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18 mars 2009 3 18 /03 /mars /2009 17:18

          Lorsque le comte de Sanois acquiert la Seigneurie de Pantin en 1781, il est déjà âgé de 58 ans. Il a donc un long passé derrière lui. Pourtant, il lui restera à vivre les évènements les plus dramatiques, à la fois d'ordre privé et du fait de la Révolution qui va mettre en cause sa position, ses convictions et sa sécurité.

         Qui est le comte de Sanois ?

 

Un gentilhomme breton

 

         Jean François Joseph Geffrard de la Motte, futur comte de Sanois, naît en 1723,  près de Vitré en Bretagne, dans une famille de petite noblesse.  Après quelques études, il entre dans le corps prestigieux des « Gardes françaises ».

         En 1761, Jean-François, qui va atteindre ses 38 ans, songe à se marier. Une parente lui trouve une fille de bonne famille âgée de 28 ans, Anne Marie Louise Rulault, fille d'un conseiller au Parlement de Paris. La famille possède une seigneurie à Annet, près de Lagny, (actuelle Seine-et-Marne) dont le siège est le château de Sanois, ainsi que des maisons à Paris.

         Dans la corbeille de mariage, le mari n'apporte que la terre bretonne et des dettes. La dot de la mariée n'est pas très importante mais s'assortit d'espérances à valoir à la mort de ses parents. 

         Après son mariage, Jean-François quitte l'armée, se sépare de sa terre et acquiert la seigneurie de La Houssaye près de Beauvais. En 1762 naît leur fille unique, la petite Philiberte Marie Mathurine.

 

         À la mort des beaux-parents, le gendre hérite de la seigneurie d'Annet. C’est alors qu’il prend le titre de comte de Sanois.  Mais les soucis ne cessent de s’accumuler : à la Houssaye où il s'attache à exploiter et à mettre sa terre en valeur, il doit s'opposer à un voisin difficile, magistrat de haut rang, ancien président à la grand-chambre du Parlement de Paris.

         Un contentieux se forme pour un sordide problème de bornage et de compétence juridictionnelle. Le procès est inévitable. Malgré son bon droit, le comte de Sanois perd ce procès par arrêt du Parlement du 27 juillet 1779. Il en conçoit une grande amertume et entretient une animosité durable envers le fonctionnement de la justice. Son attitude au moment de la Révolution sera notamment dictée par le souci de voir aboutir une réforme de l'ordre judiciaire.

         Après ce coup, il décide de sacrifier sa terre de la Houssaye. La vente est réalisée pour 160 000 livres en 1779, juste un mois après le jugement. Avec le produit de cette vente, le comte de Sanois achète à Paul Charles Cardin le Bret, greffier en chef au Parlement, la seigneurie de Pantin pour près de 190 000 livres.

        

La Seigneurie de Pantin

 

         Le domaine comprend la seigneurie proprement dite et une centaine d'hectares de terres appelées « tenures » situées à Pantin, Romainville et Bobigny.

         La Seigneurie, entourée de murs, s'étend sur environ 40 hectares, entre les actuelles rues Méhul, Charles-Auray, des Pommiers et Jules-Auffret. Elle contient parcs, jardins, potagers et vergers. Des espaliers garnissent ses murs. On y trouve la maison seigneuriale, modeste manoir appelé improprement « château de Pantin ». Près de cette maison se situe une ferme à un étage et un colombier.

         Entre la ferme et la maison, une fontaine d'eau vive provient d'une source appartenant pour moitié au seigneur, pour moitié aux habitants de Pantin.

  
      
Les cartes postales anciennes nous font connaître l'aspect extérieur de la maison seigneuriale au début du XXème siècle, mais elles ne correspondent certainement pas à l’époque du comte de Sanois.

       En effet, l'acte d'achat de 1781, la description de la maison ne mentionne au rez-de-chaussée qu'une cuisine et salle à manger, des pièces au premier étage et un grenier mansardé d'un toit couvert de tuiles.

          Quels travaux le comte de Sanois a-t-il entrepris en prenant possession de la Seigneurie ? Un inventaire réalisé en 1785 indique qu'il s'est débarrassé des contraintes municipales et en a fait une maison habitable. Il a installé son « chartrier ». Dans la cour, il a fait bâtir une chapelle avec son clocher, qui sera démantelée  par son épouse.

         Dans l'inventaire après décès de son successeur M. de Saint-Genis en 1808, on note l'existence d'une salle de billard et d'une bibliothèque située au « deuxième étage du corps de logis neuf ». Enfin, pendant la bataille de Pantin du 30 mars 1814, on apprend que le propriétaire de la maison l’avait vidée de ses meubles à cause d'importants travaux en cours…  

 

Le seigneur de Pantin

 


        
Se préoccupant du sort des plus démunis pendant l'hiver rigoureux de 1784, il fait afficher « que tous les infirmes, malades, vieillards ou autres de ses vassaux que manqueraient de bois, eussent à s'adresser au curé qui leur administrerait de sa part des bons pour le boucher, le boulanger, le marchand de vins,… ».

         Mais son initiative la plus importante réside dans doute dans l'adoption d'un règlement de police en 70 articles. Il couvre tous les domaines touchant à la sécurité des personnes et des biens (respect des lieux de culte, hygiène et santé, justice, urbanisme, voirie, protection des consommateurs, etc.).

         Nous le verrons, à l'approche de la réunion des Etats généraux, être attentif aux revendications des cahiers de doléances.

         Pendant qu'il exerce avec conscience ses responsabilités seigneuriales, se joue dans sa vie familiale un drame qui entre dans sa phase aiguë pendant la semaine sainte de 1785 et déclenchera ce que l'on appellera « l'affaire Sanois ».

 

L'affaire Sanois

 

         Au cours de plus d'une vingtaine d'années de vie commune, le couple Sanois n'a cessé de se détériorer. Parmi les causes de cette désunion, outre une évidente incompatibilité de caractère, domine le problème financier.

Les dépenses inconsidérées de la comtesse, les procès de son mari, ont contribué à accumuler les créances et à creuser le déficit des comptes du ménage. En 1784, la querelle provoquée par un désaccord au sujet du mariage de leur fille avec Mathieu de Courcy conduit le comte de Sanois à mettre à exécution un projet longuement mûri. Il a décidé de tout quitter et de se réfugier en Suisse pour y soigner une santé défaillante auprès du docteur Tissot de Lausanne et de vivre de sa plume en publiant un ouvrage d’histoire.

         Au lieu de s'en expliquer avec sa femme, il lui laisse en partant une lettre insensée par laquelle il lui annonce qu'il va s'embarquer pour l'Amérique en emportant leur fortune, ce qui est totalement faux. En annexe de sa lettre, il donne procuration à sa femme pour qu'elle puisse disposer du reste de ses biens afin de désintéresser les créanciers.

         Parti le 1er avril 1785, il arrive à Lausanne le 28 du même mois. À la lecture de sa lettre, la comtesse, persuadée que son mari emporte un magot, obtient la séparation des biens et demande une lettre de cachet au lieutenant de police Lenoir pour « banqueroute frauduleuse » et détournement d'une somme de 400 000 livres. Lenoir lance alors ses sbires à la poursuite du fugitif. Le comte de Sanois est arrêté le 4 mai et conduit à l'asile de Charenton où il restera enfermé sans être jugé, ne cessant de clamer son innocence.

 

Enfin libéré au bout de neuf mois interminables, il intente un procès contre sa femme pour laver son honneur et récupérer ses biens. Son avocat, l'ambitieux et talentueux M. de Lacretelle, transforme un banal fait divers en un procès à sensation qui passionne l'opinion publique. On s'arrache son « Mémoire pour le comte de Sanois » où est dénoncé notamment l'emploi abusif des lettres de cachet, symbole du despotisme royal. Ses lecteurs prennent fait et cause pour l'infortuné vieillard victime d'une épouse dénaturée. En peu de temps, le comte de Sanois devient célèbre, célébrité dont il profitera par la suite pour diffuser ses écrits.

         Le procès se termine finalement par une transaction : sa femme fait amende honorable, reconnaît la fausseté de ses accusations et elle obtient l'entière propriété des biens avec toute latitude de les vendre pour régler les créanciers. De cette manière, le comte de Sanois a sauvé son honneur mais il en sort dépouillé, avec une petite rente comme unique ressource. 

         Malade et affecté par ses épreuves, le comte de Sanois décide en fin d'année 1787 de repartir en exil et de s'installer cette fois définitivement à Neuchâtel.

 

Vers la convocation des états généraux

 

         Pendant qu'il se débat dans ses soucis domestiques, la France traverse une période d'une importance politique décisive. Pour faire face à l'agitation croissante qui secoue un pays au bord de banqueroute, Loménie de Brienne reprenant le plan de Calonne, propose au roi des réformes parmi lesquelles figurent l'adoption d'un impôt payable par tous, la subvention territoriale et la création d'assemblées provinciales et locales pour établir l'assiette des impôts. Seule cette dernière réforme voit le jour. Se met donc en place à Pantin une assemblée locale dont le seigneur est le président.

         De Neuchâtel, le comte de Sanois écrit pour dire qu'il ne pourra y participer en raison de « circonstances présentes ». Cette formule maladroite a accrédité l'idée qu'il fuyait devant cette avancée démocratique. En réalité, il fera la preuve qu'il est favorable aux réformes et à l'abandon de tout privilège. À l'annonce de la convocation des « Etats généraux », il s'empresse de rentrer en France, espérant se rendre utile à ses concitoyens.

         À Pantin, il ne participe pas directement à la rédaction du cahier de doléances de la commune mais comme les demandes des Pantinois ne tiennent que 15 lignes (sur 154 pages) dans le cahier général du tiers-état de la prévôté et vicomté de Paris hors les murs, il fait publier le 15 avril 1789, la totalité du cahier de doléances de Pantin, assorti de remarques personnelles. Pour sa part, il participe à la rédaction du cahier de la noblesse du baillage de Meaux qui préconise notamment l'égalité devant l'impôt, la séparation du législatif et de l'exécutif, la liberté de la presse.

         Il écrit brochures sur brochures en faveur des réformes. Comme le note Lacretelle, « sorti des calamités domestiques, il s'était jeté dans les intérêts politiques et la Révolution se trouva là pour agiter sa tête et bouleverser sa vie ».

         Le 14 juillet 1789, la comtesse de Sanois, indifférente aux événements fait expulser les fermiers de la Seigneurie et estimer les cultures de ses jardins avant de mettre en vente la propriété. Celle-ci est achetée le 25 mai 1791 pour 200 000 livres par un magistrat Auguste Nicolas de Saint-Genis reconnu aussi pour ses compétences en matière d’agriculture et d’histoire naturelle. Favorable aux idées nouvelles, il est élu  en 1790 membre de la « Société populaire républicaine » de Pantin, puis membre du conseil d'arrondissement.

 

Le comte de Sanois et la Révolution

 

         Le comte de Sanois approuve d’abord les premières mesures prises par la Révolution, tout en réprouvant les excès commis. Mais il n'accepte pas la constitution civile du clergé et réprouve surtout l'abolition de la noblesse héréditaire.

         Après l'arrestation du roi à Varennes, reniant tout ce qu'il avait accepté, il ne reconnaît plus le principe d'égalité, reste attaché aux moeurs traditionnelles et à la religion. Sa déception devant l'évolution des évènements se ressent quand il évoque les événements de Pantin.

         Face à cette situation, le comte de Sanois résume sa position dans son Serment d'un citoyen actif de la monarchie française où il renouvelle sa fidélité au roi et à la religion.

         Après Varennes, il décide d’émigrer, mais il revient l’année suivante à Paris. Réfugié à Rouen, il y fait un bref séjour en prison avant d’être relâché.

         Se résignant à revenir dans la région parisienne, il est à nouveau emprisonné quelques mois pour un écrit séditieux…

 

Les dernières années

 

         Ressassant sans cesse ses griefs contre sa femme et sa fille, il en arrive à renier ses engagements antérieurs permettant la vente de ses biens pour désintéresser ses créanciers. Fort de son droit, la comtesse de Sanois a vendu la Seigneurie à M. de Saint-Genis. Avec mauvaise foi, le comte déclare cette vente illégale. C'est la dernière fois qu'il parlera de Pantin :

         « L'acquéreur qui en jouit, homme de robe fort instruit ayant la possession de l'être encore davantage, assure que mes moyens pour parvenir à le chasser de son acquisition illégale, sur un simple arrêt du Parlement, sans opposition, seraient insuffisants. Ses grandes lumières, ses vastes connaissances, le trompent à cet égard. »

         Ses dernières années se passent dans le dénuement et
 la solitude. Il se réfugie dans la religion tout en continuant
 à harceler sa femme et sa fille de ses imprécations.   

         C’est à Paris, rue Taranne, qu’il décède d'hydropisie
 le 12 février 1799 à l'âge de 76 ans.

 
       
Fantasque et imprévisible, vindicatif envers ses
 ennemis mais fidèle en amitié, tantôt victime, tantôt vainqueur de la calomnie, « ami de la concorde » mais capable aussi de violence, plaideur impénitent toujours sûr de son bon droit, le comte de Sanois possède une personnalité complexe et originale. Grisé par la notoriété que lui a apportée le procès contre son épouse, il a profité du vent des réformes pour exposer ses idées. Il a diffusé jusqu'à sa mort une cinquantaine de brochures politiques où figurent nombre de témoignages biographiques.

 

 

Source :
Hélène Claire Richard, André Caroff,
Le Comte de Sanois,  Editions Paradigme, 2006.


(22 euros, en vente à la librairie de Pantin, "la Malle aux Histoires")
 

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Published by Hélène Richard
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Profil

  • Histoire de Pantin
  • Textes : André Caroff. Recherches : André Caroff et Hélène Richard. Contact : hr4545 (chez) gmail.com

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