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18 mars 2009 3 18 /03 /mars /2009 16:19

         Ce n'est que tardivement qu'Étienne Nicolas Méhul a pu réaliser son rêve de cultiver des fleurs. Son collègue et ami Chérubini situe en 1810 son installation à Pantin : « Il acheta en 1810 une maison de campagne à Pantin où il alla souvent se délasser de ses travaux et soigner les oeillets, les oreilles d'ours et surtout les renoncules, les jacinthes et les tulipes, ses fleurs les plus favorites ».

         Méhul aurait donc 47 ans et il ne lui resterait que sept ans à vivre. Quelle a été sa vie avant son installation à Pantin?

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Un enfant des Ardennes

 

         Étienne Nicolas Méhul naît le 22 juin 1763 à Givet (Ardennes), ville fortifiée située à l'endroit où la Meuse pénètre en Belgique. Son père, d'abord maître d'hôtel du comte de Montmorency devient restaurateur. Marié à Cécile Keuly, il a eu quatre enfants dont deux sont parvenus à l'âge adulte, Étienne et sa soeur Marie-Catherine, qui épousera Jacques Daussoigne, boulanger à Givet.

         L'organiste aveugle du couvent des Récollets de Givet lui donne ses premiers rudiments de musique. À l'âge de 11 ans, il devient pensionnaire à l'abbaye des Prémontrés de Laval-Dieu, dirigée par l'abbé Lissoir. À l'occasion d'une tournée d'inspection en Allemagne, celui-ci fait venir à Laval-Dieu pour qu'il fonde une école de musique, le savant Guillaume Hanser de l'abbaye de Schussenried. Méhul y reçoit pendant cinq ans une formation musicale théorique à base de fugue et de contrepoint ainsi qu'une pratique d'organiste.

         Suivant l'exemple des frères Novoigille partis à Paris quelques années plus tôt, Méhul souhaite à son tour faire carrière dans la capitale. À la fin de 1778 ou au début de 1779, sans doute accompagné par un colonel de la garnison, il s'installe à Paris hébergé par une certaine Madame de Lissy. Selon la légende, il aurait vu Gluck et assisté à la première représentation « d'Iphigénie en Tauride » le 18 mai 1779.

 

Les débuts dans la capitale

 

         Méhul complète sa formation musicale en prenant des leçons avec le compositeur Edelmann, maître de clavecin. Ainsi armé, il est en mesure de vivre en prenant des élèves. Bon organiste, il a pu aussi faire les remplacements grâce à l'appui des Prémontrés de Paris. Son ambition est de parvenir à la gloire en composant pour le théâtre mais l'opéra est monopolisé par la joute entre Gluck et Piccini. L'opéra-comique offre plus de possibilités mais il lui faut d'abord faire ses preuves. Il compose deux séries de sonates pour clavecin ou piano-forte qu'il dédie à ses élèves Mme de Frenilly et Mme des Entelles. Il publie également un arrangement de deux airs de ballet du Belge Gossec qui lui a certainement apporté son appui par solidarité nordiste.

         Il compose enfin des œuvres vocales pour le « concert spirituel » qui sont bien accueillies et le classent parmi les compositeurs d'avenir.

         Après douze années de besognes alimentaires, il parvient en quatre ans, de 1790 à 1794 (il a maintenant la trentaine) au sommet de la notoriété.

 

 


La gloire

 

         Il parvient à la notoriété par deux voies : l'opéra-comique et la musique révolutionnaire.

         Peu à peu dégagé des spectacles de foire, l'opéra-comique avait déjà acquis ses lettres de noblesse sous l'ancien régime avec Philidor, Grétry, Monsigny et Dalayrac. À partir de situations et de caractères proches de la vie courante, ils avaient su écrire une musique plaisante et gaie, souvent sentimentale, parfois même pathétique. Avec l'aide du librettiste François Hoffman, Méhul réalise un coup d'éclat avec Euphrosine ou le Tyran corrigé représenté en septembre 1790 à la salle Favart. D'emblée il fut placé, selon Arnault, « entre le Molière et le Corneille de la musique, entre Gluck et Grétry ». De fait, il introduisait un ton nouveau jusqu'ici réservé au grand opéra, par un puissant sentiment dramatique et « des explosions de passion d'une violence et d'une vérité effrayante » (Berlioz). Sur des livrets du même auteur, il continue sa percée notamment avec Stratonice en 1792 et Mélidor et Phrosine en 1794. Aussitôt suivi par Chérubini, Lesueur et Berton, il apparaît comme le chef de file de la nouvelle génération de compositeurs d'ouvrages lyriques.

         Il n'adoptera la veine patriotique que plus tardivement mais avec une sincérité évidente puisqu'il écrira en 1794 : « Pour moi, il me semble que le peuple doit chanter et que c'est à l'opéra à adopter le chant du peuple ».

         C'est avec le même décalage qu'il s'est engagé en novembre 1793 dans la musique de la garde nationale parisienne constituée dès 1789 par Bernard Sarrette, bientôt rejoint par Gossec et son élève Catel. Il compose dans ce cadre pour les fêtes nationales plusieurs hymnes et chants patriotiques dont le célèbre Chant du Départ à la mi-juin 1794 sur des paroles de Marie-Joseph Chénier. À l'égal de la Marseillaise de son ami Rouget de Lisle, cette composition confère la gloire à son auteur. Aussi, lorsque le Conservatoire national de musique se crée en 1795, Méhul est choisi pour être l'un des cinq inspecteurs de cette institution avec un traitement de 5000 livres par an et un logement de fonction. C'est également lui qui est nommé la même année pour représenter la musique à l'Institut de France fondé par le Directoire, préféré à d'illustres aînés comme Gossec, Grétry ou Monsigny. L'estime dont il jouit se poursuit sous Napoléon : il est le premier musicien avec Gossec et Grétry appelé à faire partie du nouvel ordre de la légion d'honneur en 1804. De même qu'il avait été l'un des chantres de la Révolution, il figure parmi les compositeurs attitrés de l'Empire en écrivant pour diverses cérémonies officielles de belles cantates fort laudatives.

 

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L'acquisition de la propriété de Pantin

         Au début de l'année 1796, à l'occasion d'un voyage à Givet, sa ville natale, Étienne Nicolas Méhul s'aperçoit que son neveu Joseph Daussoigne âgé de six ans manifeste d'indiscutables dons musicaux. En accord avec ses parents, il l'emmène avec lui à Paris pour assurer sa formation au conservatoire de musique. L'année suivante, il fait venir à Paris pour tenir son ménage la soeur de sa mère Marie-Françoise Keuly qui n'est pas mariée. Sa situation étant assurée, il organise sa vie comme s'il devait demeurer célibataire, entre sa tante et son neveu.

         De façon inattendue, à la fin de l'année 1800, à presque trente-huit ans, il épouse la fille du Dr Gastaldy, médecin chef à l'hôpital psychiatrique de Charenton auquel est attachée une réputation de mondain, de joueur et de gastronome. Ce mariage s'avère désastreux. L'épouse, Marie-Madeleine Gastaldy, entre autres griefs, ne supporte pas la tante Keuly. Une séparation intervient (sans doute en 1806), assortie d'un accord financier. Mme Méhul s'installe à Lyon où elle va vivre jusqu'à son décès en 1857 à quatre-vingt-un ans.

         Commence alors pour Méhul une période d'épreuves et de déceptions. En plus de ses déboires conjugaux, il ressent douloureusement la désaffection de son public, notamment avec le demi-succès de son chef-d'œuvre « Joseph ». Il commence aussi à souffrir de la phtisie qui l'emportera.

         C'est alors que Marie-Françoise Keuly, qui a liquidé ses biens à Givet, achète une propriété à Pantin. Cette acquisition s'effectue en trois étapes.

         Elle achète d'abord le 13 décembre 1809 à M. de Saint-Georges (dont le nom apparaît à l'occasion des élections communales de l'an IX), domicilié à Paris rue Notre-Dame-des-Victoires, « maison, bâtiment, cour et 34 ares de jardin ». Elle y ajoute le 30 mars 1812 une autre pièce de terre puis une troisième, ce qui forme une superficie totale de 83 ares 53.

         Partant du fond de la place de l'église et s'allongeant sur 300 mètres à l'ouest jusqu'à un sentier qui deviendra la rue Jules-Auffret, la propriété comporte un grand jardin de 74 ares 20 et un plus petit de 3 ares 93 du côté de la place de l'église.

         Maurice Foulon, au cours de ses recherches, découvre une affiche annonçant la vente en avril 1786 d'une maison sise place de l'église appartenant aux enfants mineurs de Jeanne Boullot, qui sera celle qu'occupera Méhul vingt quatre ans plus tard. Il reproduit les informations qui figurent sur cette affiche dans son livre « Les Pantinois sous l'ancien régime ».

         « Cette maison qui est à porte cochère est située derrière la fontaine, et consiste en un vestibule, salle à manger. À droite office et à gauche cuisine. Le premier et le deuxième étage distribués de même. Et au troisième un belvédère en forme de pavillon. Escalier dans œuvre. Plus deux autres corps de logis, le premier élevé d'un rez-de-chaussée, et d'un étage carré. Et le deuxième aussi élevé d'un rez-de-chaussée, deux étages carrés et une pointe de grenier, le tout couvert de tuiles. Une grande cour, remise et écurie, caves, puits, lieux d'aisances et dépendances. Ensuite est un jardin potager garni d'arbres fruitiers, séparé par une grille de fer d'un autre jardin planté d'ormes et de marronniers, au fond duquel est une porte de sortie donnant sur le chemin des Pré-Saint-Gervais ».

         Grâce à sa tante, Méhul peut enfin à la fois assouvir sa passion pour l'horticulture (sa « fleurissomanie ») et trouver loin de la ville au milieu des fleurs, consolation et sérénité.

         En cela, comme beaucoup de ses contemporains, il est bien l'adepte de Rousseau et de Bernardin de Saint-Pierre. Ce goût pour l'horticulture s'est manifesté très tôt, dès son séjour à l'abbaye de Laval-Dieu dans les Ardennes où il put disposer « d'un petit jardin qu'on avait abandonné à ses soins » (Fétis). Par la suite, il saisira toutes les occasions pour retrouver la nature, s'informer sur la botanique, observer la culture des fleurs : à la Malmaison chez Joséphine de Beauharnais, chez Mme de Récamier à Clichy, chez Mme Lesénéchal à Montrouge, chez l'éditeur Hacquart qui a acquis à Gentilly le château de Mme de Villeroy. Beaucoup de ses amis partagent ses goûts comme Boieldieu, Catel et Chérubini.

         Si Méhul n'est pas en titre le propriétaire, il se conduit comme tel car la tante Keuly a fait de son neveu son héritier par testament en date du 1er octobre 1809.

         Victor Paquet a décrit le jardin de Méhul dans un style fleuri :

         « Figurez-vous un vaste parc carré, encadré d'un beau gazon, planté de tulipes ornant la terre avec leurs feuilles d'un vert uni, glauque, du centre desquelles s'élevaient des tiges libres, fermes, couronnées par un beau vase qui pourrait bien avoir servi de modèle à celui de la ravissante Hébé ; à la régularité de la corolle enchanteresse des tulipes de choix comme celles de Méhul, ajoutons la régularité des étamines qui en garnissent l'intérieur, le velouté des pétales, le port élancé, noble, gracieux de chaque fleur, l'élégance de ses contours, nous n'aurions qu'une faible idée de l'effet que produisait sur l'imagination des curieux l'ensemble de toutes les nuances de ce brillant tableau, lorsque, par un beau matin, le soleil se dégageant des nuages, un doux zéphyr venait agiter leurs colonnettes, toutes ces fleurs qui balançaient amoureusement leurs légers chapiteaux diaprés d'or, de pourpre, d'ivoire et d'azur sur un fond blanc d'argent ».[1]

         Toutes les fleurs intéressent Méhul mais il est surtout « fou tulipier » : « J'ai des collections de roses, de jacinthes, d'œillets, de renoncules et d'oreilles d'ours que j'aime beaucoup, mais j'ai une affection particulière pour la tulipe : ses variétés m'enchantent » (lettre du 5 décembre 1813). Collectionneur, il établit des relations avec plusieurs horticulteurs pour des conseils, des échanges... et des dons. Dans la région parisienne, il fréquente dans ce but son collègue Catel ainsi que les peintres Vandael et Van Spaendonck ; en province, il correspond avec Dathis de Lille et Pirolle père et fils de Metz. Ces derniers surtout lui sont précieux, c'est pourquoi on peut suivre Pougin[2] quand il croit que Méhul a dû faire un séjour à Metz pour admirer leurs jardins. Il a pu l'effectuer au retour d'un voyage à Givet, peut-être en 1812 à la mort de sa mère.

         Aidé par des journaliers recrutés sur place, car il ne peut se permettre d'efforts, il réussit en deux ans à conduire à bien son entreprise et à mener son jardin à maturité. Sans pour autant oublier sa maladie et ses déceptions, on peut le croire lorsqu'il parle du « calme heureux » que la culture des fleurs répand sur sa vie.

         Ce calme heureux ne va pas durer car les évènements vont assombrir les dernières années qui lui restent à vivre.

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Les années sombres

 

         Lorsqu'il s'installe en 1810 à Pantin, c'est un homme brisé physiquement et moralement. De santé fragile dès son enfance, son état physique l'empêcha d'embrasser la carrière ecclésiastique alors qu'il suivait des études musicales sous la direction de l'organiste Guillaume Hanser à l'abbaye de l'ordre des Prémontrés à Laval-Dieu. Les deux beaux portraits que nous possédons de lui, l'un de Ducreux peint sous le Directoire, l'autre de Gros daté de 1799, le représentent de façon flatteuse dans ses habits d'apparat sans déceler la moindre trace de faiblesse physique. Mais le contraste est saisissant si on les compare à la gravure de Kennedey faite au moment qui nous occupe : le visage a perdu tout agrément, les traits sont émaciés, son nez devient proéminent. De fait, depuis quatre ou cinq ans, ses amis commencent à s'inquiéter : il maigrit, tousse, se fatigue. La tuberculose le ronge.

         Peut-être faut-il attribuer à cet état de santé, entre autres raisons, quatre refus à des propositions pourtant pleines d'intérêt : c'est ainsi qu'il renonce à accompagner Bonaparte en Égypte, à accepter la direction de la chapelle consulaire après la démission de Paisiello, à partir à la cour de Saint-Pétersbourg comme Boieldieu, à succéder à Cherubini pour faire jouer ses opéras à Vienne. Atteint physiquement, meurtri affectivement, Méhul souffre aussi de la désaffection du public à son égard.

         Le public de l'opéra-comique finit par se lasser des drames sérieux et de la musique sévère. Il aspire à plus de légèreté, à plus de gaîté. Méhul tente de se plier à ce goût mais avec des bonheurs divers, en forçant sa nature. Comme le dit Chérubini : « C'était plutôt le Michel-Ange que le Raphaël de la musique. C'est pour cette raison que ses compositions manquent généralement de légèreté, d'élégance et de grâce, surtout dans le genre comique, pour lequel son style était moins porté que dans le genre sérieux ». Le goût du public est-il sensible à l'engouement pour les poésies d'Ossian ? Il écrit Uthal, qui paraît en mai 1806, œuvre sombre qui est loin d'éclipser l' Ossian ou les Bardes de Lesueur, représenté en 1804 à l'académie impériale de musique avec un énorme succès et apprécié par Napoléon. Lui qui disait : « Je ne crois pas être envieux, et pourtant les succès des autres me font mal ; je l'avoue pour l'expier en le disant », a vu sans trop de jalousie les succès de Cherubini, de Catel et de Lesueur mais le triomphe de Spontini, étranger au conservatoire, avec la Vestale en décembre 1807 et Fernand-Cortez en 1808 a du être ressenti de façon d'autant plus douloureuse que son Joseph représenté en février de la même année n'obtient qu'un succès d'estime, salué par la critique mais boudé par le public français.

         Ajoutons à ces nombreux soucis le fait que Méhul se retrouve à présent seul avec sa vieille tante. Son neveu, qu'il a fait entrer au conservatoire et qu'il considère comme un fils, vient d'obtenir le grand prix de Rome et part à la fin de 1809 pour la Villa Médicis.

         On comprend dès lors qu'il cherche la consolation et la paix au sein de la nature. Pour oublier ses préoccupations, il pourra se consacrer à sa passion pour les fleurs, la « fleurissomanie » qu'il n'a pas eu l'occasion d'assouvir complètement jusqu'ici.

 


Les dernières années de Méhul

 

         Comme la plupart des musiciens, il est passé sans encombre d'un régime à l'autre. Bien que patriote, il reste en marge de la politique. On le trouve en 1786 membre de la loge maçonnique « l'olympique de la parfaite estime » mais pour des raisons plus corporatistes qu'idéologiques. Pendant la Révolution, il entretient des relations avec Barère et Louis David qui militent à la Montagne, mais aussi avec M. J. Chénier du Marais. Dans le même temps, il fréquente des royalistes et correspond même avec une « altesse royale » non identifiée. Il se place ensuite sous la protection du président du Directoire La Revellière-Lepeaux et bénéficie de la bienveillance de Napoléon. Il y faut pour le moins une grande discrétion. On pourrait dire qu'il est passé entre les gouttes. Aussi ses préoccupations sont-elles d'abord professionnelles.

         Ce n'est pas par hasard si la première mention de la maison de Pantin dans une lettre à Méhul se situe au moment même où celui-ci essuie l'échec total de son opéra Les Amazones, représenté le 7 décembre 1811. La tentation du renoncement et de l'isolement loin des intrigues de Paris s'insinue dans son esprit. Déjà l'académie impériale de musique l'avait fait lanterner pendant deux ans et demie avant de monter son opéra, si bien qu'il s'était décidé à en écrire un autre, pour l'opéra-comique cette fois. Ce sera Valentine de Milan qui ne verra le jour qu'en 1822, cinq ans après la mort du compositeur.

         L'échec des Amazones, que Méhul n'impute qu'à lui seul, nous vaut cette plainte pathétique : « Je suis meurtri, je suis écrasé, dégoûté, découragé ! Il faut du bonheur, le mien est usé, je dois, je veux ma retrancher dans mes goûts paisibles. Je veux vivre au milieu de mes fleurs, dans le silence de la retraite, loin du monde, loin des coteries... Je ne suis plus jeune, je sens le besoin de repos » (décembre 1811). Il ne goûtera pas le repos dont il a tant besoin car l'histoire le rejoint.

         Il reçoit le premier coup en décembre 1812. De même qu'il avait recueilli l'aîné de ses neveux, il avait fait venir le cadet auprès de lui. Comme celui-ci se destinait à l'armée, il le fait entrer à l'école militaire de Saint-Cyr dont il paie la pension. Il l'équipe quand il sort sous-lieutenant et lui donne un pécule lorsqu'il rejoint l'armée de Russie. Il fait malheureusement partie des soldats qui meurent au cours de la retraite.

         Pendant la campagne de France de 1814, c'est la maison de Pantin qui est directement menacée. En mars, les armées coalisées se dirigent vers Paris. Les souverains alliés établissent leur quartier général au château de Bondy. Le 29, leurs troupes prennent position à l'entrée du village, prête à attaquer. Le 30 est la journée décisive où Pantin fut le centre des opérations militaires. Heureusement sa maison ne reçoit que des atteintes relativement légères[3]. Dans une lettre de juin 1814, donc assez proche des évènements, Méhul ne fait aucunement mention d'éventuels dommages. Dans une autre lettre de décembre, il remercie son correspondant pour son envoi de 36 oignons de fleurs en précisant que « presque tous ceux qui ont fleuri sont d'un choix très distingué ». Puisqu'ils sont venus à maturité au cours de l'année 1814, on peut supposer que le jardin n'a pas trop souffert.

         Ce n'est pas le cas de celui des Pirolle de Metz qui a été saccagé. Le fils, futur auteur de « l'horticulteur français » vient à Paris et cherche protection auprès de Méhul. La veuve Pirolle a pu sauver quelques planches du désastre. Elle confie à Méhul ce qui restait de la collection de tulipes et d'oreilles d'ours de son mari. La contribution de Louis-Joseph Pirolle à l'embellissement du jardin de Pantin nous vaut cet émouvant témoignage : « Quand nous calculions avec le bon Méhul ces effets sous le rapport des réflexions de la lumière, et sous celui des formes et des couleurs de ces plantes, il disait qu'un parc de renoncules bien choisies et bien distribuées était à l'œil ce qu'était à l'oreille la musique de Mozart et de Gluck : moins modeste, il eût pu citer la sienne... »

         Un heureux événement familial vient opportunément le consoler de ses soucis. Son neveu Joseph Daussoigne s'est marié à une très jeune fille Marie Adélaïde Bellet issue d'une ancienne famille d'entrepreneurs du bâtiment. Son installation au 13 bis de la rue de Montholon (n°25 en 1817) dans une petite maison appartenant à la famille de la mariée sécurise Méhul qui ne peut plus compter sur l'aide de la tante Keuly. De plus, fin 1816, la jeune femme attend « un heureux évènement ». Pourtant un troisième coup l'atteint profondément. Il résulte du gouvernement de la Restauration qui suit l'abdication de l'empereur. Le nouveau gouvernement supprime le Conservatoire, condamné en raison de ses origines révolutionnaires. Sarrette est destitué de son poste de directeur, Catel démissionne, Gossec est poussé vers la retraite. Pendant les Cent-Jours, Sarrette et Catel sont réintégrés puis renvoyés de nouveau à la seconde Restauration.

         Ces déboires contribuent, avec sa maladie, à accentuer une tendance naturelle à la mélancolie. Son ami Vieillard[4] constate cette évolution : « L'année 1816 avait porté les atteintes les plus cruelles à la santé de ce grand artiste, de cet homme excellent ». Le docteur Esparon le presse de partir pour la Provence afin de trouver un climat plus favorable à son état. Mais deux choses le retiennent à Paris : la santé de la tante Keuly qui décédera au cours de l'année et la représentation de son opéra-comique La journée aux aventures qui n'aura lieu qu'en novembre (son dernier succès). Ce n'est qu'ensuite qu'il se décide enfin à partir se soigner en Provence.

         En janvier 1817, il se rend d'abord à Montpellier où il est recommandé auprès du docteur La Fabry et où il connaît Joseph Roger, ancien élève du Conservatoire, qui tient dans cette ville un commerce de musique.

         On est effrayé à l'idée qu'il entreprend tout seul, dans son état, au milieu de l'hiver, un voyage aussi long. Il faut en effet quinze longues journées pour atteindre Montpellier. Parti de Paris le 18 janvier, il arrive le 23 à Lyon où il reste une semaine. Revoit-il sa femme qui y réside ? C'est peu probable. Avant le 6 février, il est à destination, épuisé : « Le voyage m'a causé une fatigue dont je ne puis me remettre », écrit-il à Hérold. De plus, le climat de Montpellier ne lui convient pas du tout. De lui même, il part se fixer à Hyères où il fait plus doux. Il séjourne à l'hôtel Europe dont le bâtiment existe encore. Une plaque apposé à l'entrée commémore le passage de ... Lamartine en juin 1840.

         De retour à Paris le 3 mai, il fait le tour de ses relations et assiste même à une séance à l'Institut. Dès la mi-mai, il retrouve son jardin et le printemps pantinois. Pirolle a veillé sur ses fleurs qui, encore une fois, tiennent leurs promesses.

         Méhul reste quatre mois à Pantin, les derniers où il jouit encore d'un certain répit. Ses amis viennent le voir, notamment Vieillard qui le décrit ainsi :

         « À son retour à Paris, au mois de mai, Méhul nous paru avoir éprouvé peu de changement dans son état de maladie ; nous reconnûmes surtout avec douleur que la maigreur et la toux avaient augmenté d'une manière sensible ». Son comportement se modifie : « Sa conversation était moins vive, sans doute ; elle avait perdu cette légère teinte de causticité qui donnait chez lui du jeu à la conversation, sans que ce fût jamais aux dépens du cœur ».

         Inexorablement l'inévitable arrive : « L'été tout entier se passa ainsi dans une période d'affaiblissement graduel ; mais à la chute des feuilles, il ne fut plus possible de s'abuser sur l'imminence d'un désolante catastrophe ». Dès le 28 août, le Journal des débats avait publié ce communiqué laconique : « M. Méhul, l'un de nos plus célèbres compositeurs de musique, est gravement malade ». Fin septembre, on le transporte à son domicile parisien, 26 rue de Montholon.

         Aucun récit, aucun témoignage ne nous renseigne sur ses deux dernières semaines de vie. Qui l'a veillé ? A-t-il reçu les derniers sacrements? A-t-il formulé ses dernières volontés ? Nous ne saurons rien. Il meurt à six heures du matin le 18 octobre 1817. Son décès est déclaré à la mairie par son neveu et par M. Dourlen, un collègue du conservatoire.

         Les funérailles se déroulent dès le lundi 20 octobre. La cérémonie religieuse a lieu à l'église Saint-Vincent-de-Paul située au bas de la rue de Montholon (entre les n°6 et 8). À l'office, les musiciens du la chapelle « n'ont chanté qu'en faux-bourdon le Dies Irae au grand étonnement des assistants ». Le convoi s'est dirigé directement au cimetière du Père-Lachaise, alors que pour les funérailles de Grétry en 1813, il s'était arrêté au théâtre Feydeau, puis devant l'Opéra. Sur sa tombe, les discours sont prononcés par le secrétaire perpétuel de l'académie des Beaux-Arts Quatremère de Quincy, par l'écrivain Bouilly et par son vieil ami Pradher.

          La femme de Méhul, présente le mercredi 22 octobre pour la pose des scellés de l'appartement, a-t-elle assisté aux funérailles de son mari ? On ne sait. Toujours est-il que personne ne veut payer la note des pompes funèbres qui se monte à 1134,40 francs. L'entrepreneur est obligé de faire opposition à la succession.


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       Si l'on visite le cimetière du Père-Lachaise, on est surpris par la modestie de sa tombe qui fait contraste avec l'imposante sépulture de son ami Cherubini. Encore s'agit-il de la tombe de 1822, édifiée grâce aux dons de ses élèves. On peut supposer que celle de 1817 était encore plus modeste.

 

L'inventaire après décès

 

        Deux jours après l'inhumation, l'appartement parisien est mis sous scellés, de même que la propriété de Pantin.

        L'inventaire après décès réalisé le mercredi 26 novembre 1817 par le notaire Jallabert, en présence de la veuve Méhul, Marie-Madeleine Gastaldy, et du neveu Daussoigne, nous permet de connaître la propriété telle qu'elle était à la mort de Méhul. Le mobilier de la maison de Pantin est prisé 2 839 francs (celui de l'appartement parisien 18 000 francs).

 

         Le principal corps de logis comporte au rez-de-chaussée une cuisine avec croisée sur la cour, un petit caveau sous l'escalier, une salle à manger éclairée par une porte vitrée donnant sur le jardin, prolongée par un petit office avec vitrage.

         Dans la cuisine, on trouve une cheminée et une cuisinière avec des chaudrons en cuivre jaune. Le mobilier se compose de deux tables de chêne, de deux bas de buffet, de quatre chaises et un fauteuil à fond de paille. Les buffets contiennent des ustensiles de cuisine et des pièces de vaisselles courantes.

         La salle à manger est décorée par deux grands tableaux. Elle comporte deux colonnes en plâtre imitant le marbre, chacune surmontée d'une « figure » en plâtre bronzé et d'un candélabre à trois branches en cuivre doré. Quatre supports également en imitation marbre portent quatre bustes en plâtre. Comme mobilier, on trouve une table en acajou, six chaises, deux fauteuils, une bergère de bois peint en gris, muni de sa couverture bleue et blanche. Un buffet au dessus de marbre fait corps avec la boiserie. Il est surmonté d'une glace en deux parties. Il renferme des pièces de vaisselles.

         Le petit office qui suit contient une grande armoire en noyer contenant une assez grande quantité d'assiettes (36 en porcelaine et 56 autres). On trouve également deux dessertes (« servantes ») en noyer à dessus de marbre.

         Le premier étage comporte deux chambres à coucher. La première, éclairée par une croisée, constitue à l'évidence la chambre de Méhul. On y voit une cheminée surmontée par la pièce principale de l'ameublement : une glace de 1,58 mètre de haut sur 1,28 de large prisée 400 francs, ce qui est la somme la plus élevée de l'inventaire. L'éclairage est assuré par une paire de petits flambeaux en cuivre doré.

         L'alcôve attenante, certainement assez vaste, contient le lit à colonnes de bois jaune avec ses accessoires et sa literie. C'est dans cette alcôve que l'on découvre un piano dans sa boîte en acajou. Elle est assez grande pour contenir également une causeuse, une bergère, un petit bonheur-du-jour, un guéridon en acajou, six fauteuils et quatre chaises à dossiers couverts de velours d'Utrecht jaune, ainsi qu'une chaise de merisier à fond de paille. Elle est fermée par un rideau d'alcôve glissant sur une tringle de fer. Un cabinet situé derrière sert de débarras.

         Une petite pièce voisine avec une fenêtre donnant sur le jardin est un cabinet de toilette muni de son nécessaire. Elle contient une malle en cuir où sont surtout entreposés des rideaux, et une commode regroupant les vêtements. Ceux-ci, qui sont peu nombreux (un seul pantalon et veste) montrent que l'essentiel de son vestiaire a été ramené sur de Montholon, son domicile parisien.

         Une seconde chambre à coucher se trouve au même étage. Elle possède aussi une cheminée au-dessus de laquelle se tient une glace en deux parties. On ne voit pas de lit proprement dit mais un sommier de crin, deux matelas de bonne laine, traversin et couvertures. Le mobilier comporte aussi six fauteuils, deux chaises, une table en acajou, un bonheur-du-jour, et une commode à quatre tiroirs contenant draps, taies d'oreiller, courtepointe et rideaux. Un cabinet de garde-robe prolonge la chambre.

         Au second étage, on retrouve sensiblement la même disposition avec deux chambres disposant chacune d'une cheminée surmontée d'une glace.

         La première chambre dispose d'une petite table à écrire en noyer et une autre en acajou, un chiffonnier à sept tiroirs en bois rose, un fauteuil et cinq chaises, une armoire en noyer à deux portes, une couchette à deux dossiers en bois peint avec sa literie, ainsi qu'une chaise de paille et une table de nuit en noyer.

         La seconde chambre possède un cabinet de toilette. Le mobilier se compose d'un canapé et six fauteuils, d'une couchette à deux dossiers et trois matelas, d'une table en pupitre acajou, d'une petite table à écrire en noyer, d'une commode plaquée en bois de rose à dessus de marbre et d'un fauteuil de bureau en acajou.

         Le belvédère servant de troisième étage, contient une chambre de domestique.

 

         Ce recensement des biens fait apparaître un ensemble plutôt disparate, de valeur assez modeste mais comportant un mobilier important, nombre d'ustensiles de cuisine, de la vaisselle en abondance, et suffisamment de literie pour héberger plusieurs personnes.

         Les dépendances

         À la porte d'entrée donnant sur la place de l'église, on trouve une remise comportant une petite écurie. Elle abrite des outils de jardinage. Elle possède un grenier auquel on accède par une échelle.

         Un bûcher contient également des outils de jardinage.

         La resserre, avec ses deux étages, est le bâtiment le plus important. Au rez-de-chaussée, éclairé par trois ouvertures (une sur la cour et deux sur le jardin) se trouvent des caisses de plantes. Au dessus, dans une pièce ayant la même vue, il y a également des caisses de plantes mais aussi un mobilier : deux tables, trois chaises, une couchette à deux places avec sa literie. Une autre pièce à deux fenêtres sur la cour sert d'orangerie. On y trouve un mauvais poêle en terre, un fauteuil à fond de paille, deux tables dont une pliante, une couchette à deux dossiers et un petit poêle roulant en faïence. Au deuxième étage, une pièce avec fenêtre sur cour contient quelques éléments de couchage (deux châssis de baldaquin), deux dessus de tabourets fixés sur une planche, une chaise de jardin, des clayettes à pruneaux. Cette importante construction peut, à la rigueur, servir de logement sommaire.

         Un fruitier à une fenêtre sur la cour contient des châssis et de mauvaises chaises de jardin.

         Une cave renferme, comme au domicile de la rue de Montholon, des bouteilles de vin rouge (et nombre de bouteilles vides). Le vin rouge a dû être recommandé à Méhul comme fortifiant par son médecin le docteur Esparon.

         Dans le jardin, on signale deux figures en plâtre sur socles en bois, quatre chaises et un banc de jardin.

         Cet état de la propriété en 1817 permet d'apporter une solution définitive à « l'énigme de la gravure de 1831 ».
 

L'énigme de la gravure de 1831
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         En 1831, soit quatorze ans après le décès de Méhul et alors que le propriétaire est Nicolas de Saint-Allais, un éditeur parisien publie un album intitulé « Habitations des personnages les plus célèbres de France de 1790 à nos jours ». Cet album contient la gravure de la maison de Méhul dessinée « d'après nature » par Augustin Regnier et lithographiée par Champlin. Elle est reproduite dans l'ouvrage de Maurice Foulon « les Pantinois sous l'ancien régime ». On y voit sur une place une petite maison à un étage, à deux fenêtres par niveau, surmontée par un toit pointu couvert de tuiles et par une haute cheminée. À sa gauche, se trouve une porte plutôt étroite coiffée d'un chapiteau. Elle est prolongée par un mur d'angle. On a vu qu'en 1817 ce bâtiment n'était qu'une remise et non une maison d'habitation. Comme le précise Charles Cormiolle, « pourvue d'un étage, elle est aujourd'hui la maison du jardinier, mais autrefois le rez-de-chaussée devait être l'écurie car on y remarque encore de longs crochets de bois qui servaient certainement à pendre les harnais ».  La maison de Méhul se trouvait derrière...

 

Les successeurs

 

         La propriété de Pantin fait l'objet d'un partage entre la sœur et la femme de Méhul selon une convention en date du 5 mai 1818 ; Mme Méhul a droit à la moitié « comme représentante universelle en usufruit du dit sieur son mari conformément au contrat de mariage du 3 frimaire an IX ». De son côté, la sœur a aussi droit à la moitié « comme représentant la nue propriété de la totalité de la dite maison qui lui appartient comme seule héritière de M. Méhul, son frère ». En marge de l'acte de succession, on lit la note suivante : « La dame Daussoigne a cédé sa nue propriété à la veuve Méhul, par acte devant Maître Trutat, notaire à Paris, le 5 mai 1818 enregistré le 7 pour 12 000 francs et les dettes ».

         À qui Mme Méhul vend-elle la propriété?

         Le premier acquéreur est Claude-François Maradan qui l'achète 14 000 francs. Maradan n'est pas tout à fait un inconnu. Il est libraire et éditeur 16 rue des Marais-Saint-Germain (rue Visconti). Un lien ténu le relie à Méhul par le truchement du jeune Guizot dont il édite les premières oeuvres de 1809 à 1816. Selon Gabriel de Broglie, Guizot a connu le couple Méhul et a même publié dans « le Journal de l'Empire » du 26 février 1807 un poème en vers à la gloire de l'auteur de « Joseph ».

         En date du 25 mai 1822, Maradan vend la propriété pour 25 000 francs au comte de La-Chaussée, sans toutefois quitter Pantin puisqu'il s'installe rue de la Villette-Saint-Denis (rue Hoche).

         La propriété est une nouvelle fois vendue le 24 juillet 1829. L'acquéreur est le plus connu des successeurs puisqu'il a les honneurs du dictionnaire. Il s'agit de Nicolas Viton de Saint-Allais (1773-1842). Né à Langres, fils d'un épicier, il monte à Paris après de bonnes études, s'enrôle dans l'armée puis se consacre à l'art héraldique et généalogique. Il ouvre un cabinet de consultation nobiliaire au 10 rue de la Vrillière qui connaît un grand succès par ses recherches généalogiques et l'authentification des titres nobiliaires. Il publie de nombreux ouvrages dont le monumental « Nobiliaire universel de France ».

         Le propriétaire suivant est Urbain Joseph Stanislas Tenin, caissier de la conservation des hypothèques de Paris domicilié 41, rue de Paradis-Poissonnière. Il achète la propriété pour 15 000 francs et l'agrandit de plusieurs parcelles.

         Alexandre Joseph Cormiolle, charcutier dans le quartier de Saint-Germain-des-Prés à Paris en devient propriétaire le 26 octobre 1844, soit 27 ans après la mort du compositeur. L'acte de vente comporte la description suivante :

         « Une maison de campagne à Pantin sur la grande place vis-à-vis de l'église ayant son entrée par une porte cochère ; sur cette place et à l'extrémité du jardin une sortie donnant sur le Pré-Saint-Gervais. Cette maison consiste en deux corps de bâtiments principaux élevés de deux étages distribués en plusieurs appartements, cuisine, office, écurie, cave et grenier. Une cour principale et basse cour. Plus un jardin séparé de la cour par un mur à hauteur d'appui dont une partie est plantée à l'anglaise et l'autre partie en fruitiers et potager est entourée de murs et contient, y compris les bâtiments, 90 ares ».

         Cette description correspond à l'état de la propriété qu'a connue son petit-fils Charles Cormiolle dans sa jeunesse. Dans son souvenir, il l'a voit ainsi :

         « Sur un terrain rectangulaire dont l'une des petites bases bordait la place de l'église, auprès de la fontaine publique, s'élevaient trois corps de logis : deux petits au nord dans deux angles de terrain et un plus vaste qui occupait la grande base ».

         Sur la maison d'habitation elle-même, Charles Cormiolle apporte plusieurs précisions intéressantes qu'il confie à Maurice Foulon :

         « Le rez-de-chaussée comprenait une cuisine dont la fenêtre s'ouvrait au sud, une grande salle ornée de cheminées de marbre monumentales et un salon qui, par un petit retour, communiquait sur la cour. Au premier et à gauche se trouvaient une grande chambre et un cabinet de toilette et, à droite, une autre chambre avec une alcôve. Un beau balcon, garni d'une magnifique rampe en fer forgé, dominait les jardins et leurs grands arbres, à l'ouest. Le deuxième étage comportait également une chambre à coucher et une grande salle de billard ancien, « à blouses », dont les angles s'agrémentaient de gueules de lion en bronze ».

         La « grande salle » se substitue à l'ancienne salle à manger et un salon à l'office. Au rez-de-chaussée, on a aussi ouvert une seconde cheminée. Au second étage, le billard ne provient pas de la succession de Méhul. De même, l'existence dans le jardin de « six magnifiques vases d'admiration » n'est pas confirmée par l'inventaire après décès.

 

La disparition de la propriété

 

         La maison de Méhul est démolie en 1889-1890 dans des conditions que Germaine Artaud, l'arrière-petite-fille d'Alexandre Cormiolle, rapporte en 1983 à Philippe Delorme[5].

         « Quand mon grand-père s'est remarié, sa seconde femme n'a pas aimé la maison. Elle l'a fait démolir. À ce qu'il paraît, il y avait un escalier avec une rampe en fer forgé. Sur cette photo, voilà la maison que mon grand-père avait fait refaire. La propriété donnait sur la place de l'église. Là c'était mitoyen avec une ferme qui donnait rue de Montreuil (rue Charles-Auray) et quand cette ferme a disparue, les Delizy (les distillateurs) qui habitaient rue du Centre (rue Jules-Auffret) l'ont rachetée et avaient la propriété depuis la rue du Centre jusqu'à la rue de Montreuil ».

         C'est dans la nouvelle maison que naît Germaine Antoinette Cormiolle le 11 mars 1895. La démolition des bâtiments anciens ouvre un large espace. Face à la nouvelle maison (n°22 place de l'église), la vue s'étend sur les parterres et les jardins. De nouvelles constructions s'élèvent du côté de la place de l'église et le long de la rue du Centre (rue Jules-Auffret).

         Cette situation dure moins de quarante ans.

         Issue d'une famille de charcutiers, Germaine Cormiolle reste dans l'alimentation en épousant en janvier 1919 un négociant en gros de produits fermiers (beurre, œufs, fromages), Charles Artaud. Ce dernier installe ses entrepôts dans la propriété et fait ouvrir une voie privée à la limite de celle des Delizy. En novembre 1925, il obtient de la municipalité la cession des pavés pour le pavage de la chaussée qui devient la rue de la Paix en février 1928. L'ouverture de cette voie fait naturellement disparaître la maison d'habitation qui se situait en face du n°23 de la rue de la Paix.

         Les nouvelles constructions existent encore aujourd'hui :

         Au n°21 s'étendent autour d'une cour intérieure des bâtiments en briques datant de 1926. Ils servaient d'entrepôts, de magasins, de dépendances et de bureaux de commerce de M. Artaud. Mis en vente en 1964, ils sont actuellement affectés à d'autres usages (ateliers de confection en 2002).

         Au n°23, on peut voir le pavillon d'habitation de la famille Artaud, construit dans le même style que les bâtiments voisins. Il sert actuellement de presbytère de la paroisse Saint-Germain de Pantin.

         À l'angle de la rue de la Paix et de la rue Jules-Auffret (n°15 rue du Centre) s'élève une maison d'habitation de cinq étages construite par Charles Cormiolle pour y résider. Il y décède en 1944.

         Les n°3 et 5 de la rue de la Paix appartenaient également à Charles Artaud. Démolis en 1957-1958, ils ont été remplacés par un immeuble neuf.

 

 

                                                  André Caroff


 Le chant du départ (sur youtube)



 

[1]    Éloge historique de Louis Joseph Pirolle, Mémoires de l'académie de Metz, 28ème année, 1846-1847.
[2]    Arthur Pougin, Méhul, sa vie, son génie, son caractère, Paris, 1889.
[3]    Comme réparations, Méhul s'inscrit pour 300 fr au titre des bâtiments et 300 fr pour le mobilier (AM Pantin).
[4]    Vieillard de Boismartin (1788-1862), Méhul, sa vie et ses œuvres, 1859.

[5]     Bulletin de la SVPH, Histoire locale n°1, 1983, p.18 et 19.

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Published by Hélène Richard
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Profil

  • Histoire de Pantin
  • Textes : André Caroff. Recherches : André Caroff et Hélène Richard. Contact : hr4545 (chez) gmail.com

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