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18 mars 2009 3 18 /03 /mars /2009 17:53

Une grande Dame à Pantin

 

 

         Bien qu'elle ait résidé dans notre ville plus d'un quart de siècle, les historiens de Pantin se sont peu intéressés à elle. On peut le comprendre car la vicomtesse n'a laissé aucune oeuvre artistique ou littéraire, elle n'a pas écrit ses mémoires, sa correspondance n'a pas été publiée, elle n'a joué aucun rôle politique. Toutefois, si elle n'a pas sa place dans la « grande histoire », on trouve sa trace dans la « petite histoire », celle des faits-divers, des anecdotes et des potins dont la cour était friande car cette grande dame était aussi « femme de petite vertu » comme on disait alors. De ce fait, elle a été la proie de la presse people avant la lettre, même si ses informations sont reprises par des chroniqueurs aussi prestigieux que Saint-Simon; Maurepas, Dangeau, la Princesse Palatine et bien d'autres.

         On commence à s'intéresser à elle dans ces chroniques à l'occasion de son mariage avec le vicomte de Polignac le 9 juillet 1709. Ce mariage suscite la curiosité car il doit être célébré à Versailles en présence du Roi Louis XIV. On en jase en raison de la différence d'âge entre les époux. Le vicomte approche de la cinquantaine alors que la mariée, née le 22 novembre 1695 n'a pas encore atteint ses quatorze ans. Trente-cinq ans de différence, c'est beaucoup, même pour cette époque. Voyons qu'elle est l'origine de chacun des conjoints.

 

FRANÇOISE de MAILLY, vicomtesse de POLIGNAC

 

         Pour comprendre son origine, il convient de partir de Mme de Maintenon. Née à Niort, elle est la petite fille du poète Agrippa d'Aubigné compagnon d'armes d'Henri IV. Mariée à l'écrivain Scarron, l'auteur du « Roman comique », elle devient après son veuvage la maîtresse de Louis XIV puis son épouse secrète et morganatique. Parvenue au fait des honneurs, elle se souvient de sa famille du Poitou. Elle fait venir auprès d'elle son cousin germain M. de Saint-Hermine accompagné par ses soeurs. Parmi celles-ci se trouve la future mère de la vicomtesse qu'elle marie au comte de Mailly-Rubempré. Voici ce que dit Saint-Simon :

 

          « Madame de Mailly était demoiselle du Poitou qui n'avait pas de chausses, fille de Saint-Hermine cousin issu de germain de Mme de Maintenon. Elle l'avait fait venir de province, demeurer chez elle à Versailles et l'avait mariée moitié gré, moitié force au comte de Mailly, second fils du marquis et de la marquise de Mailly, héritiers de Montcavrel. »

 

         Ce comte de Mailly appartient à la branche cadette, celle des Mailly-Rubempré, la branche aînée étant celle des Mailly-Nesle. Il est maître de camp des armées du Roi, maître de camp général des dragons. Marié en 1687, il meurt à 37 ans laissant 6 enfants à sa veuve, 3 garçons et 3 filles, après 12 ans de mariage. La dernière des filles est la future vicomtesse de Polignac.

 

 

Le vicomte de POLIGNAC

 

         Scipion Sidoine Apollinaire Gaspard Armand XX, Vicomte de Polignac, est issu d'une très ancienne famille du Velay où l'on est commandant de la province et gouverneur du Puy-en Velay de père en fils. Il naît en 1660 au château de la Voûte-Polignac. Il fait une brillante carrière militaire. Il participe à de nombreuses campagnes en Espagne, Italie, Hollande, Allemagne et contribue à la victoire de Nimègue. Il est blessé grièvement au cours d'une bataille. Au moment de son mariage, il a atteint le grade de maréchal de camp. Dans quelques années, sa carrière valeureuse, sera couronnée par sa nomination comme lieutenant général des armées du Roi. Ce n'est donc pas une personnalité médiocre. Mais il est handicapé d'abord par la forte stature de son frère cadet, le cardinal de Polignac, et par son passé de mari trompé qui le poursuit depuis son premier mariage.

         Le vicomte de Polignac n'est pas un intellectuel alors que son cadet est un brillant ecclésiastique, un ambassadeur habile, un écrivain membre de l'Académie française, un collectionneur d'œuvres d'art. Voici son portrait par Challamel dans « La régence galante » :

                           

          « Prélat ambitieux, au caractère doux, flatteur et timide, plein de charme dans sa personne, de galanterie artificieuse et aussi spirituel que son frère l'était peu, car on distinguait entre le cardinal de Polignac et son frère Polignac, le gentilhomme surnommé l'imbécile. »

 

         S'agissant de son premier mariage, il est la conséquence indirecte de la passion du fils de Louis XIV appelé « Monseigneur » ou « le Grand Dauphin » pour l'une des dames d'honneur de sa femme, Mme de Rambures. Le Roi, mécontent de cette liaison, tente de la rompre en mariant la dame d'honneur au vicomte de Polignac. Monseigneur poursuit néanmoins ses assiduités bien que sa maîtresse le trompe avec le marquis de Créquy. Le Roi se fâche et exile la vicomtesse de Polignac dans les terres de son mari. Elle succombe alors au démon du jeu, perd des sommes considérables, tombe malade et tente de se suicider à l'opium. Elle en réchappe, soutenue par Le Bordage, un amoureux qui l'a rejointe. Elle meurt en 1706, léguant ses dettes à son mari.

         Le choix comme seconde épouse de Françoise de Mailly ne semble pas avoir été dicté par l'intérêt malgré une dot honorable de 50.000 écus et une pension royale de 2000 écus. Il mise plutôt sur l'éventuelle accession au trône du duc de Bourgogne, second dans l'ordre de succession, du fait de la position privilégiée de sa belle-mère comme dame d'atours de la duchesse. Ce calcul faillit lui donner raison puisque Monseigneur meurt en 1711, mais ses espoirs s'envoleront à la mort en 1712 du duc de Bourgogne.

 

Le mariage

 

         Le mariage a lieu à Versailles à 5 heures de l'après-midi du 9 juillet 1709 dans les appartements de la duchesse de Bourgogne et non dans la chapelle royale réservée aux princes du sang.

         Si on en parle dans les chroniques du temps c'est moins pour l'évènement lui-même que par les incidents qui s'y produisent, incidents mineurs mais qui suscitent des commentaires dans la mesure où le Roi y joue un rôle. Voici comment Dangeau rapporte la cérémonie :

 

                   « Le Roi tint le conseil des finances. L'après-dînée il travailla avec M. Voisin, et à cinq heures il rentra chez la duchesse de Bourgogne où se firent les fiançailles de mademoiselle de Mailly avec monsieur Polignac. Monseigneur y vint de Meudon et s'y en retourna après, et n'en reviendra que jeudi. Le Roi, après les fiançailles, alla se promener dans les jardins.

                  « Les fiançailles se firent chez madame la duchesse de Bourgogne parce que madame de Mailly est sa dame d'atours. Monsieur de Polignac devait être en manteau ; mais son habit n'arriva point, et le Roi permit qu'il vînt avec son habit ordinaire. Il y eut une contestation entre les aumôniers du Roi et ceux de madame la duchesse de Bourgogne à qui ferait la cérémonie ; le Roi jugea pour les aumôniers de la duchesse de Bourgogne. Il y eut ensuite une autre entre l'abbé de Castries, son aumônier ordinaire, et l'abbé de Montmorel, aumônier de quartier, et le Roi décida que ce devait être l'aumônier de quartier. »

 

         Les chroniqueurs en font des gorges chaudes. Saint-Simon n'augure rien de bon de ce mariage :

                   « La comtesse de Mailly maria sa dernière fille à Polignac dont il aurait été le grand-père. Elle était fort belle et ne tarda pas à montrer que Polignac n'était pas heureux en ménage, ni sa mère en éducation. »

 

         La mariée ne vit pas avec son mari mais à Versailles avec sa mère. Madame de Maintenon surveille sa croissance. Dans une lettre de 1711 (elle à donc 16 ans), elle écrit :

                   « Mme de Polignac a de la bonté et beaucoup d'agrément. Elle croît, elle est déjà de moyenne taille et ne peut s'appeler petite. Il y a longtemps que je n'ai vu de plus jolie femme à la cour. »

 

         Même sous surveillance, elle mène joyeuse vie à Versailles, à Marly, à Fontainebleau, en compagnie des dames de l'entourage de la dauphine : la Maréchale d'Estrées, Mme de la Valière, Mme de Clermont, Mme de Rupelmonde, et aussi la duchesse de Berry, fille du duc d'Orléans, qui n'a pas bonne réputation. Jusqu'où ont été leurs amusements ? Faut-il croire Maurepas quand il écrit :

 

                   « Mme de Polignac a mené dès le commencement de son mariage une vie fort galante. Son mari peut y avoir contribué parce qu'il avait dans le temps pour maîtresse, Mme de Pelleport avec laquelle il a toujours vécu, se souciant peu de la conduite de sa femme qui, de la galanterie, passait à la débauche » ?

 

         Elle est exilée dans les terres de son mari au début de 1715. Dangeau précise :

 

                   « Sa famille n'a pas été contente de sa conduite et a voulu qu'elle s'éloignât de Paris. Elle s'y est résolue de fort bonne grâce. Elle n'a point de lettre de cachet comme on l'avait dit. »

                  

         Lorsqu'elle revient de son exil, le Roi est mort depuis septembre 1715 et le duc d'Orléans assure la régence. Elle met au monde le 1er février 1717 son premier fils, le vicomte Louis Melchior Armand de Polignac.

 

 

Sous la Régence

                  

         La Régence aura été le mai 68 des aristocrates. Libérés de l'emprise de Mme de Maintenon, traversant l'ennui d'une période de paix, ils retrouvent leurs anciens penchants : le libertinage, le jeu, l'agiotage, le duel. Ils prennent parti pour ou contre le testament de Louis XIV qui place les enfants légitimés de Mme de Montespan au même rang que les princes de sang. Polignac, qui fait partie du clan de la turbulente duchesse du Maine, figure parmi les six gentilshommes condamnés à la Bastille et à Vincennes par le Régent pour lui avoir présenté un mémoire en faveur des « légitimés ». Saint-Simon le juge sans indulgence :

 

                   « Polignac était un petit paltoquet qui n'avait pas le sens commun, conduit et nourri par son frère le cardinal ; à vendre et à dépendre.

                   « Le pauvre petit Polignac obéit et ne sut pas seulement de quoi il s'agissait ; je dis l'écorce même car il était totalement incapable. »

                  

         Le cardinal, son frère, sera lui aussi compromis dans une intrigue ourdie également par Mme du Maine contre le régent, appelée « conspiration de Cellemare » ; il en sera quitte pour un exil temporaire dans son abbaye d'Anchin en Flandres.

         Depuis la mort de sa première femme, le vicomte de Polignac est en lutte ouverte contre ses créanciers. En douze ans, il n'est pas arrivé à un compromis. De guerre lasse, il se résigne à se séparer d'une partie de son vicomté pour éponger sa dette. Ces terres seront vendues pour la somme considérable de 545.000 livres, somme encore insuffisante quoiqu'il soit autorisé à prélever le reste sur la dot de sa femme. La vicomtesse en profite pour obtenir la séparation des biens moyennant une pension versée par son mari. Heureusement, c'est à ce moment que la charge de gouverneur de la ville du Puy, provisoirement suspendue, est rétablie au profit du vicomte avec la pension qui lui est attachée. La vicomtesse dispose donc de cette pension et des 6.000 livres du Roi, ainsi que des subsides éventuelles de son beau-frère le cardinal.

         Elle demeure à l'écart des intrigues politiques de la duchesse du Maine, elle se consacre entièrement à la quête du plaisir, comme en témoigne cette épigramme où on la surnomme « Sainte éveillée » :

« Sainte éveillée

Vingt fois d'amant changeait

Dans la journée

Pas un n'était son fait

Et jamais ne dormait

Toujours elle voulait

Recevoir l'accolée.

Malheur à qui baisait

La Saint éveillée. »

 

         En 1718, elle est la maîtresse du duc de Richelieu, petit neveu du cardinal. C'est un grand séducteur, aux innombrables maîtresses, ce dont s'étonne la princesse Palatine, mère du Régent.

                   « ... Toutes les dames sont éprises de lui. Je n'y comprends rien. C'est un petit crapaud que je ne trouve pas gentil du tout. Il ne paie pas de mine, n'a pas de courage, est impertinent, point fidèle et dit du mal de toutes ses maîtresses. Moi je l'appelle le gnome car il ressemble comme deux gouttes d'eaux à un lutin. »

 

         Mais Richelieu est aussi l'amant d'Armande Félicité de la Porte-Mazarin, marquise de Nesle, cousine de la vicomtesse par son mariage avec le marquis de Mailly-Nesle. La marquise de Nesle a aussi mauvaise réputation que la vicomtesse. Une épigramme lui donne la parole :

 

« J'ai des amants, je suis jeune et bien faite

J'ai beaucoup d'agréments

L'on dit pourtant que je suis fort coquette

Que je le fais souvent

Je leur réponds sans faire la fine

Je suis Mazarine ! Je suis Mazarine ! »

 

         Les deux rivales se jalousent, s'affrontent et finissent par se provoquer en duel. Un duel entre femmes ! Un duel en jupon ! C'est une aubaine pour les chroniqueurs. Le duel a lieu au pistolet au bois de Boulogne :

 

                   « Après une révérence préalable, elles tirent chacune un coup de pistolet. Mme de Nesle chancelle, tombe et au même instant l'albâtre de son sein est ensanglanté. »

 

         Mme de Polignac se montre la plus vindicative :

 

                   « Va, dit Mme de Polignac, fière de sa victoire, je t'apprendrai à vivre et à vouloir aller sur les brisées d'une femme comme moi... Si je tenais la perfide, je lui mangerai le coeur après lui avoir brûlé la cervelle. »

 

         Le retentissement de ce duel est tel que plusieurs autres versions circulent : selon l'une, le duel se fait au couteau devant les Invalides ; selon une autre, il a lieu au Pré-au-Clerc, toujours au couteau.

          La vicomtesse poursuit ses aventures. Son tableau de chasse est impressionnant. Après une double aventure avec les beaux-frères Condé et Conti, princes de sang, Mme de Polignac s'en prend à l'amant de la duchesse de Berry, fille du Régent, un vigoureux gascon, petit-neveu de Lauzin, appelé Riom.

         Elle tente également de séduire le fils du régent, le duc de Chartres et son frère Jean-Philippe, chevalier d'Orléans, ce qui donne lieu à une scène de vaudeville rapportée par la Palatine le 19 avril 1720 :

 

                   « Cette grande putain de Polignac a voulu séduire aussi le duc de Chartres, comme son frère de la main gauche, le grand prieur ; celui-ci allant avec son gouverneur à Versailles s'était esquivé pour aller trouver cette dame. Au moment de son arrivée, elle était couchée avec un autre polisson, mais elle se leva et alla se coucher avec le nouveau venu. »

 

         Mais son exploit le plus mémorable survient la même année à l'occasion de la venue en France d'une ambassade turque :

 

                   « Cette femme voulait tâter toutes les nations, désira surtout savoir comment les musulmans couchent avec leurs femmes. Elle en trouva l'occasion avec l'ambassadeur turc venu en France en 1720 et avec son fils qui y est venu depuis peu. Elle s'en tint quelque temps à ce dernier et le mit à la raison quoiqu'il fût un homme fort vigoureux... »

 

         D'autres femmes de son rang ont eu une conduite aussi libre sous un régime où le Régent lui-même pratiquait le libertinage. Ce qui la distingue des autres, c'est l'absence de considération de classe sociale dans le choix de ses amants. Selon Maurepas, elle se livrait aux gardes du palais, aux domestiques, aux fournisseurs.

         Elle se veut une femme libre, une conquérante, qui revendique son droit d'agir à sa guise. Au cours d'une discussion avec la duchesse de Cossé-Brissac qui lui reproche sa conduite, elle répond avec fierté :

 

                   « Oui, nous sommes des putains et nous voulons l'être car cela nous divertit. »

 

         Sa recherche du scandale s'exprime aussi par l'extravagance de ses vêtements. Un jour, à l'Opéra, « elle s'était travestie en pourpoint de toile d'argent, chamarré d'orange, à la mode de Charles IX avec des chaussures de même ». Cette tenue qui joue sur l'ambiguïté masculin-féminin, lui vaut cette épigramme charmante :

 

« De Psyché seriez-vous l'amant ?

De l'amour seriez-vous la mère ?

Mon coeur s'embarque également

Et pour Florence et pour Cythère »

 

        Scandaleuse aussi sa façon d'annoncer à son mari sa seconde grossesse. La princesse Palatine rapporte ses propos :

 

                   « Je suis grosse, vous savez bien que ce n'est pas de vous ; je vous conseille de n'en pas faire de bruit car si on met cela en procès vous perdrez parce que vous savez qu'il est des lois dans ce pays-ci que tout enfant né dans le mariage appartient au mari, ainsi il sera à vous, de plus je vous le donne... »

 

         En 1723, la régence prend fin. Louis XV monte sur le trône et se mari le 5 septembre 1725 avec la fille du Roi de Pologne, Marie Leszczynska.

 

 

Sous le règne de Louis XV

 

         La nouvelle reine, très dévote, choisit avec soins les dames de sa maison, qui comprend Mlle de Clermont, soeur du duc de Bourbon, comme surintendante, la maréchale de Boufflers dame d'honneur, la comtesse de Mailly dame d'atours, ainsi que douze dame du palais dont Mme de Nesle.

         La vicomtesse de Polignac, qui espère remplacer sa mère comme dame d'atours de la reine, joue la dévotion à la cour de Versailles. Mais sa nature reprend le dessus et ce furent à nouveau des laquais qui assouvirent ses penchants. L'un d'eux, par jalousie, rendit l'affaire si publique « que l'hypocrisie et la fausse dévotion furent dévoilées ». Le cardinal Fleury se saisit de l'affaire et pria Mme de Mailly d'y mettre bon ordre, il signifia au cardinal de Polignac que la vicomtesse ne succéderait pas à sa mère comme dame d'atours. Outré, ce dernier lui retira la pension qu'il lui versait.

         En 1726, son frère aîné Louis Alexandre de Mailly-Rubempré commandant de la gendarmerie de France se marie avec Louise Julie de Mailly-Nesle, fille aînée de la marquise de Nesle contre qui sa soeur s'est battue en duel. La marquise de Nesle est la mère de cinq filles, devenues célèbres sous le nom « des demoiselles de Nesle ». Cette notoriété vient du fait assez étonnant que quatre d'entre-elles seront les maîtresses de Louis XV. Celui-ci est brocardé par les chansonniers :

 

« Amateur de la famille

Maître Louis de la béquille

Toutes les soeurs honorera »

 

Une épigramme se termine de façon plus spirituelle :

 

« Choisir une famille entière

Est-ce être infidèle ou constant ? »

 

         En 1731, Madame de Mailly quitte ses fonctions de dame d'atours, cède sa charge à une autre de ses filles et réintègre sa maison de Poissy qu'elle prêtait à la vicomtesse. Dès lors, la vicomtesse, sans toit pour cacher ses débauches, erre sans domicile fixe de cabaret en cabaret où elle s'adonne à la boisson.

 

« Polignac est la plus belle

Des catins de notre temps

On ne veut boire pour elle

Ni trop fort ni trop longtemps. »

 

La scène qui eu lieu dans un cabaret de Triel fit scandale :

 

                   « Elle s'enivre avec un garde du Roi, avec son boucher et son laquais qui, l'un après l'autre, se saoulèrent avec elle ; après quoi elle agaça les patrons et s'exposa publiquement sur l'herbe à tous venants. » (Maurepas)

 

         Cette fois, c'en était trop. Sa famille et son mari la font enfermer aux Petites cordelières au commencement de Juin 1732.

         Dans les années qui suivent, peut-être quelque peu assagie, elle se préoccupe de l'avenir de ses fils. Le mariage de son aîné, le vicomte Louis Melchior Armand, colonel du régiment Dauphin-étranger, le 16 décembre 1738, avec Diane Marie Adélaïde Zephirine Mazarini-Mancini la remet en selle et lui permet de renouer avec son vieux mari. Dans une lettre à un ancien juge du Puy-en-Velay, elle fait part de ses soucis :

 

                   « J'ai trouvé M de Polignac dans un état affreux et qui fait peine à voir ; d'un moment à l'autre on croit qu'il va y passer. Pour moi, ma santé est tantôt assez bonne et quelques fois mauvaise. Au reste, je suis dans des embarras et des chagrins horribles, et dans une situation inextricable, ne sachant les trois quarts du temps comment faire et manquant souvent des choses les plus nécessaires. »

 

         On voit que ses ennuis financiers persistent bien que le cardinal lui ait rétabli son soutien. Ce soutien lui permet de vivre dans la maison de Suresnes où elle se retire. Le 4 avril 1739 son mari s'éteint à Paris à l'âge de 79 ans. La vicomtesse à 44 ans.

 

plan-polignac.jpg















Pantin

 

         À la suite du décès de Claude Pierre de Beaufort, fermier général et avocat au parlement, une propriété est à vendre à Pantin. La vicomtesse l'acquiert de 25 septembre 1739 devant Maître Roger notaire pour la somme de 40.000 livres. Elle réussit à réunir 25.000 livres et gage les 15.000 livres restant sur sa pension, à payer en trois termes égaux. L'acte d'achat comporte la description suivante de la propriété :

 

« Une grande maison à porte cochère au village de Pantin derrière l'église, consistant en une grande cour, un corps de bâtiment composé au rez-de-chaussée d'un office, d'une cuisine un réservoir à côté de la cuisine, garni de sa sûreté de plomb, et de huit autres pièces non compris les garde-robes, de deux étages au-dessus du rez-de-chaussée, une basse-cour à droite entrant dans laquelle il y a plusieurs remises, deux écuries, logement pour le jardinier, et au-dessus des logements pour les domestiques, et grenier au-dessus des logements, un petit corps de logis détaché de la grande maison, que le dit sieur de Beaufort a fait bâtir sur partie du terrain par lui acquis de la demoiselle Brunel par le contrat ci-après énoncé, le dit corps de logis ayant son entrée par la grande cour en entrant à droite, composé de trois petits appartements, un grand jardin entouré de murs dans lequel il y a un bassin dont le plomb qui en reste est entre les mains du jardinier, trois allées d'arbres, un bosquet au bout, arbres fruitiers parterre et potager sur la campagne, au milieu des murs duquel jardin est un pavillon couvert d'ardoises, la dite maison bâtiments jardins et dépendances tendant actuellement d'un côté au grand chemin de Meaux, d'autre à la maison de Sorbonne, par-devant à la rue qui conduit du chemin de Meaux à la grande place. »

 

         À partir de son installation, les chroniqueurs cessent de parler de la vicomtesse. Le seul document qui fasse allusion à ses turpitudes est un texte tardif écrit par Gabriel Senac de Meilhan plus de vingt ans après son décès. C'est un long poème intitulé « La foutromanie » qui comporte plusieurs vers racontant les exploits de vingt bouchers dans le lit de la vicomtesse à Pantin. Rendant compte de ce poème dans « l'espion anglais », Pidansat de Mairobert parle de « la vieille Polignac de Pantin si renommée par son effroyable putanisme ». Le poème s'accompagne de ce jugement sans appel :

 

                   « La renommée de cette vicomtesse égala justement celle de la femme de l'empereur Claude, la Messaline française parut même surpasser la romaine ».

 

         Peu d'années après son arrivée à Pantin, la vicomtesse est confrontée au problème d'alimentation d'eau. Comme le village souffre de sécheresse pendant plusieurs mois dans l'année, un ingénieur hydraulique du nom de Colin entreprend de canaliser à ses frais l'eau venant des hauteurs de Romainville. Mais il doit pour cela passer par plusieurs propriétés et coordonner toutes les sources d'eau existantes. Ces travaux entraînent des contraintes qui ne sont pas toutes acceptées de bon gré. Mme de Polignac qui possède notamment un puits qui ne tarit jamais, s'insurge contre la façon dont ces travaux sont conduits dans sa propriété et contre « l'insolence et la mauvaise fois des gens de Pantin ». Une lettre exprime toute la violence de la vicomtesse :

 

          « Il n'y a pas moyen de venir à bout ni des uns ni des autres depuis que ce coquin de Colin a mis les pieds dans ce village pour y mettre la dissension et le désordre... En vérité, c'est une vrai clique de coquins et il est bien cruel pour moi de me trouver compromis avec ces gredins... »

 

         Si elle est vindicative à l'égard des Pantinois, elle l'est aussi souvent envers les personnes qu'elle héberge. Elle ne tolère ni l'insolence ni le manque de respect. Elle n'hésite pas à se plaindre au lieutenant général de la police et à réclamer des sanctions. C'est ainsi qu'un nommé Legris reçoit une sévère réprimande et que le sieur Maréchal est emprisonné plusieurs jours pour lui avoir parlé insolemment.

 

Ne fait-elle jamais preuve de mansuétude ? On sait qu'elle a fait acte de compassion en faveur de la famille d'un délinquant appelé Lenoir :

           « Ce n'est pas à lui que je m'intéresse (il est coupable, il est condamné) c'est pour une nombreuse famille d'honnêtes gens que je parle et à laquelle je désirerais d'éviter la honte qui rejaillirait sur eux si leur parent subissait le supplice qu'il a mérité. » 

 

         Son caractère s'adoucit peut-être à cause des deuils qui la frappent : la mort de son beau-frère le cardinal en 1741, celle de sa soeur en 1742, celle de sa belle-fille Mancini en 1755, celle de son fils Louis Denis Auguste décédé des suites d'une blessure reçue à la bataille de Saint-Cast en Bretagne.

          Pendant les dernières années de sa vie, elle est constamment en lutte contre ses créanciers car elle vit au dessus de ses moyens pour conserver son rang. Elle emprunte, même à son valet et vit à crédit. Elle ne peut compter que sur sa pension, car son fils aîné qui doit lui verser sa contribution à son entretien, manque de ponctualité pour la payer. Il lui faut entretenir une nombreuse domesticité et elle a conservé un secrétaire particulier, l'abbé Dargent. Sans en avoir les moyens, elle fait réaliser des travaux dans son château pour un coût de 19.202 livres. Il s'est constitué un syndicat de créanciers ; elle est tenue en tutelle par un procureur de séquestre et un notaire de séquestre à qui elle mène la vie dure, les accusant de vol ou de retards volontaires dans le paiement de sa pension. Excédés, ils démissionnent. À plusieurs reprises la vicomtesse est menacée de saisie. Elle en appelle au Roi qui lui accorde des délais. À sa mort, elle devra encore 17.879 livres à ses créanciers.

          La santé de la vicomtesse s'affaiblit progressivement. Trois mois avant sa mort, elle se déplace encore à Versailles pour le mariage de son petit-fils avec Yolande de Polastron le 3 juillet 1767 en présence du Roi. Elle s'éteint le 26 octobre 1767 dans sa 72ème année. Elle est inhumée dans la chapelle de la vierge de l'église Saint-Germain de Pantin en présence de ses deux fils.

         L'aîné, Louis Melchior Armand, veuf de Diane Zephirine Mazarini-Mancini, est remarié à Madeleine de Fleury. Il a succédé à son père comme gouverneur du Puy et commandant de la province du Velay. Le cadet, François Camille, a épousé en 1742 Marie-Louise De La Garde et acquiert la terre de Montpipeau en Orléanais. Assistent également à l'inhumation deux de ses petits-fils dont le récent marié à Yolande de Polastron.

         On lit dans la « correspondance littéraire » de Grimm cette curieuse oraison funèbre de la vicomtesse :

 

                   « La mère de Mme de Polignac n'est morte que depuis peu de temps, fort âgée, au village de Pantin, à une lieue de Paris où elle vivait retirée. Sa vie avait été très dissolue. Aucune de nos femmes les plus galantes ne prendrait aujourd'hui sur elle la moindre des aventures scandaleuses dont trois ou quatre Messaline de ces temps-là renouvelaient le scandale à tout moment. Je ne sais si nos moeurs sont meilleures, mais elles sont certainement devenues plus décentes. »

                   (Rappelons que Grimm était l'amant de Mme d'Epinay)

 

         La propriété de Pantin, frappée de saisie, est rapidement vendue. On relève parmi les acquéreurs Guyot de Chenizot, conseiller du Roi et maître des requêtes. Il la vend à Jean Charles Loupia, marchand à Paris qui la cède ensuite à Madame de Chaulon, comtesse des Essarts, femme de l'ancien baron de Normandie déjà propriétaire à Pantin. Le recensement de 1801 donne à nouveau Jean Charles Loupia comme propriétaire. La propriété passe ensuite à un fabricant de chaux hydraulique Jean Louis Duchesne. En 1831 Claude Étienne Courtois (maire de Pantin de 1859 à 1870) l'achète pour ouvrir une tannerie sur le site. Après y avoir résidé quelques années, il démantèle le château Polignac. Abandonnée en 1875, la propriété est reprise l'année suivante par la manufacture des tabacs, rénovée en 1886, qui poursuivra ses activités jusque dans les années 1980.

 

Quelques descendants de la vicomtesse

 

         Outre le nom du cardinal de Polignac, l'histoire a retenu celui de Jules Armand, petit-fils de la vicomtesse et premier duc de Polignac (1746-1817), non à cause de ses minces qualités mais du fait de la position de sa femme Yolande Martine Gabrielle de Polastron, favorite de Marie-Antoinette et gouvernante des enfants de France. Le vicomte doit à sa femme un titre de duc héréditaire et la charge de directeur général des postes et des haras.

         À la révolution le couple émigre, Yolande de Polastron meurt à Vienne en 1793 et le duc à Saint-Pétersbourg en 1817. Des quatre enfants qu'ils ont eus (trois fils et une fille) le plus célèbre est Armand Jules (1780-1847) qui est à l'origine de la « branche des princes », le cadet Camille Henri Melchior (1781-1855) fondant la branche cadette. Le duc Armand Jules, participe au complot de Cadoudal contre le premier consul. Il échappe à la condamnation à mort grâce à l'intervention de Joséphine. Il est condamné à deux ans de prison, s'évade et revient à Paris sous la Restauration. Le Roi l'envoie en mission à Rome où le pape lui confère le titre de prince. Il devient ensuite ambassadeur à Vienne et à Londres. Charles X en fait son ministre des affaires étrangères puis son président du conseil. C'est sous son autorité que s'engage la conquête de l'Algérie et que sont promulguées les ordonnances qui provoquent la Révolution de 1830. Emprisonné puis amnistié, il meurt en laissant cinq enfants d'un second mariage avec Charlotte Parkyns.

         Le cadet, Camille Henri Melchior, homme fin et cultivé, devient aide de camp puis maréchal de camp du duc d'Angoulême. Il se marie avec Charlotte Le Vassor de la Touche dont il a six enfants.

         Des deux branches est issue une très nombreuse postérité dans laquelle on trouve une majorité de mathématiciens qui font carrière comme ingénieurs, administrateurs, militaires en France ou à l'étranger. D'autres s'illustrent dans les arts, soit comme artistes soit comme mécènes. Parmi ces derniers quelques-uns méritent d'être retenus. Edmond Melchior Jean Marie (1834-1901), ancien élève du conservatoire, est un compositeur renommé, amis de Saint-Saëns, Debussy et Fauré. Il se marie avec la riche américaine Winnaretta Singer (1865-1943), « alliance de la machine à coudre et de la lyre », disent les mauvaises langues.

         Veuve à 36 ans, la princesse de Polignac joue, jusqu'à sa mort, un rôle de mécène pour les musiciens de son temps qu'elle reçoit dans son hôtel parisien de la rue Cortambert ou dans son palais de Venise. La tradition artistique se perpétue par la branche cadette issue d'un fils de Camille Henri Melchior, Charles Georges Marie (1824-1881). L'un de ses petits-fils Jean de Polignac (1888-1943), en se mariant avec Marguerite Di Pietro (1898-1958), la célèbre « Marie Blanche », fille de la couturière Jeanne Lanvin, reprend le mécénat artistique illustré par le prince Pierre Edmond et Winnaretta Singer. Dans leur hôtel de la rue Barbet-de-Jouy et dans leur château de Kerbastic à Guidel (Morbihan), ils reçoivent peintres et musiciens. Ils leur passent de nombreuses commandes et contribuent à les faire connaître.

         Par un autre fils de Charles Georges Marie naît une lignée illustre. Le comte Maxence de Polignac (1857-1936) et son épouse Suzanne de la Torre y Mier ont pour fils Pierre de Polignac (1895-1964) qui après une carrière diplomatique épouse la princesse Charlotte de Monaco. Il devient alors prince de Monaco. Le couple encourage les arts, passe aussi commande de nombreuses œuvres, fonde un prix littéraire et un prix de composition musicale. Ce couple donne naissance au Prince Rainier III de Monaco qui poursuit le mécénat de son père.

            Plus de deux siècles après la mort de la vicomtesse, le nom de Polignac se perpétue par une descendance qui comporte de nombreuses personnalités marquantes et plusieurs noms illustres.

 

                                                         André Caroff

 

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Published by Hélène Richard
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  • Histoire de Pantin
  • Textes : André Caroff. Recherches : André Caroff et Hélène Richard. Contact : hr4545 (chez) gmail.com

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