur de la propagande pacifiste. Hélène Brion y adhère avec soulagement, comme elle l'avouera à un ami : « C'est vrai, dira-t-elle, j'ai cru, entraînée comme tant d'autres, à la guerre du droit et de la justice ; mais je reconnais maintenant que je me suis trompée et je considère cette erreur comme la plus grande faute de ma vie. »

         Au congrès de Paris en 1915, elle milite pour le rétablissement de « L'internationale » et devient membre du comité pour la reprise des relations internationales.

         Dès lors, elle mène une intense action de propagande pacifiste, participe à de nombreuses réunions, à la diffusion de tracts, de publications interdites, etc. Elle poursuit aussi son action féministe en adhérant au « comité intersyndical d'action contre l'exploitation de la femme ».

         À Pantin, en dehors de ses devoirs pédagogiques, elle se montre admirable de dévouement envers les personnes les plus touchées par la guerre. C'est elle qui organise notamment les « soupes populaires », n'hésitant pas à éplucher elle-même les légumes.

         La police la surveille de près. On perquisitionne à son domicile pour y trouver des documents compromettants. On enquête sur elle. On demande un rapport à son inspectrice pour savoir si elle se sert de ses élèves pour la diffusion de tracts pacifistes. Déjà plusieurs membres de l'enseignement, dont les époux Mayoux, des Charentes, ont été poursuivis.

         Inculpée et suspendue sans traitement le 27 juillet 1917, elle n'est officiellement arrêtée que le 17 novembre et incarcérée à la prison pour femmes de Saint-Lazare où avaient été enfermées Louise Michel et l'anarchiste Jeanne Humbert. Elle comparait devant le Conseil de guerre du 25 au 31 mars 1918, avec son filleul, frère d'une de ses amies, Gaston Mouflard, accusé pour les mêmes motifs.

 

 

Le Conseil de guerre

 

         Devant ses juges, elle se montre d'une grande pugnacité, faisant preuve d'un tempérament de « battante ». Elle se défend pied à pied contre ses accusateurs, souvent avec plus d'habileté que de bonne foi. Ce procès déchaîne une campagne de presse de la part des journaux nationalistes comme Le Matin qui accumule les griefs contre elle. On lui reproche sa tenue de cycliste : « Habillée en zouave, musette de côté, elle passait par la fenêtre, s'asseyait sur les tables. » On l'a vue, une échelle sur le dos, un pot de colle à la main, apposer des affiches. On l'accuse de propagande anticonceptionnelle, d'être une espionne pour être allée en vélo vers les lignes ennemies. Profitant d'un congé de Noël où elle était allée à Londres rejoindre les suffragettes, elle aurait cassé quelques vitres et « descendu » quelques réverbères. De retour à Pantin quinze jours plus tard, elle avait présenté un certificat médical. On l'accuse aussi de s'être écriée dans le préau de son école le 1er août 1914 : « Ah ! Je voudrais mettre le feu au ministère de la guerre », etc.

         Devant de tels agissements, on envisagera de la soumettre à un examen psychiatrique, même si elle nie tout en bloc. Au cours du procès, les témoins à charge, ne font pas le poids face aux témoins à décharge, nombreux et chaleureux, qui sont souvent des personnalités connues, comme la féministe Marguerite Durand ou le député Jean Longuet, petit-fils de Karl Marx.

           Ce pacifisme découle directement de son féminisme : « Je suis ennemie de la guerre parce que féministe. La guerre est le triomphe de la force brutale, le féminisme ne peut triompher que par la force morale et la valeur intellectuelle ».

         Dans sa déclaration finale, elle se sert de son droit de parole pour exprimer ses idées. Elle avance pour sa défense l'argument sans doute le plus irréfutable : « Je comparais ici comme inculpée de délit politique ; or je suis dépouillée de tous les droits politiques... »

         Bien disposé à son égard, le tribunal ne la condamne pas moins à trois de prison avec sursis. Libérée après ce jugement, elle est révoquée de l'enseignement avec effet au 17 novembre 1917. Les autorités académiques lui intiment l'ordre de quitter son logement de fonction mais la municipalité de Pantin, propriétaire des locaux, la maintient rue Candale. Le 19 octobre 1919 les députés discutent du projet de loi d'amnistie qui pose le délicat problème de la réintégration des fonctionnaires révoqués. Cette réintégration après amnistie intervient-elle de droit comme le soutient l'avocat Pierre Laval ? Le Garde des sceaux est d'un avis contraire : elle ne peut intervenir que par un acte de bienveillance du gouvernement après étude de chaque cas. Hélène Brion ne sera réintégrée qu'en 1925 sous le gouvernement du « Cartel des gauches », près de huit ans après sa suspension.

 

 

Après la guerre

 

         Les combats terminés, les mobilisés reviennent et reprennent leurs postes. Découragée par sa condamnation, Hélène Brion cède sa place de secrétaire générale à son collègue et ami pantinois Maurice Foulon, ancien secrétaire adjoint. C'est lui organise le congrès de Tours de la FNSI, toujours illégal, en août 1919. Les institutrices révoquées pour leurs opinions – Hélène Brion, Marie Mayoux et Julia Bertrand - sont désignées d'enthousiasme comme assesseurs. En décembre de la même année, Hélène Brion et Maurice Foulon signent l'appel des « comités syndicalistes révolutionnaires » sur lequel figure cet objectif d'ordre général : « Nous ferons de la propagande pour la disparition du salariat et du patronat ». Tous deux se situent donc à l'aile gauche de la fédération. En février 1920, on les retrouve côte à côte pour créer à Pantin « l'université populaire », lui comme secrétaire général, elle comme membre du conseil d'administration.

         Privée d'enseignement à Pantin, elle apporte son concours à son amie le docteur Madeleine Vernet pour la seconder à « l'avenir social » d'Epône (Seine-et-Oise). Cette œuvre, dirigée par des militants socialistes, se propose d'assurer à des orphelins de familles ouvrières une enfance aussi proche que possible de celle qu'ils auraient connue dans leur famille.

         Elle reprend également sa lutte en faveur des femmes par la création d'une publication, La Lutte Féministe, « organe unique et rigoureusement indépendant du féminisme intégral ». Elle porte en exergue deux citations, l'une de Félix Pécaud : « Femme, ose être », l'autre de Madeleine Pelletier : « Quiconque est vraiment digne de la liberté n'attend pas qu'on la lui donne, il la prend ».

         Le premier numéro est du 20 février 1919. En principe mensuelle, La Lutte Féministe paraît de façon irrégulière jusqu'au numéro 18, du 20 octobre 1921. Hélène Brion assure la rédaction de l'éditorial comme celui de 3 juillet 1919 intitulé « leur paix » : « Leur paix, révisable à brefs délais dans l'intérêt supérieur de l'humanité. »

         Dans un autre éditorial, elle s'élève envers la recrudescence de sévérité contre l'avortement, l'adultère. « La reconnaissance des droits d'être humain de femme vient une fois de plus d'être remise aux calendes grecques ». La Lutte Féministe comporte des rubriques régulières : tribune législative, coin des lecteurs et lectrices, morceaux choisis littéraires, mœurs et morale sexuelle, sport, mode, etc. On relève également la rubrique « le coin de l'au-delà » tenue par Hélène Brion elle-même qui montre ainsi son intérêt pour le spiritisme. Dans les derniers numéros, apparaissent des témoignages et articles sur la révolution bolchevique. Dans un éditorial « Retour de Russie », Hélène Brion s'entretient avec une dénommée « Flora » de retour en France. Elle l'interroge sur la condition des femmes. Son interlocutrice lui répond : « Là-bas, notre cause a vaincu ; là-bas nous sommes dans la lutte aussi, non en auxiliaires, en inférieures mais en égales. Notre égalité est admise en principe et l'émancipation nous est prêchée comme un devoir. »

         Après l'avoir entendue, elle change le titre de sa publication qui devient : La lutte féministe pour le communisme. C'est une femme convaincue qui va partir à son tour pour connaître la Russie devenue soviétique.

 

 

Le séjour en Russie soviétique

 

         À partir du 15 juillet 1920, le gouvernement soviétique doit réunir à Moscou le IIème Congrès du Komintern. Y sont conviés les adhérents au « Comité pour l'adhésion à la IIIème internationale » dont Alfred Rosmer est le représentant pour la France. Le parti socialiste qui cherche à s'informer sur les événements et savoir à quelles conditions il pourrait être admis à la « IIIème internationale », envoie sur place une mission comprenant deux parlementaires chevronnés : Marcel Cachin et Ludovic Oscar Frossard.

         Hélène Brion est l'un des délégués du « Comité pour l'adhésion à la IIIème internationale ». Elle est accueillie à Petrograd par le révolutionnaire Victor Serge et à Moscou par Suzanne Depollier, institutrice française installée en Russie. On la loge à l'hôtel Dielovoï Dvor réservé aux visiteurs de second rang. Elle relate son séjour dans un manuscrit encore inédit : « Choses et gens de Russie rouge », qui a été analysé dans une étude de Sophie Coeuré[2].

         Vivant une période d'exaltation heureuse, elle privilégie les contacts directs. Elle obtient quelques minutes d'entretien avec Lénine (« Le masque est rébarbatif, oui, mais le regard est bon, si intelligent ! Et le sourire est si rayonnant ! »), côtoie Trotski au congrès des femmes communistes. Elle cultive l'amitié de plusieurs militantes. Mais elle préfère aux débats idéologiques, les rencontres et les témoignages vécus. Elle vibre et s'émeut en entendant des femmes écrasées par la misère, garder leur foi en l'avenir. Ses considérations sur « l'expérience sociale magnifique » du communisme la conduisent à apprécier surtout les acquis immédiats de la classe ouvrière. Elle se réjouit des mesures en faveur des femmes et voit l'influence du féminisme dans le progrès des mœurs : « Dans l'enthousiasme, la propreté morale, la pureté de vie, l'espèce de fanatisme du bien qui galvanise le parti, on peut reconnaître l'influence des femmes. » Elle reconnaît toutefois que le modèle reste le travailleur viril et fort, et que les femmes restent peu représentées dans les classes dirigeantes. Il en est de même du spiritisme pratiqué par quelques révolutionnaires, mais qui n'est pas suffisamment reconnu : « Et je rêve du jour où cette jeune science officielle, qu'ici nos bourgeois sont seuls à cultiver, répandant sa lumière là-bas indifféremment sur tous les humains, achèvera de donner sa sanction scientifique au communisme et au beau rêve réalisé de la solidarité humaine. »

         De retour en France après un séjour de six semaines, elle se lance dans une campagne de propagande au cours de laquelle elle ne fait pas moins de 85 réunions au printemps de 1921. Tout en conservant sa liberté d'expression, elle ne met jamais en cause le régime soviétique.

         Dans l'Hérault, on annonce ainsi sa venue : « La camarade Hélène Brion, de retour de Russie, sera dans la région à partir du 23 mai pour une tournée de propagande. Elle traitera le sujet si passionnant pour les militants communistes et syndicalistes révolutionnaires. »

         Depuis le congrès de Tours de 1920 qui a consacré la scission du parti socialiste, Hélène Brion adhère au nouveau parti communiste français. Le parti n'assure pas sa promotion en lui confiant des responsabilités en son sein comme il le fait pour son amie Suzanne Dépollier devenue membre du bureau politique. Il faut dire que ni le féminisme ni le spiritisme ne constituent pour lui des thèses prioritaires. De son côté, Hélène Brion s'éloigne progressivement à la fois du syndicalisme et du communisme. « Socialisme et syndicalisme s'efforcent surtout d'aménager le sort des travailleurs et des classes pauvres. Or les femmes sont plus exploitées par la collectivité masculine en tant que femmes qu'elles ne le sont par le capital en tant que productrices... » On ne doit donc pas leur reprocher de s'occuper elles-mêmes des questions qui les concernent. C'est ce qu'Hélène Brion va s'efforcer de faire par une action indépendante des partis et des syndicats.

 

 

Réintégrée dans l'enseignement

 

         Au mois de décembre 1924, le ministre de l'instruction publique enfin favorable à une mesure de réintégration, demande au directeur de l'enseignement primaire de la Seine de la convoquer « et lui faire comprendre le sens exact de la mesure que je vous suggère. C'est une mesure d'oubli et de pardon, et nullement une justification rétrospective des actes regrettables commis dans le passé ». La décision intervient le 16 janvier 1925. Hélène Brion retrouve son poste à l'école maternelle de la rue Candale où elle continue à résider. Son logement sert à l'hébergement de nombreux hôtes de passage, ce qui ne va pas sans quelques frictions avec ses voisins. Il a accueilli notamment Suzanne Dépollier à son retour de Russie.

 

         En mai 1932, elle assure pendant plus de quatre mois en donnant pleine satisfaction la direction de son école.

         Au cours de ses années d'exercice, une situation conflictuelle met en évidence son sens de la justice. Le 26 avril 1928, jour de l'ouverture de l'école de plein-air de la rue Méhul, elle écrit à son inspectrice pour se plaindre de la façon dont le recrutement de cette école a été réalisé. Elle s'élève contre l'admission de filles d'institutrices alors que l'école de plein-air est réservée aux enfants de familles nécessiteuses.

         En dehors de cet incident, aucun fait notable n'est à révéler en ce qui concerne l'activité de cette excellente institutrice. Elle exercera ses fonctions à Pantin jusqu'à la veille de la seconde guerre mondiale.

 

 

Les deux dominantes

 

         La lutte féministe a mobilisé Hélène Brion tout au long de sa vie. Par son adhésion à de nombreuses associations, des conférences (notamment sur Flora Tristan), des congrès, des manifestations, des publications ou des interventions auprès de parlementaires, elle a contribué à l'adoption de mesures significatives. Cette pression à failli déboucher sur le droit de vote des femmes : en 1919, par 344 voix contre 97, la chambre des députés accorde aux femmes le droit de vote et l'éligibilité. Cette loi est rejetée par le sénat. Elle milite également pour l'accession des femmes à tous les emplois à égalité de salaire et pour l'égalité des droits de la femme mariée par rapport au mari.

         La seconde guerre n'interrompt pas son action. À la libération, elle assure la présidence de l'association « femmes de la libération humaine ». En mars 1945, au nom d'un groupe de femmes du 12ème arrondissement où elle réside, elle écrit à Mme Roosevelt : « Il faut qu'il y ait des femmes dans les assemblées et conférences qui élaborent les statuts futurs de la paix mondiale, autant de femmes que d'hommes.

         Il est cependant certain que sa grande œuvre demeure la monumentale « Encyclopédie féministe » commencée dès sa vingtième année. C'est une entreprise un peu folle, restée inachevée et dont quelques dizaines de volumes existants sont impubliables. Elle y travaille surtout pendant l'Occupation dans les Vosges où elle s'est repliée. Cette encyclopédie se présente sous forme de cahiers dans lesquels sont regroupées par ordre alphabétique, généralement du nom de famille, des notices sur des femmes jugées exemplaires. Dans chaque cahier, le principe de classement est le même en recommençant par le début de l'alphabet. À la fin, les notices font l'objet d'un regroupement thématique et géographique. Ce texte disparate n'aurait peut-être pas nui à une publication dans un dispositif plus méthodique si le contenu avait été plus homogène. Hélène Brion choisit ses sujets de manière extensive : à côté de femmes connues pour leurs activités littéraires, scientifiques, artistiques et même sportives, elle inclut des femmes inconnues citées dans des faits-divers des journaux. Par ailleurs, en dehors de fiches rédigées par elle-même, elle introduit des articles de journaux, des extraits de revues, des photographies. Dans ses archives, on trouve des cartons entiers de coupures de journaux en attente.

         Quel est l'objectif visé par une encyclopédie qui n'existe qu'à un seul exemplaire ? Cette entreprise demeure un mystère. En 1912, elle avait essayé d'en tirer des sous-produits sous forme de fascicules départementaux sur le modèle des « guides Joanne ». Elle en a confectionné plusieurs maquettes cartonnées sur lesquelles ont lit avec surprise le titre suivant :

« Les Joannes Féministes.

Guide Brion pour le département de...

gravures et cartes.

H. Brion et Cie Éditeurs.

Imprimerie, 1 rue Candale, Pantin ».

Qu'en aurait pensé son inspectrice ?

         Le spiritisme constitue son second intérêt permanent. On trouve dans ses archives de nombreuses lettres qui témoignent de ses relations avec le milieu de l'occultisme : Miss Hamida professeur de sciences occultes, André Dumas secrétaire général de la « Maison des spirites », etc. Elle s'informe par le moyen de revues spécialisées comme La Revue spirite, journal « d'études psychologiques et de spiritualisme expérimental ». Elle participe à des séances de spiritisme. Une lettre à sa collègue Mme Grimmer du 15 janvier 1952 nous éclaire sur ses croyances fondées sur la communication avec « l'au-delà » :

         « ... Et puis, bien sûr, je vous aurais parlé spiritisme et j'aurais eu l'air d'une soldate de l'armée du salut partant à la conquête d'une âme et utilisant pour cette œuvre pie, tous les avatars que les divers seigneurs de l'au-delà déversent à tire-lire sur notre pauvre monde. Or je n'ai pas quand même l'outrecuidance de prétendre que tous ceux qui ne « croient » pas en ma vérité sont « perdus ». Au contraire, je suis absolument sûre que tout un chacun est sacré, c'est à dire sûr de la survivance au-delà de la mort. Matérialistes féroces et négateurs absolus n'en abordent pas moins l'autre rive et y retrouvent les leurs, ainsi que les conséquences, bonnes ou mauvaises, de leur comportement ici bas ».

Elle fait des conférences sur ce thème. À l'issue de l'une d'elles devant des jeunes de Pantin, une amie lui écrit : « Bravo pour votre conférence à Pantin, mais chère camarade, vous leur avez dégoisé toute la lyre du spiritisme, il n'y a plus rien à leur dire à ces jeunes gens ! »

 

 

Vie privée

 

         Si l'on est informé sur son action militante, une grande obscurité entoure la vie privée d'Hélène Brion. Plusieurs articles mentionnent l'existence de deux enfants qu'elle aurait eus d'un émigré russe. On n'en trouve aucune trace. Plus récemment, des chercheurs ont trouvé dans ses archives des lettres qui semblent plutôt aller dans le sens d'amitiés féminines. On avance les noms d'Henriette Izambart, de Marguerite Othon, de Suzanne Dépollier, d'Angelica Balabanoff. Il faut toutefois rappeler qu'au moment de son procès de 1918, aucun de ses détracteurs les plus virulents n'ont émis une telle hypothèse, malgré ses vêtements masculins et son comportement viril.

         Une même incertitude plane sur l'évolution de son état de santé. De la correspondance échangée à partir de son nouveau domicile du 7 rue Michel-Chasles dans le 12ème arrondissement, on peut isoler quelques phrases qui indiquent une détérioration de son état physique, notamment dans les lettres de 1955 :

         « ... Enfin votre doctoresse a commencé à vous soigner normalement. J'espère que ce moyen sera le bon. »

         « Je voudrais bien savoir que votre traitement « radio » vous soulage ; que votre tremblement diminue et que vous redevenez valide. »

         Elle écrit : « Je suis malade », « j'ai vomi du sang » .

         Pour le nouvel an 1955 : « Je vous souhaite pour cette nouvelle année une grande amélioration de votre santé... »

         Elle fait plusieurs séjours en clinique. Le dernier s'effectue à la clinique « Diététique et gérontologie d'Ennery » (Seine-et-Oise) où elle décède le 31 août 1962. Le décès est déclaré à la mairie par le directeur de la clinique. Son cousin René Cholet, instituteur dans les Ardennes, qu'elle a hébergé pendant l'Occupation, lui évite la fosse commune du cimetière d'Ennery en lui achetant une concession de trente ans et en lui élevant une sépulture maintenant à l'abandon.

 

         Ses archives ont été déposées pour partie à la bibliothèque du féminisme « Marguerite-Durand », pour partie à « l'Institut français d'histoire sociale » (Archives nationales).

         Celle que l'on a appelée « la jeune Louise Michel », « la fille spirituelle de Jaurès » ou « l'ardente Ardennaise » est une personnalité d'exception. Pour devenir célèbre, il lui aurait fallu rencontrer des circonstances lui permettant d'exprimer pleinement sa nature profonde, qui est celle d'une héroïne. Faute d'une telle célébrité, sa lutte opiniâtre pour arriver à une meilleure égalité entre les deux sexes, devrait lui assurer la reconnaissance des femmes.

 

                                                                        André Caroff





Bibliographie :
- Colette Avrane,  Hélène Brion, une institutrice féministe, Extrait du Bulletin Archives du féminisme, n° 5, juin 2003
- Préface, notes et commentaires de Huguette Bouchardeau dans Hélène Brion, La Voie féministe, Syros, 1978



[1]   Cité par Madeleine Vernet, Hélène Brion, une belle conscience et une sombre affaire, Éditions d’ Epône, 1918.

[2]   « Une passagère du communisme », dans Le mouvement social n° 204, 2003/4, Éditions de l'atelier.

Sur plusieurs points des charges retenues contre elle, Hélène Brion ne peut toujours nier l'évidence : oui, elle a bien transmis des documents pacifistes à des soldats au front, mais uniquement à des instituteurs syndiqués. Elle ne peut être responsable de la diffusion qui aurait pu en être faite auprès d'autres soldats. Au reste, être pacifiste n'est pas être antinational et antimilitariste. D'ailleurs elle ne fait partie d'aucune association pacifiste.
Par Hélène Richard
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Mercredi 18 mars 2009 3 18 /03 /Mars /2009 15:58

          Même s'il a effectué une partie de sa carrière à Aubervilliers, Maurice Foulon reste un enfant de Pantin où il a passé sa jeunesse, a été instituteur, s'est marié. Il mérite la reconnaissance des Pantinois à un double titre. Il est un des rares à avoir réalisé des recherches d'archives pour faire connaître l'histoire de notre ville avant la Révolution. Son livre Les Pantinois sous l'ancien régime est encore souvent cité, voire utilisé par ses successeurs. Il a été aussi à l'origine de « l’Université populaire de Pantin » (UPP) qui a connu un grand succès entre les deux guerres.

         Fils d'ouvrier, il s'est élevé jusqu'au plus hautes responsabilités gouvernementales grâce à son travail opiniâtre et une volonté sans faille. Mais s'il a été un homme politique, il n'a jamais été politicien. Porté par les circonstances et par son expérience de responsable syndical, il s'est mis au service des plus déshérités en faisant preuve, avec la plus grande modestie, de qualités exceptionnelles d'administrateur toujours soucieux de réalisations concrètes. Quel que soit le jugement que l'on porte sur son parcours politique, ses qualités humaines et son sens social ne peuvent lui être contestés.

 

I. L'INSTITUTEUR ENGAGÉ

 

Une jeunesse studieuse

 

         Maurice Foulon naît à Pantin le 16 septembre 1886 au 115 de la rue de Paris (aujourd'hui avenue Jean-Lolive) dans l'une des dernières maisons à un étage qui subsistent encore. Quelques années après sa naissance, la famille quitte le 115 pour le 113 de la même rue afin de laisser la place au rez-de-chaussée à l'installation d'une boutique d'alimentation qui s'appellera « l'épicerie du centre ».

         Le père, François Joseph Foulon, originaire de Serain près de Saint-Quentin, exerce le métier de corroyeur. Il est marié à Léonie Eugénie Fourès qui lui a donné quatre enfants, une fille et trois garçons, dont Maurice est l'aîné.

         Maurice effectue sa scolarité primaire à l'école du Centre, rue des Grilles. Excellent élève, il obtient son certificat d'études à 11 ans. Comme il n'existe pas d'établissement d'enseignement secondaire à Pantin, il poursuit ses études au cours complémentaire de la rue Tandou dans le 19ème arrondissement. Au bout de deux ans, il passe le certificat d'études complémentaires. Il possède toutes les qualités pour continuer des études au lycée. À la même époque, André Breton qui habite au 33 rue Étienne-Marcel, prend le train tous les matins à la gare de Pantin pour rejoindre le lycée Chaptal.

         Outre le fait que l'enseignement secondaire n'est pas encore gratuit, il semble qu'un accident survenu à son père l'ait contraint à entrer prématurément dans la vie active pour aider sa famille. Il trouve un emploi de bureau, dans la comptabilité. Malgré de longues heures de travail (la journée de huit heures n'est pas encore votée), il prépare seul le brevet élémentaire qu'il obtient en 1903 et le brevet supérieur qu'il réussit en 1904. Pendant ses rares moments de loisirs, il pratique l'athlétisme et joue d'un instrument de musique. C'est sans doute en pensant à lui-même qu'il écrira dans un article du « Peuple » :

         « Entre le jeune homme qui a appris en se jouant au lycée, et le prolétaire qui a peiné pour faire ou refaire très tard sa propre éducation, c'est incontestablement le second qui bénéficie de la plus forte personnalité et du plus ferme caractère. »

         En 1905, il est admis au concours préfectoral de recrutement d'instituteurs. Nommé le 1er mai 1905 « instituteur auxiliaire en banlieue », il est affecté à Montreuil, à Paris 18ème, puis à Bobigny comme stagiaire suppléant. Il habite alors avec ses parents au 149 rue de Paris (avenue Jean-Lolive). Le père travaille à présent comme journalier chez Delizy, la grande distillerie. Peu après, on le retrouve avec sa femme à la manufacture des tabacs de la rue Courtois.

         Maurice passe en 1908 (il a 22 ans), son certificat d'aptitude professionnelle d'instituteur, mais ne sera titularisé qu'après son retour de service militaire qu'il effectue pendant deux ans à Soissons. Libéré, il est affecté à l'école de garçons de la rue Thiers (aujourd'hui rue Condorcet) à Pantin le 1er octobre 1910 dans une classe de cours élémentaire 2ème année de 50 élèves (dont 47 présents). L'inspecteur primaire qui lui rend visite, reconnaît ses qualités pédagogiques. Il lui recommande toutefois « de prendre pour l'enseignement le ton de la conversation calme, posé, enjoué même à l'occasion ». Autant dire que c'est un jeune maître plutôt sévère.

         Comme la plupart de ses collègues, il adhère à la fédération nationale des syndicats d'instituteurs (FNSI). Membre depuis 1907 du syndicat des instituteurs de la Seine, il en devient le secrétaire adjoint. À sa nomination à Pantin en 1910, il est également membre de la section socialiste locale dont le siège se situe rue Berthier. Il fait la connaissance d'une jeune divorcée, Louise Augustine Savoret, ouvrière en parfumerie (probablement aux établissements Pivert de la rue de Paris), qui habitait avec son mari Léonce Joly, 149 rue de Paris. Lorsque le couple se sépare, l'épouse vient habiter au 51 rue Pasteur, tandis que la famille Foulon s'installe au 149. Le 10 janvier 1911, Maurice Foulon et Louise se marient à Pantin. Les époux s'installent dans le quartier des Quatre-Chemins au 1 rue Berthier.

 

 

Le militant

 

         Secrétaire adjoint du syndicat des instituteurs et institutrices de la Seine, membre du conseil syndical, Maurice Foulon participe aux côtés du secrétaire André Léon Chalopin au congrès qui se tient à Chambéry en août 1912. Ce congrès est illégal puisque les instituteurs ne jouissent pas du droit syndical. En 1907, un accord gouvernemental allait toutefois dans le sens de la tolérance mais la situation internationale qui justifiait les tendances militaristes et revanchardes de la droite, ne favorisait pas l'indulgence envers un mouvement affilié à la confédération générale du travail (CGT) pacifiste et internationaliste.

         Les congrès de la fédération des instituteurs sont organisés à tour de rôle par l'un des syndicats départementaux ; à Chambéry, le syndicat du Morbihan.

         Ce que l'on a appelé « le cauchemar de Chambéry » se déclenche à la suite d'une initiative apparemment anodine, « le sou du soldat » qui consiste à apporter une aide financière et morale aux instituteurs syndiqués mobilisés. Mais cette initiative arrive au moment où le gouvernement veut porter à trois ans la durée du service militaire, mesure combattue par les partis de gauche et par la CGT. Dans ce contexte, l'initiative est perçue comme une provocation antimilitariste. Barthou, devant le sénat, parlera de la « campagne abominable que poursuit le « sou du soldat » qui n'envoie de secours aux soldats que s'ils aident à la propagande du syndicalisme et de l'anarchie ». Le gouvernement réagit en exigeant la dissolution des syndicats d'instituteurs ou leur transformation en amicales. Le syndicat du Morbihan annonce sa dissolution et conseille aux autres de l'imiter. Le syndicat de la Seine avec Chalopin et Foulon prend alors la tête de l'opposition et, avec le soutien des autres syndicats protestataires, organise en dépit de l'interdiction un autre congrès fédéral au Havre en septembre 1912. Le 16 septembre, il lance un manifeste reproduit par plusieurs journaux avec le nom des signataires. Le 4 octobre, le ministre de l'instruction publique Gabriel Guist'Hau adresse aux instituteurs syndiqués une circulaire comminatoire :

         « Toute tentative de reconstitution des syndicats, toute adhésion nouvelle à une manifestation que le gouvernement a jugée contraire à la discipline, constituerait une faute... et entraînerait pour les auteurs de nouvelles sanctions. »

         En réponse, le conseil fédéral publie le 6 octobre un ordre du jour déniant au ministre toute compétence en la matière, seuls les tribunaux étant aptes à fixer la jurisprudence. D'ailleurs, la cour de cassation par un arrêt du 11 mai 1912 avait reconnu « que les travaux du congrès d'instituteurs sont non seulement indépendants de toute subordination hiérarchique mais encore étrangers aux actes professionnels et à la qualité d'instituteur public ».

         Sur avis du conseil départemental, le directeur de l'enseignement primaire de la Seine, considérant qu'en signant le manifeste et l'ordre du jour Maurice Foulon a « contribué à provoquer et à entretenir une agitation contraire aux intérêts de l'école laïque », lui inflige le 19 octobre 1912 « la peine de censure ». Sur instruction du ministre de l'éducation publique, cette peine est annulée le 25 novembre 1913.

         Après la trêve de l'action répressive du gouvernement, Chalopin reconstitue le bureau fédéral de la Seine sous la direction de Charles Joly et participe en 1913 au congrès de Bourges. Lorsque Joly fait défection, le secrétariat passe à Marcel Cottet assisté notamment par Maurice Foulon et Hélène Brion, sa collègue institutrice à Pantin.

         La guerre désorganise la direction du bureau fédéral. En l'absence de Chalopin qui sera l'une des premières victimes, de Cottet et de Foulon, c'est Hélène Brion qui prend en charge le secrétariat du syndicat.

 

Sous les drapeaux

 

         Maurice Foulon est mobilisé le 2 août 1914 au 19ème escadron du train à Paris. Il est envoyé au front le 1er juin 1915 avec le 36ème régiment d'infanterie. Il se bat avec courage puisqu'il est cité à l'ordre du régiment et reçoit la croix de guerre. Pendant qu'il est aux armées, madame Foulon s'engage comme infirmière à l'hôpital militaire auxiliaire 216 pour la durée des hostilités, en remplissant les fonctions d'infirmière-major. Son mari n'est officiellement démobilisé avec le grade de caporal que le 25 mars 1919 mais il est probable qu'il a bénéficié d'un congé libérable puisqu'il a pu reprendre ses activités syndicales pour préparer le congrès de Tours d'août 1919. S'agissant de son travail pédagogique, il poursuit sa carrière d'instituteur à l'école primaire de garçons du 7 rue Jomard, dans le 19ème arrondissement de Paris.

 

La réorganisation de la fédération syndicale

 

         Au syndicat de la Seine, les anciens militants reprennent leurs postes. De ce fait, Hélène Brion s'efface devant Maurice Foulon qui s'en explique dans le rapport moral qu'il présente au congrès de Tours : « Désigné tout d'abord pour aider Hélène Brion comme autrefois Chalopin ou Cottet, j'ai peu à peu, sans le rechercher, pris la totalité de ses fonctions. »

         Le congrès est présidé par Anatole France dont le discours inaugural prêche le pacifisme :

         « L’instituteur devra faire aimer à l'enfant la paix et ses travaux ; il lui apprendra à détester la guerre. Il bannira de l'enseignement tout ce qui excite à la haine de l'étranger, même à la haine de l'ennemi d'hier... »

         Le congrès prononce la transformation de la fédération (FNSI) en « Fédération des membres de l'enseignement laïque de France, des colonies et pays protectorats » (FMEL) avec Louis Bouët comme secrétaire général pour deux ans. Cette nouvelle fédération se dote de syndicats départementaux ouverts à tous les ordres d'enseignement et d'un organe officiel, « l'école émancipée ». Elle laisse toutefois en dehors la fédération des amicales d'instituteurs. La discussion est vive pour définir les rapports avec les amicales. Syndicaliste révolutionnaire, Louis Bouët se montre hostile à toute entente pour ne pas introduire dans la fédération des éléments défavorables à la disparition du salariat et du patronat. Maurice Foulon s'oppose à lui en demandant l'union avec les amicales. Il rend compte des discussions dans un style vigoureux : « Vieilles barbes et néophytes se heurtèrent sans ménagement mais l'ardeur même de ces antagonismes et la chaleur de leurs convictions prouvèrent que l'on pourrait beaucoup attendre d'un tel groupement si, à côté d'un squelette robuste et d'un système nerveux hyper excité, la fédération possédait les muscles et la puissance massique seuls capables de permettre la passage des velléités aux actes. »

         En septembre 1919, la fédération des amicales se transforme en syndicat national doté de sections départementales (SNI) dirigé par E. Glay et L. Roussel. Ce syndicat demande à rejoindre le mouvement ouvrier en adhérant à la CGT. Mais, à la confédération, la place est occupée par la FMEL.

         En décembre 1920, le congrès de Tours du parti socialiste décide sa scission et donne naissance au parti communiste inféodé au régime bolchevique. En 1921, c'est au tour de la CGT de se scinder en créant la CGTU. La FMEL rallie la CGTU, ce qui permet au SNI d'entrer à la CGT au début de 1922.

         Le congrès de la fédération se déroule toujours dans l'illégalité. La majorité du « Front national » élue aux législatives de novembre 1919 qui doit faire face à de nombreuses grèves, n'est pas portée à l'indulgence à l'égard des syndicats d'instituteurs. Le ministre de l'instruction publique Honnorat par circulaire du 17 juin 1920 ordonne à nouveau la dissolution des syndicats. En janvier 1921, des responsables sont inculpés. En mars 1922, plusieurs représentants syndicaux parmi lesquels on trouve notamment Foulon, Glay et Roussel sont traduits devant le tribunal correctionnel mais une fois de plus, le parlement interrompt l'action judiciaire. Maurice Foulon, condamné à 700 francs d'amende, est amnistié en raison de sa croix de guerre et de ses bonnes notes pédagogiques.

 

Révolutionnaire ou réformiste ?

 

         À la déclaration de la guerre, Maurice Foulon se rangeait dans la minorité pacifiste du parti socialiste. Pendant les hostilités, tout en faisant son devoir avec courage, il poursuit ses relations avec ceux qui militent pour la reprise des relations internationales et pour une paix négociée. Après la guerre, il signe l'appel des « comités syndicalistes révolutionnaires » qui fixent comme objectif général « la disparition du salariat et du patronat ». Pourtant il reste au parti socialiste (SFIO) lorsque se crée en 1920 au congrès de Tours le parti communiste. De même, à la scission de la CGT, il n'adhère pas à la CGTU « courroie de transmission du parti communiste ». En cela il reste fidèle à la « charte d'Amiens » d'octobre 1906 qui consacre l'indépendance du syndicat par rapport aux partis politiques.

         Affilié à la CGT de Léon Jouhaux, favorable à un syndicalisme réformiste qui accepte de discuter avec le gouvernement et le patronat, il collabore pendant deux ans à partir de janvier 1921 au journal Le peuple, organe officiel de la CGT.

         Pendant cette période, il publie une trentaine d'articles dont les thèmes principaux portent sur des questions pédagogiques et sur des sujets historiques.

         Parmi les problèmes pédagogiques, on relève notamment les sujets suivants : l'éducation populaire, les manuels scolaires, la littérature enfantine, l'initiation sexuelle par l'école, le cinéma dans l'enseignement, le développement du travail manuel, les conférences pédagogiques, etc. Les sujets historiques sont très divers, comme la Commune de Paris, les grèves d'autrefois, le programme d'éducation de 1849, le déchiffrage des hiéroglyphes par Champollion, etc.

         Bien que plus rares, plusieurs articles traitent des problèmes d'actualité : l'unité corporative, la liberté d'expression des fonctionnaires, le délit d'opinion, la réforme de l'enseignement secondaire, l'éclipse de soleil à Paris, etc.

         Écrits dans un style simple, toujours bien documentés, parfois polémiques, soucieux d'applications pratiques, ces articles témoignent d'un réel talent de journaliste vulgarisateur.

 

Entre deux communes

 

         Alors que les législatives de 1919 ont élu la « chambre bleu-horizon » très à droite, les municipales ont porté aux affaires des candidats de gauche, notamment dans les communes de la banlieue nord-est de la région parisienne. Ainsi, à Pantin le socialiste Charles Auray est élu maire, comme à Aubervilliers le socialiste Michel Georgen. Lorsque ce dernier crée un dispensaire municipal, il fait appel pour le diriger à madame Foulon, qui a été infirmière pendant la guerre. Ce dispensaire ouvre ses portes le 1er juillet 1920 dans les locaux de la rue Achille-Domart. Les époux Foulon s'installent alors à Aubervilliers au 11 bis de la même rue et Maurice Foulon s'inscrit à la section socialiste de sa nouvelle résidence.

         Il ne se désintéresse pas pour autant de sa commune natale. Sous l'autorité de Charles Auray, il crée « l'université populaire de Pantin » (UPP) dont il devient le secrétaire général. Cette université est constituée lors de la réunion du 17 février 1920, qui en a adopté les statuts. Parmi les membres élus du conseil d'administration, on relève le nom d'Hélène Brion, institutrice à Pantin, condamnée et révoquée pour propagande pacifiste en temps de guerre. Amnistiée, elle reste révoquée. La municipalité qui lui avait conservé son logement de fonction de l'école de la rue Candale malgré les autorités académiques, avait voté le 16 janvier 1920 un vœu en faveur de sa réintégration. Participent également au conseil d'administration des délégués du parti socialiste, du comité intersyndical, du syndicat des tabacs et de la jeunesse socialiste.

         Le mouvement des universités populaires naît dans les dernières années du 19ème siècle grâce notamment au pionnier Georges Deherme, porté par le courant scientiste issu de la philosophie d'Auguste Comte. Dans l'esprit de Deherme, l'enseignement proposé n'aura pas une visée immédiatement utilitaire. Le but n'est pas l'instruction mais l'éducation sociale du peuple. Il doit être une « amitié entre intellectuels et manuels » et « faire des hommes, des volontés énergiques, des consciences hautes et claires, des cœurs ardents, des intelligences saines ». Cette conception utopique rejoint, en moins chimérique, celle de Maurice Foulon. Selon lui, l'éducation ouvrière doit être avant tout l'école du militant et seulement en second lieu un moyen d'acquérir des connaissances utiles. Son rôle de délassement ne vient qu'après. Bien entendu, l'organisation qui se met en place à Pantin est plus ouverte et s'efforce de répondre à tous les désirs. L'ensemble des programmes rassemblés aux archives municipales et qui couvrent la période 1920-1940, montre l'extraordinaire essor de cette entreprise. En dehors des 24 cours du soir professionnels, d'art et d'agrément gratuits ouverts à tous, elle propose des conférences toujours accompagnées d'une partie artistique, musicale ou théâtrale. Les plus grands artistes y apportent leur concours. Elle comporte également des activités sportives ou de loisirs avec le soutien de nombreuses associations locales. Pris par d'autres obligations, Maurice Foulon ne se consacrera à l'UPP que pendant les deux premières années mais il aura lancé le mouvement, pour le plus grand profit des Pantinois.

         À Aubervilliers, la municipalité traverse une période de turbulence. En 1922, le parti communiste devient majoritaire d'une voix et empêche le vote du budget. Le préfet dissout alors le conseil municipal. De nouvelles élections se déroulent les 25 février et 4 mars 1923. Le maire socialiste Georgen s'associe avec le socialiste indépendant Pierre Laval pour former une liste socialiste. Sur cette liste figure le nom de Maurice Foulon, qui a connu Laval en tant qu'avocat des syndicats d'instituteurs. Comme lui, il a quitté la SFIO pour organiser le groupe des socialistes indépendants. La liste Laval l'emporte devant celle des socialistes SFIO et des communistes. Maurice Foulon est élu conseiller municipal d'Aubervilliers. S'ouvre pour lui une nouvelle période dans sa carrière.

 

 

II. L'HOMME POLITIQUE

 

Au conseil municipal d'Aubervilliers

 

         Maurice Foulon va rapidement devenir l'un des proches collaborateurs de Pierre Laval, notamment quand il sera son premier adjoint chargé de l'intérim du maire en son absence. À ce poste, il exprime pleinement toutes ses qualités d'organisateur et ses compétences de gestionnaire. On reconnaît ses qualités de grand travailleur, modeste et efficace. On lit dans une notice municipale de 1925 cette appréciation de son caractère : « Il a cette habitude invétérée de n'accepter aucune fonction qu'autant qu'il est résolu à la remplir de toutes ses forces. Et comme très sollicité il en accepte beaucoup, il se multiplie chaque jour davantage sans se lasser. »

         Il est secrétaire du conseil municipal et des plus importantes commissions : administration, finances, enseignement, personnel, contrôle et économies. Aidé par ses connaissances en comptabilité, il devient le spécialiste des finances municipales, rapporteur de l'établissement du budget. Il reste aussi très attaché aux problèmes scolaires : création du service d'assistantes scolaires, demande de postes de professeur d'éducation physique, organisation de cours du soir gratuits, construction du groupe scolaire de Montfort, etc. Administrateur délégué du bureau de bienfaisance, il s'efforce de venir en aide aux plus démunis. Laval le charge de mettre au point le service médical de nuit, d'installer un dispensaire anti-tuberculeux, de prévoir des distributions gratuites de lait.

         Ancien instrumentiste et adepte de l'athlétisme, il administre trois sociétés de sports et de musique. En 1925, comme secrétaire général du comité d'organisation, il a mené au succès un festival de musique. Il écrit aussi des articles, notamment pour La cité, journal municipal. On ne peut citer toutes ses réalisations, dont la plupart n'aurait pu aboutir sans le soutien constant de Pierre Laval grâce à ses postes de député, de sénateur, de ministre ou de chef du gouvernement. Georges Poisson en rappelle quelques-unes :

         « De grands travaux furent entrepris de 1929 à 1932 par la municipalité présidée nominativement depuis 1923 par Pierre Laval, mais dirigée par Maurice Foulon : prolongation de l'avenue de la République entre la mairie et l'avenue Saint-Denis, travaux de voirie, d'adduction d'eau, reconstruction du pont de Stains, construction d'HLM, de bains-douches, etc[1] .»





        



























          Surchargé de travail, où a-t-il pris le temps de faire les recherches d'archives nécessaires à la publication en 1925 de son livre les Pantinois sous l'ancien régime, préfacé par Charles-Auray ?

         Cette même année 1925, il est élu conseiller général de la circonscription d'Aubervilliers.

 

Au conseil général

 

         Le candidat socialiste indépendant Foulon est élu le 21 juin 1925 contre une coalition socialo-communiste. La majorité le portera au secrétariat du conseil général.

         Pour une large part, les travaux du conseil prolongent et étendent les réalisations engagées à Aubervilliers en matière de voirie, de transports, d'hygiène, d'HLM, d'assistance, d'assainissement, etc.

         Dans son compte-rendu de mandat, il marque toutefois où vont ses intérêts principaux : « A l'assemblée départementale, je me suis spécialisé dans les questions relatives à l'enfance malheureuse, m'occupant tout particulièrement des aveugles, des sourds-muets, des orphelins, des indisciplinés et de ceux que la pauvreté prive, aux vacances, d'un séjour à la campagne. » Ces intérêts sociaux se reflètent dans une « carte de visite électorale » révélatrice :  

Administrateur de l'Orphelinat Départemental de Cempuis,

de l'Institut des Aveugles de Saint-Mandé,

de l'Institut des Sourds-Muets d'Asnières.

 

Secrétaire de la Commission des Habitations Ouvrières

et du Plan d'Extension du Département de la Seine.

 

Membre de la Commission de l'Enseignement du Conseil Général

 

Membre de la Commission de Surveillance

et de Perfectionnement des Bibliothèques.

 

Rapporteur des Subventions aux Amicales d'Anciens Élèves

et aux Patronages Laïques du Département.

 

Membre de la Commission pour la Suppression des Passages à Niveau.

En séance, il prend une part active aux travaux et intervient avec pertinence et compétence dans les discussions. On peut s'en rendre compte notamment à la lecture du Bulletin officiel de 30 juin 1926 sur l'enseignement des enfants du peuple.

 

À la chambre des députés

 

         Après une première tentative en 1924 où il a été battu par le « Cartel des gauches », il se représente aux législatives de 1928 pour le siège de Pierre Laval qui quitte la chambre des députés pour le sénat. Élu, il siégera pendant deux législatives, jusqu'en 1936. Au cours de cette période, il ne connaîtra pas moins de 21 gouvernements, dont quatre présidés par Pierre Laval.

         Député, il change de statut social. Au recensement de la population de 1931, il est domicilié dans un pavillon situé au 29 boulevard Anatole-France, avec sa femme, son beau-frère et une domestique. On peut penser que son travail à la chambre lui laisse quelques loisirs puisqu'il publie trois livres : en 1929, le vieil Aubervilliers avant 1789, avec Léo Demode (préface de Pierre Laval), en 1934, Eugène Varlin, relieur et membre de la Commune, en 1935, enfin Aubervilliers sous la Révolution et l'Empire, également avec Léo Demode (préface de Pierre Laval).

         Il faut dire que ses interventions à la chambre sont peu nombreuses, trois ou quatre par an. Mais il ne manque pas de prendre part aux discussions lorsque le sujet fait appel à sa compétence ou à ses intérêts : discussion du budget général et des crédits sur l'organisation de l'éducation physique, sur l'aménagement des fortifications déclassées de Paris, sur la construction d'HLM, sur le budget de l'instruction publique, etc.

         En 1930 et 1931, il est associé à l'étude du grand projet de loi relatif au « perfectionnement de l'outillage national » en qualité de rapporteur de la commission de l'administration générale, départementale et communale.

         Dû à l'initiative d'André Tardieu, ce projet ambitieux vise à lutter contre la montée du chômage en modernisant l'appareil de production. Retardé par des manœuvres politiciennes (75 séances et 41 questions de confiance), il ne peut être voté avant la crise et perd de ce fait de son efficacité.

         En 1934, on lui confie la charge de rapporteur de la commission de l'administration générale chargée de donner un avis sur un projet de loi portant réforme fiscale.

         Au total, il joue un rôle de député relativement modeste jusqu'à son échec aux législatives de 1936 où il est battu par le communiste Charles Tillon.

 

Au gouvernement

 

         En récompense de ses bons et loyaux services, Pierre Laval trouve une place à Maurice Foulon dans son gouvernement du 27 janvier 1931. Il est nommé sous-secrétaire d'état au ministère du travail et de la prévoyance sociale en remplacement du sénateur Mounié. Il dépend donc du ministre en titre Adolphe Landry. Transfuge de la SFIO, Maurice Foulon entre ainsi dans un gouvernement de centre droit.

         Trois fois chef du gouvernement en 1931 et 1932, Laval poursuit les politiques du gouvernement Tardieu et fait aboutir d'anciens projets, plus particulièrement la création des assurances sociales et le vote de la loi sur l'outillage national. Il reprend également le projet Loucheur sur les logements sociaux. Comme il est novice au gouvernement, Pierre Laval assiste Maurice Foulon de collaborateurs expérimentés : par son fidèle André Guénier et, dans son cabinet, par un maître des requêtes, un rédacteur de l'enregistrement et un ancien instituteur que Laval nommera plus tard préfet.

         Laval cède sa place le 20 février 1932 à son ami André Tardieu qui conserve Maurice Foulon comme sous-secrétaire à l'intérieur. Mais ce gouvernement n'a que trois mois devant lui avant les législatives de juin 1932, autant dire qu'il ne s'y passe plus rien d'important. Lorsque Édouard Herriot remplace André Tardieu, Maurice Foulon aura achevé son court passage au gouvernement. Il reste toutefois député jusqu'à l'avènement du Front populaire.

 

La fin d'une carrière publique

 

         Après son échec aux législatives de 1936, il ne reste plus à Maurice Foulon comme mandat électif que celui de conseiller municipal d'Aubervilliers. Comme instituteur, il a été autorisé en raison de ses états militaires à être en congé pour convenance personnelle à partir du 19 mai 1936 jusqu'à sa retraite. Sa femme, malade, demande également sa mise à la retraite. Elle obtient satisfaction à compter du 1er janvier 1941.

         Jusqu'en 1940, Maurice Foulon assure le plus généralement l'intérim du maire d'Aubervilliers. Il préside les séances du conseil municipal jusqu'au 23 avril 1940. En juin, les événements se précipitent. Le 11, le préfet de la Seine ordonne aux personnels municipaux de rester à leurs postes. À Aubervilliers, « les élus municipaux quittent leur cité accompagnés de la majorité du personnel communal en réquisitionnant les cars de la ville[2] ». Maurice Foulon part le 13 juin avec sa femme. Le même jour, Paris est déclaré ville ouverte. Le 14, les Allemands entrent dans Aubervilliers.

         Le 27 juin se tient la première réunion du conseil municipal de l'occupation. Ne sont présents qu'une dizaine de conseillers. En l'absence de Maurice Foulon, premier adjoint, et du second adjoint Demars hospitalisé en raison d'une chute accidentelle, Louis Pagès assure la présidence. Comme ses règles démocratiques de fonctionnement sont suspendues, le préfet de la Seine procède à la nomination des membres du conseil par délégation spéciale. Laval est reconduit comme maire et Pagès comme vice-président. Maurice Foulon est considéré comme démissionnaire. De retour à Aubervilliers, il est placé devant le fait accompli. S'il avait été présent, il n'est pas douteux qu'il aurait pu assurer les fonctions de maire par intérim jusqu'en 1944. Il ne s'est pas expliqué sur son absence, à moins que les archives aient disparues. Faute de celles-ci, on peut avancer des hypothèses : refus de servir sous régime allemand, lassitude de la vie politique, soucis de demeurer auprès de sa femme malade, entraînement circonstanciel dû à l'exode, etc. En l'absence de témoignages, ce point reste dans l'ombre.

 

         À partir de 1944, il vit dans l'anonymat le plus complet. On pense qu'il s'est d'abord réfugié dans sa maison de campagne du 69 boulevard d'Andilly à Soisy-les-Montmorency. Il quitte ensuite Aubervilliers pour s'installer à Paris au 20 rue de Rivoli où sa femme décède le 11 janvier 1954. Le 15 juillet de la même année, il se remarie à une veuve de 58 ans, Germaine Marguerite Lachaume. Dans l'acte de mariage, il indique comme profession « conseiller technique ». Ses deux témoins étant des ingénieurs, il est probable qu'il travaille au service d'une entreprise industrielle. Il continue par ailleurs ses travaux historiques : en 1967, il publie un ouvrage sur Fernand Pelloutier (1867-1901), syndicaliste, secrétaire de la fédération des bourses du travail.

 

         Maurice Foulon meurt sans descendance à son domicile du 20 rue de Rivoli, le 20 février 1968. Cette disparition passe inaperçue.

 

 

 

André Caroff

 

 



[1]    Georges Poisson,  Evocation du Grand Paris, Tome III – Banlieue nord-est, 1961.

[2]    Témoignage de Mme Gonzalès, cité dans Mémoire de ville, mémoires de communaux,  Archives municipales de Pantin, 2001.

Par Hélène Richard
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